Médecins de famille - Un ministre de la Santé trop optimiste

La pénurie de médecins de famille devrait se résorber d’ici 2016 grâce notamment à l’augmentation des cohortes d’étudiants, selon le ministre de la Santé Yves Bolduc.<br />
Photo: Source Université de Sherbrooke La pénurie de médecins de famille devrait se résorber d’ici 2016 grâce notamment à l’augmentation des cohortes d’étudiants, selon le ministre de la Santé Yves Bolduc.

Association des jeunes médecins du Québec, qui regroupe les jeunes médecins de famille et les autres jeunes médecins spécialistes, a informé les citoyens dès mai 2006, dans Le Devoir, qu'il y avait «deux millions de Québécois sans médecin de famille». Nous sommes d'avis que le ministre de la Santé Yves Bolduc fait preuve de trop d'optimisme lorsqu'il estime que tous les Québécois en auront un d'ici 2016.

Les moyens pris jusqu'ici pour y arriver ont été l'augmentation des cohortes d'étudiants en médecine, les groupes de médecine familiale (GMF) et d'autres biens timides investissements.

Le rétablissement de cohortes plus nombreuses d'étudiants en médecine n'aura qu'un impact modeste: d'abord, il compense la diminution des cohortes pendant les années 1990 et nous sommes donc en mode rattrapage de ce côté; ensuite, la proportion d'étudiants qui choisissent de devenir médecins de famille n'a cessé de baisser: plus de 300 postes (ou 20 %) sont restés vacants ces dernières années à cause des piètres conditions d'exercice en médecine familiale en comparaison avec les autres spécialités médicales.

Pour ce qui est des GMF, ils n'ont pas permis de diminuer la quantité de clients orphelins: l'avantage que procurent les GMF se situe davantage dans l'amélioration du suivi des clients vulnérables à travers l'embauche d'infirmières. Mais la plupart de ces clients avaient déjà un médecin de famille.

Impact mitigé

Enfin, les investissements récents pour inciter les médecins de famille à prendre en charge plus de clients n'auront également qu'un impact mitigé. Il y a fort à parier qu'ils provoqueront une diminution du temps accordé annuellement à chaque patient si l'on ne permet pas aux médecins de famille d'augmenter leurs heures en cabinet aux dépens des heures hospitalières, comme dans les autres provinces canadiennes.

En effet, à cause de l'imposition au Québec des activités prioritaires hospitalières (AMP) à tous les finissants en 1992 et pour leurs vingt premières années de pratique, les médecins de famille passent 43 % de leur temps à l'hôpital, alors que c'est plutôt 20 % ailleurs au Canada. Aucune autre juridiction n'a copié cette législation du Québec, car elle a créé de toutes pièces une pénurie de médecins de famille et un «hospitalocentrisme» coûteux.

Le Québec a plus de médecins et plus de médecins de famille que les autres provinces, mais a besoin de 1100 autres médecins de famille pour couvrir le surplus d'activités hospitalières qu'on leur fait assumer par rapport aux médecins de famille des autres provinces. C'est pourquoi le Québec a 2,5 fois plus de citoyens sans médecin de famille que les autres provinces.

Des solutions qui existent


En abolissant progressivement sur deux ans les AMP obligatoires des médecins de famille de quinze ans et moins de pratique, ces jeunes passeraient d'une situation où ils sont en centre hospitalier 70 % de leur temps à une où ils le seraient 35 % de leur temps.

Cela se traduirait par une baisse de 12 % du temps hospitalier de l'ensemble des médecins de famille (de 42,5 à 30 %) et une hausse équivalente pour la prise en charge des clients en cabinet. Reporté sur 8000 médecins de famille, ce transfert permettrait d'assurer que d'ici 2013, tous les Québécois aient un médecin de famille.

En 2014, les jeunes médecins de famille du Québec seraient toujours 30 % de plus en hôpital que les autres, et l'ensemble des médecins de famille du Québec, 40 % de plus qu'ailleurs au Canada. Mais le déséquilibre coûteux induit par les AMP aura été grandement résorbé: les deux millions de citoyens sans médecin de famille en auront trouvé un et pourront le voir plus souvent et plus rapidement qu'actuellement.

Vision et courage nécessaires


Comme la fidélité à un cabinet permet de diminuer les coûts de santé d'une clientèle (l'expérience de la Colombie-Britannique est éloquente à ce sujet), et comme les patients vus en cabinet coûtent huit à dix fois moins cher qu'à l'urgence, on peut aussi prévoir une diminution des coûts des soins de santé et une diminution du recours à la privatisation des soins pour garantir l'accès en temps voulu. Nous aurons ainsi institué un cercle vertueux dans l'organisation de la première ligne de services médicaux. Aurons-nous la vision et le courage nécessaires pour aller de l'avant?

Dans les années 1990, les jeunes médecins s'étaient opposés au gouvernement lors qu'il a annoncé sa décision de couper dans les admissions en médecine. Ils s'étaient également opposés à l'imposition des AMP en 1993 et à leur intensification en 2002. L'AJMQ veut colmater l'hémorragie et guérir le malade en proposant à nouveau une solution concrète, éprouvée dans toutes les autres provinces. Cette fois, le gouvernement devrait peut-être l'écouter...

Si le ministre ne prend pas les moyens nécessaires, avoir un médecin de famille pour tous les Québécois, comme désengorger les urgences, restera de l'ordre des voeux pieux qui n'ont aucune chance de se réaliser.

***

François-Pierre Gladu - Président de l'Association des jeunes médecins du Québec

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2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 8 décembre 2011 10 h 12

    Soigner ensemble, autrement

    Merci pour ce texte bien étoffé.

    En plus, je crois que l'interdisciplinarité aidera beaucoup à améliorer notre système de santé et de traitement des maladies et des accidents.

    L'interdisciplinarité exige beaucoup : plus d'humilité, plus de générosité, plus de centration sur le seul intérêt des soignés... D'un autre côté, l'interdisciplinarité apporte tellement de PLAISIR à œuvrer ensemble, parfois autrement ! Soigner ensemble, autrement.

    Voici un autre point de vue. Et si les changements souhaités passaient aussi par les soignés et les «à soigner» ? Par plus de prévention ? Par une plus grande éducation aux consentements et aux refus éclairés et libres des nombreux soins proposés ? Par un refus d'aller mourir dans les Urgences ? Par une volonté de mourir chez eux ou d'aller directement dans des lits de fin de vie en établissement ou en maison appropriée, si nécessaire? Par la création de leur propre dossier personnel médicale de santé et de traitements des maladies ?

  • michel lebel - Inscrit 8 décembre 2011 10 h 50

    Un paquebot

    Je ne lance pas la serviette, mais depuis le temps que le patient "système de santé québécois" a été ausculté de tous bords et il fait toujours l'objet de sérieuses critiques. Bien des gens proposent des solutions, mais de fait les choses semblent peu changer. Faut-il donc se résigner à accepter ses lacunes et manquements? Je me pose sérieusement la question.

    Car qui dit système dit de nombreux intervenants, tous liés entre eux. Le paquebot santé est bien lourd, sans aucun doute trop lourd, ce qui explique la présence de plus en plus grande du privé. Mais comment corriger vraiment la situation? Je ne vois pas de solution-miracle, sauf des petits remèdes ponctuels. Le paquebot est trop lourd, je le répète. Notre système se santé est le reflet de notre société. Une société frileuse, plutôt léthargique, qui ne veut pas se remettre en cause.


    Michel Lebel