Gaz de schiste - Du Québec à la Pennsylvanie

Un puits d’exploration gazière à Saint-Thomas-d’Aquin, près de Saint-Hyacinthe, en Montérégie.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Un puits d’exploration gazière à Saint-Thomas-d’Aquin, près de Saint-Hyacinthe, en Montérégie.

L'opposition à l'industrie des gaz de schiste est plus forte au Québec qu'en Pennsylvanie. Si partout les environnementalistes s'inquiètent des risques pour l'environnement de cette industrie, les Québécois qui habitent près des zones potentielles d'exploitation clament fort ici leur mécontentement. Sont-ils plus verts que les Pennsylvaniens?

En plus des caractéristiques géologiques particulières des schistes d'Utica au Québec et de Marcellus en Pennsylvanie, ces deux États affichent des conditions socioéconomiques et institutionnelles différentes qui déterminent l'acceptabilité sociale de l'industrie. Nous présentons ici quatre de ces différences qui colorent les débats au Québec.

Le droit de propriété du sous-sol

Dans les deux États, les résidants voisins d'une exploitation n'obtiennent aucune compensation pour les désagréments qu'ils subissent. Mais les premiers intéressés, les propriétaires terriens, ont moins à gagner de l'exploitation au Québec qu'en Pennsylvanie.

Au Québec, le propriétaire d'un terrain n'en possède que la surface: les richesses du sous-sol demeurent la propriété du gouvernement. En Pennsylvanie, le droit de propriété comprend tant la surface que le sous-sol: un prospecteur gazier doit négocier avec le propriétaire non seulement une compensation pour les désagréments de l'activité en surface, mais aussi une redevance sur la valeur des ressources extraites du sous-sol. Le propriétaire québécois ne négocie que la première compensation: les redevances sur la ressource sont l'affaire du gouvernement.

En Pennsylvanie, le montant des redevances dépend du résultat de la négociation: les propriétaires des sites les moins coûteux à exploiter obtiennent une grande redevance par mètre cube de gaz. Au Québec, le gouvernement demande les mêmes redevances quels que soient les coûts.

Les propriétaires québécois sont contre l'exploitation parce que, contrairement aux propriétaires pennsylvaniens, ils n'en retirent pour eux-mêmes que peu de bénéfices. Et ils le font publiquement savoir parce que seul le gouvernement est en mesure d'interdire à une compagnie de fracturer le schiste sous leur maison, alors que les propriétaires pennsylvaniens ont toujours le choix de ne pas l'y autoriser ou d'être indemnisés selon leur propre évaluation.

Mais la nature publique de la propriété du sous-sol n'explique pas à elle seule pourquoi le Québec est moins accueillant envers l'industrie.

L'histoire

Le Québec a peu d'expérience dans la production des hydrocarbures et son encadrement réglementaire. La Pennsylvanie, par contre, est le berceau de cette industrie puisque c'est là que le colonel Drake y fora le premier puits en 1859. De cette longue histoire d'exploitation, elle hérite d'une réglementation opérationnelle pour encadrer la nouvelle industrie de la fracturation hydraulique des schistes, mais aussi d'un certain passif puisque les milliers de puits traditionnels forés dans le passé peuvent s'avérer des voies de fuite vers les aquifères aux produits toxiques associés à la fracturation.

Inévitablement, le Québec est en mode rattrapage en matière de prospection gazière: peu s'émeuvent du harnachement de rivières sur la Côte-Nord ou de la réfection de la centrale nucléaire de Gentilly, mais tous s'inquiètent qu'on creuse des trous dans le sol.

La géographie

La trentaine de puits récemment forés ici se trouvent dans la plaine du Saint-Laurent entre Montréal et Québec. Lors d'un forage, on peut apercevoir la tour de forage (derrick) à quelques kilomètres de distance et constater le va-et-vient des camions. Cela déplaît aux villégiateurs et aux retraités qui prisent cette région rurale mais proche de la ville, particulièrement le long du Richelieu.

En Pennsylvanie, entre Philadelphie et la capitale Harrisburg, la plaine agricole (où vit la fameuse communauté amish) est épargnée. La zone exploitée se trouve dans les collines boisées de l'ouest et du nord: depuis la route, on ne voit rien des activités de l'industrie.

L'économie

L'industrialisation de la Pennsylvanie s'est effectuée au XIXe siècle à partir du charbon et de l'acier. Après des décennies de prospérité, les aciéries de Pittsburgh ont connu un long déclin sous la pression de la concurrence internationale pour finalement faire faillite vers 1970, en faisant basculer la ville dans la rust belt: une région économique en déclin avec une structure industrielle reflétant une époque révolue.

Pittsburgh a ensuite réorienté son économie vers les services de santé et d'éducation, mais cette conversion n'a pas suffi à revitaliser les petites communautés avoisinantes situées dans les Appalaches. Les choses ont changé depuis cinq ans avec le développement accéléré de l'industrie du gaz de schiste, qui offre des emplois bien rémunérés et qui demande des services de toutes sortes à l'industrie locale. L'impact économique est manifeste.

Au Québec, l'économie de la plaine du Saint-Laurent (entre Montréal et Québec) se porte déjà bien depuis la signature de l'entente de libre-échange avec les États-Unis en 1989. De plus, la villégiature y est en pleine expansion. L'arrivée de l'industrie du gaz de schiste ne fait qu'ajouter à la demande pour les ressources locales et les salaires élevés qu'elle offre n'ont pas d'attrait pour les villégiateurs et les retraités.

Propriétaire du sous-sol

Plusieurs schistes peuvent être exploités en Amérique du Nord. Ceux du Québec et de la Pennsylvanie ont l'avantage économique important d'être près des consommateurs finaux de la côte est américaine. Par contre, cette proximité des zones plus densément peuplées soulève des problèmes d'acceptation sociale. Il faut que les résidants près des zones d'exploitation y trouvent leur compte.

En Pennsylvanie, la propriété privée du sous-sol, la géographie, l'histoire et la piètre situation économique ont créé des conditions favorables. Au Québec, il y a bien quelques zones où les conditions s'apparentent à celles de la Pennsylvanie; cependant, pour la majorité des zones, la propriété publique du sous-sol entraîne que le gouvernement en soit l'arbitre final.

***

Jean-Thomas Bernard, professeur invité au Département de sciences économiques de l'Université d'Ottawa et Patrick González, professeur au Département d'économie de l'Université Laval
 
11 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 décembre 2011 06 h 25

    "IL faut que les résidants près des zones d'exploitation y trouvent leur compte"

    Cette phrase extraite de votre article mérite que je m'y attache. De quelle proximité parlez-vous ? Qu'entendez-vous par 'zone d'exploitation'? Serait-ce un village, une région ou seulement quelques propriétés comme en Pennsylvanie? De quels comptes s'agit-il ? Évoquons-nous seulement l'argent et le court terme, par exemple le reste d'une vie de résidant ? Les opposants à l'exploitation des gaz de schiste s'intéresseraient-ils majoritairement principalement à leur enrichissement personnel ? Pourrait-on ainsi suffisamment les diviser pour que leurs positions cessent d'être suffisamment politiquement fortes ? Cet affaiblissement suffira-t-il pour que le gouvernement, juridiquement l'arbitre final selon vous, puisse enfin, lobbys pétroliers aidant, autoriser l'industrie pétrolière de schiste à fonctionner profitablement? Suffit-il toujours de diviser économiquement pour régner politiquement ? J'espère que non.

  • De St-Éloi - Inscrit 7 décembre 2011 07 h 30

    Les gens pensent... et sont libres de s'informer où ils veulent

    Il existe au moins un autre facteur qui explique cette opposition : les gens pensent et sont informés. Ils sont informés des risques potentiels et ils ont une conscience environnementale. Les nouvelles de la Pennsylvanie ne sont pas rassurantes.
    Voici d'autres facteurs :
    -L'utilisation importante de l'électricité et une conscience de la valeur environnementale de cette source d'énergie
    -Des alternatives au gaz de shale sont connues
    -La vallée du St-Laurent contient une partie des les principales terres sous culture du Québec.
    -Les habitants de ces régions sont conscients de la valeur de leur coin de pays : patrimoniale, paysagère, symbolique.
    -Des informations sur l'économie réelle de l'industrie ont circulé et les avantages économiques apparaissent comme étant moins élevés que prévu.
    La notion d'acceptabilité sociale est une notion curieuse, difficile à manipuler. Chose certaine il y a opposition, cette opposition est mondiale. Elle n'est pas localisée au Québec. Elle est mondiale, et elle n'est pas un feu de paille. C'est surement l'action citoyenne la plus consistante et la plus organisée, ici au Québec. En passant, d'ailleurs qu'attend Le Devoir pour diffuser des informations sur la campagne sur le Moratoire Citoyen : http://www.moratoirecitoyen.com
    et sur la jonction entre les organisations citoyennes de Pennsylvanie, du Québec et de la France.
    Une autre raison de la mobilisation : Les habitants de ces régions peuvent trouver de l'information par eux-mêmes hors de circuits officiels d'information. La direction du Devoir devrait se penser un peu moins comme la conscience d'une certaine élite et un peu plus comme un des possibles canal d'une conscience citoyenne.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 7 décembre 2011 08 h 47

    Merci

    Enfin des données objectives.

  • Jean_Yves - Abonné 7 décembre 2011 09 h 35

    Oui enfin...

    Enfin un état des lieux et de la situation pragmatique.

    Du moins en parti, car il reste toujours a lever le voile sur les manipulations qui se cachent derrière les mouvements dits citoyens et des campagne médiatique 'anti' structurée de façon tout a fait profesionnel, et donc supportée par des intérêts financiers.

  • Jean Alfred Renaud - Inscrit 7 décembre 2011 09 h 38

    Le pouvoir de l'argent

    Tant que nous accorderons tant d'importance à l'argent, tant l'argent aura ce pouvoir sur nous.
    Les professeurs Jean-Thomas Bernard et Patrick González utilisent des techniques d'analyse chiffrées pour nous montrer comment et jusqu'à quel point nous nous laissons dicter notre conduite par l'argent.
    Le jour où la vie - notre vie, celle de nos enfants et de nos petits-enfants - sera plus importante que l'argent, ce dernier perdra son pouvoir sur nos vies. Le plus tôt sera le mieux.
    Richard Desjardins montre bien la tyrannie de l'argent lorsqu'il chante la rapacité qu'il nous inspire : "Moé tou, j’n’ai des enfants, j’leu’ laissent des beaux restants; Pi si sont pas contents, leu reste l’Agonistan" (Dans le Devoir du 13 juin 2009 : http://www.ledevoir.com/non-classe/254927/le-devel