Troubles d'apprentissage - La dyslexie, bientôt un trouble mental?

Dans une cour d’école primaire de Montréal. De tous les troubles d’apprentissage, la dyslexie est celui qui est le plus connu.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Dans une cour d’école primaire de Montréal. De tous les troubles d’apprentissage, la dyslexie est celui qui est le plus connu.

Office des professions du Québec s'apprête à adopter le guide explicatif du projet de loi 21 qui a pour but de modifier le Code des professions dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines. La version actuelle de ce guide, si elle n'est pas modifiée, ferait en sorte que les troubles d'apprentissage, dont la dyslexie, seraient catégorisés parmi les troubles mentaux, ce qui risque de causer d'importants préjudices aux personnes présentant de tels troubles.

Par ailleurs, l'avancement des connaissances scientifiques révèle l'importance d'interventions pédagogiques et orthopédagogiques précoces et reconnues efficaces, en vue de pouvoir identifier les troubles d'apprentissage. Or le guide explicatif accorde peu de place à la nature des interventions pédagogiques et orthopédagogiques mises en oeuvre, de même qu'à la contribution essentielle de l'orthopédagogue dans le processus d'évaluation visant à déterminer s'il s'agit ou non d'un trouble d'apprentissage. Afin de répondre adéquatement aux besoins des personnes ayant un trouble d'apprentissage, il est essentiel de revoir le guide explicatif avant son adoption.

Tout au long de sa vie

De tous les troubles d'apprentissage, la dyslexie est celui qui est le plus connu. «La dyslexie se caractérise par des difficultés à développer et à utiliser les habiletés permettant d'identifier et de produire les mots écrits» (CLLRNet, 2009, p. 111-112). Comme les autres troubles d'apprentissage, elle est d'origine neurologique et affecte une personne tout au long de sa vie. Ce ne sont donc pas toutes les personnes qui présentent des difficultés en lecture qui sont dyslexiques, même si le retard est important. Pour conclure à une dyslexie, il faut faire la démonstration d'une atteinte neurologique, ce qui représente un défi de taille.

Or la façon habituelle de procéder conduit à identifier comme étant dyslexique une proportion non négligeable de personnes qui ne le sont pas, car leurs difficultés en lecture ne sont pas attribuables à un désordre neurologique, mais à des facteurs environnementaux d'ordre sociofamilial ou scolaire. Toutefois, l'état actuel des connaissances démontre la nécessité d'interventions pédagogiques et orthopédagogiques appuyées par la recherche, dès la maternelle, afin de prévenir les difficultés d'apprentissage. Si, malgré ces interventions, certains élèves persistent à éprouver des difficultés, il convient d'enclencher une démarche d'évaluation qui permettra de vérifier si le peu de progrès observé est attribuable ou non à un trouble d'apprentissage.

Des préjudices importants

Le guide explicatif dans sa version actuelle place les troubles d'apprentissage, y compris la dyslexie, dans la catégorie des troubles mentaux. Une telle catégorisation est susceptible de causer des préjudices importants aux personnes qui ont un trouble d'apprentissage. En effet, ces personnes doivent vivre au quotidien avec les inconvénients et les défis qu'entraîne une telle difficulté. Doit-on ajouter à ce fardeau celui de vivre avec l'étiquette de trouble mental?

Cette étiquette, qui a malheureusement une connotation très négative, pourrait inciter des parents de jeunes ayant des difficultés scolaires, ou des adultes chez qui on soupçonne la présence d'un trouble d'apprentissage, à refuser une évaluation même si celle-ci vise à dresser un portrait des capacités et des besoins de la personne en vue de mettre en place des interventions adaptées. Une telle étiquette pourrait également entraîner un désengagement de la personne ayant un trouble d'apprentissage, de son entourage et des enseignants. Enfin, chez les adultes, cette étiquette pourrait complexifier leur recherche d'emploi ou leur intégration sociale.

Contribution de l'orthopédagogue

Le guide explicatif du projet de loi 21 prévoit réserver l'évaluation de la personne chez qui on veut vérifier la présence d'un trouble d'apprentissage aux seuls membres d'ordres professionnels. Ainsi, l'évaluation menant au diagnostic ou à l'identification des troubles mentaux, qui comprendraient les troubles d'apprentissage, serait réservée au médecin et au psychologue, ainsi qu'à l'infirmière et au conseiller d'orientation.

En revanche, comme il n'y a pas d'ordre professionnel des orthopédagogues, ceux-ci n'auraient plus le droit de procéder à l'évaluation de la lecture ou de l'écriture en vue d'attester s'il s'agit ou non d'un trouble d'apprentissage. Pourtant, l'orthopédagogue est le spécialiste des difficultés, y compris les troubles d'apprentissage, de la lecture, de l'écriture et des mathématiques. Sa formation lui permet, lorsqu'une personne répond peu ou pas aux interventions pédagogiques et orthopédagogiques, de déterminer s'il s'agit ou non d'une résistance à l'intervention qui caractérise le trouble d'apprentissage. Il importe donc que l'orthopédagogue, en étroite collaboration avec les professionnels concernés, puisse conclure à la présence d'un trouble d'apprentissage dans les domaines de la lecture, de l'écriture et des mathématiques.

Choix de société

La société québécoise a fait jusqu'à maintenant le choix de confier la responsabilité de la scolarisation des élèves ayant un trouble d'apprentissage au système scolaire et non au système de la santé. Selon l'état actuel des connaissances, le «traitement» des troubles d'apprentissage, dont la dyslexie, relève avant tout d'interventions efficaces de nature pédagogique et orthopédagogique.

C'est pourquoi le guide explicatif du projet de loi 21 doit être revu avant son adoption, afin que les troubles d'apprentissage ne soient pas catégorisés sous les troubles mentaux. Il est également essentiel que ce guide reconnaisse la contribution incontournable de l'orthopédagogue à l'identification d'un trouble d'apprentissage dans les domaines de la lecture, de l'écriture et des mathématiques. Il en va de la qualité de la réponse aux besoins des personnes ayant un trouble d'apprentissage.

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Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM et Line Laplante, professeure experte en dyslexie à l'UQAM
6 commentaires
  • Yvon Blais - Inscrit 27 novembre 2011 09 h 58

    L'ennemie, c'est la dyslexie!

    À écouter et à lire les commentaires, on en viendrait à penser que l'ennemie, c'est la profession d'à côté.

    La dyslexie et les troubles d'apprentissage sont des manifestations complexes de fonctionnement cérébraux et neurologiques inefficients, et sur le plan scientifique, on ne fait que commencer à avoir des pistes sur la nature réelle de ces fonctionnements particuliers (anatomique, bio-chimiques, fonctionnels?).

    Or, les zones de fonctionnement qui sont touchées et les pratiques les plus efficaces pour y remédier (dans ce qu'on peut améliorer) sont bien connus et documentés. Il y a en gros des dimensions langagières, des dimensions cognitives, des dimensions praxiques et des dimensions motrices.

    C'est dans le partenariat entre les types de professionnels (et non dans la destruction mutuelle et l'entre-tuage) qu'on trouvera des solutions adaptées pour chaque enfant atteint.

    L'expert des dimensions langagières, c'est l'orthophoniste. Pour les dimensions cognitives, c'est le psychologue (le psychologue trace le profil cognitif, qui est bien utile pour tous les partenaires... il ne fait pas que diagnostiquer les troubles mentaux!!!). L'expert des dimensions praxiques est l'ergothérapeute, en collaboration avec l'orthophoniste lorsqu'il y a une dyspraxie verbale. L'expert des dimensions motrices, c'est l'ergothérapeute.

    J'ai aussi souvent besoin d'avis complémentaires dans le cas de certains enfants. Lorsque des problèmes oculo-moteurs sont soupçonnés, j'ai besoin que l'on consulte l'optométriste spécialisé dans ces questions. Lorsqu'il y a un trouble de traitement auditif qui est soupçonné, c'est l'audiologiste qu'il faut visiter. On pourrait parler aussi des troubles d'attention, dans lesquels la contribution du psychologues est essentielle, en plus de l'aide du médecin pour le prise en charge pharmacologique.

    Bref, une intervention et un traitement d'un trouble d'apprentissage, c'est un vaste chantier interdisciplinaire.

    ... (sui

  • Yvon Blais - Inscrit 27 novembre 2011 10 h 09

    SUITE

    L'orthopédagogue est aussi une précieuse partenaire.

    Je déplore par contre:

    - que l'orthopédagogie ne soit pas une profession réglementée par un Ordre professionnel au Québec. Ceci assurerait une uniformisation de la formation et le respect obligatoire de normes de pratique professionnelle, dans le but de protéger le public.

    - que la formation initiale (et "qualifiante") en orthopédagogie en soit une générale d'adaptation scolaire et sociale et non spécifique en orthopédagogie

    - que le formation initiale en orthopédagogie ne contiennent pas plus de cours nommément en sciences neurologiques, comme il est établi clairement que la dyslexie et les troubles d'apprentissage sont des dysfonctions neurologiques

    - que dans les commissions scolaires, le champ d'enseignement en adaptation scolaire ne soit pas strictement réservé aux personnes formées en orthopédagogie, c'est à dire que l'employeur peut placer tout autre enseignant qualifié dans un autre champ, dans le champ d'adaptation scolaire et que l'enseignant ainsi placé en adaptation scolaire devienne réputé qualifié dans ce nouveau champ avec le temps.

    Comme orthophoniste, j'ai besoin de collaborer avec tous les professionnels que j'ai ici nommés. Lorsque je collabore avec une orthopédagogue, j'aurais besoin, à l'instar des autres professions qui sont réglementés par des ordres, de savoir d'avance que la personne à qui je parle et qui est supposée être orthopédagogue a vraiment reçu la formation spécifique à la pratique de cette profession et rencontre des obligations de maintien de sa compétence, comme les membres des ordres professionnels.

    Yvon Blais, M.O.A.
    Orthophoniste
    Clinique Mots et gestes
    www.motsetgestes.qc.ca

  • Turbine - Abonné 27 novembre 2011 11 h 50

    Bémol...

    Je suis d'accord pour ne pas mettre d'étiquettes aux enfants. Cependant, la charge des enseignants et des orthopédagogues devient insensée. L'adaptation que doit faire l'enseignant pour minimiser les difficultés rencontrées par les enfants fait en sorte que le temps manque, les ressources sont insuffisantes et la capacité d'enseigner de façon efficace est compromise. Nous avons tellement de plans d'intervention qu'ils nous faudrait un tableau devant nos yeux pour se souvenir de tous les points particuliers pour chaque élève en difficulté. Quand on doit adapter pour un élève dislexique, un autre autiste, un autre TDAH, un autre à la DPJ, sans compter la discipline pour une classe de 20-25 élèves dont la moitié des parents de la classe sont en détresse, cette charge fait en sorte qu'on baisse nos exigences, le programme est moins relevé et les profs sont fatigués, exténués. Cela affecte la qualité de l'enseignement et nos enfants n'ont pas le service éducatif adéquat. Il va falloir que les gens comprennent qu'on ne peut surcharger les intervenants en première ligne sans affecter l'enseignement à nos enfants. Les atteintes neurologiques sont-elles l'apanage des orthopédagogues? Je préfère le voir en intervention auprès des enfants que de produire des évaluations.

  • Michele - Inscrite 27 novembre 2011 18 h 02

    Ça va tellement bien en santé

    Quelles seront les conséquences de cet étiquettage? Un meilleur service? J'en doute.

  • Françoise Maertens École Garneau(entrée Principale) - Abonnée 27 novembre 2011 21 h 42

    Bravo à Yvon Blais!

    Félicitations Mr Blais, je suis tout à fait daccord avec votre analyse de la situation. Il faut effectivement une collaboration entre tout le personnel professionnel que vous citez .. et je suis fort étonnée que Mme Brodeur ne précise pas de façon plus détaillée l'apport essentiel de tout de personnel professionnel (orthophonistes, psychologues, ergothérapeutes, etc.)et dit que les orthopédagogues sont les "spécialistes des difficultés, y compris les troubles d'apprentissage, de la lecture, de l'écriture et des mathématiques." Malheureusement, mon expérience en tant qu'enseignante ayant une maîtrise en orthopédagogie va vers les mêmes constats que ceux de Mr Blais : les orthopédagogues ne sont pas suffisamment outillés pour évaluer les difficultés d'apprentissage. Il est absolument nécessaire que le personnel professionnel cité plus haut interviennent pour une véritable évaluation des difficultés des enfants.
    Françoise Maertens, Enseignante (M.Éd. en orthopédagogie et Ph.D en psychopédagogie)