Mouvement des indignés - Au-delà des occupations

S’il espère durer dans le temps et étendre sa capacité de mobilisation, le mouvement des indignés doit éviter de faire des occupations de place publique une fin en soi.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir S’il espère durer dans le temps et étendre sa capacité de mobilisation, le mouvement des indignés doit éviter de faire des occupations de place publique une fin en soi.

Dans la nuit du 15 novembre, la police de New York expulsait les indignés qui occupaient le parc Zuccotti depuis le 17 septembre. Elle a ainsi brusquement interrompu l'occupation qui a lancé en Amérique du Nord un mouvement ayant pris par surprise les autorités et placé la question des inégalités sociales et des excès de la finance au centre du débat public. Tandis qu'aujourd'hui l'avenir des occupations semble incertain, y compris à Montréal, d'aucuns s'interrogent sur la viabilité du mouvement des indignés: survivra-t-il à la fin des occupations?

L'exemple de l'Espagne

Le cas de l'Espagne, berceau du mouvement des indignés, suggère que les occupations ne sont qu'une étape dans la constitution du mouvement. Elles permettent aux participants de se reconnaître et d'être reconnus; elles fournissent un espace de médiation qui favorise l'émergence de revendications communes tout en facilitant la coordination des actions.

En Espagne, les occupations ont commencé le 15 mai 2011 et la plupart d'entre elles ont été démantelées à la fin juin et au début juillet. Et pourtant, les mobilisations ont continué de plus belle. Des assemblées ont été convoquées régulièrement sur les places publiques des centres-villes et dans les quartiers. La capacité de mobilisation des indignés en a bénéficié: alors qu'en mai et début juin — donc durant les occupations — ils attiraient environ 25 000 personnes dans les rues de Madrid lors de chaque manifestation, le 19 juin 2011 on pouvait compter 300 000 personnes dans les rues de Madrid (200 000 dans celles de Barcelone) et le 15 octobre dernier, 500 000 (300 000 à Barcelone).

On rétorquera que la crise espagnole est beaucoup plus profonde que celle que connaissent les États-Unis et, surtout, le Canada. Certes, en Espagne, le taux de chômage atteint les 21 % et un jeune de moins de 25 ans sur deux est sans emploi. En comparaison, avec un taux de chômage de 7,3 % en octobre 2011, le Canada va relativement bien. Cependant, le mouvement des indignés n'est pas un mouvement de chômeurs.

De plus, les spécialistes des mouvements sociaux ont démontré depuis longtemps qu'il n'y a pas de corrélation entre le niveau de satisfaction matérielle des gens et la fluctuation des mobilisations. En d'autres mots, il n'est pas nécessaire d'avoir un taux de chômage de 21 % pour connaître des mobilisations de masse sur une période prolongée. Il suffit de penser aux tumultueuses années 1960: le taux de chômage était sous les 2 %.

Le risque de la banalisation

Pour essayer d'anticiper l'avenir du mouvement des indignés, il faut revenir brièvement sur la nature des mouvements sociaux. Quelle que soit la cause qui les motive, ces derniers sont dans un rapport asymétrique au pouvoir. N'ayant pas accès aux conseils d'administration des grandes entreprises et à l'État, et confrontés aux limites des urnes, ils déploient des modes d'action extra-institutionnels pour se faire entendre. La protestation est leur principale ressource. Comme l'ont montré de nombreux auteurs, la perturbation de l'ordre public peut forcer le pouvoir à faire des concessions.

Sur cette base, on pourrait inverser la question et se demander si le mouvement des indignés survivrait à la continuation des occupations. Bien qu'elles aient une forte teneur symbolique et qu'elles puissent servir de point de ralliement et de base organisationnelle, les occupations sont aussi confrontées au risque de leur banalisation et de leur institutionnalisation. Si elles ne perturbent plus l'ordre public, elles pourraient cesser d'intéresser les médias et attirer moins d'indignés, pour finir dans l'indifférence complète. Le pire, d'un point de vue symbolique et politique, serait en effet que plus personne ne remarque la présence des occupations.

Aussi, s'il espère durer dans le temps et étendre sa capacité de mobilisation, le mouvement des indignés doit éviter de faire des occupations une fin en soi et, surtout, doit constamment innover.

De la nécessité d'innover

Le mouvement américain des droits civiques des années 1950-1960 est riche d'enseignements à cet égard. En effet, les travaux de Doug McAdam, professeur de sociologie à l'Université Stanford, ont montré que la capacité d'un mouvement social de se maintenir dans le temps est étroitement liée aux innovations tactiques qu'il développe. Innover, dans ce contexte-ci, ne veut pas dire inventer, mais adopter de nouveaux modes d'action afin de surprendre et déstabiliser le pouvoir. Selon McAdam, les mouvements sociaux doivent constamment innover pour la simple et bonne raison que le pouvoir s'adapte à leurs tactiques et apprend à les neutraliser.

Par exemple, bien que les premiers sit in dans le sud des États-Unis en 1960 aient joué un rôle central dans l'expansion du mouvement des droits civiques, ils ont perdu de leur efficacité lorsque les autorités ont développé de nouvelles façons de les gérer. Si le mouvement s'est maintenu malgré la capacité d'adaptation de ses opposants, c'est parce qu'il a su régulièrement développer de nouvelles tactiques qui ont renouvelé les anciens modes d'action, ont attiré de nouveaux appuis et lui ont permis de continuer à faire pression sur l'État.

Grâce aux occupations et aux pratiques délibératives, le mouvement des indignés a réussi à insuffler un nouveau souffle à la vie politique. Mais pour se maintenir et être écoutés, les indignés doivent regarder au-delà de l'occupation des places publiques. Bien que ces occupations incarnent cet autre monde que les indignés appellent de leurs voeux, elles ne sont qu'une tactique parmi d'autres. Les indignés espagnols ont continué à innover; les indignés new-yorkais ont commencé à organiser des assemblées de quartier, à occuper des banques et des stations de métro; les indignés londoniens, suivant l'exemple des Espagnols, ont commencé à transformer des immeubles désaffectés en centres sociaux autogérés.

De quoi s'occuper

Évidemment, il n'y a jamais de garantie de succès et toutes les mobilisations sont faites d'incertitudes. Mais de par sa structure horizontale et décentralisée, son mode de fonctionnement participatif et sa grande hétérogénéité, le mouvement des indignés est en constante évolution et a tout ce qu'il faut pour se renouveler.

De plus, de nombreux mouvements sont proches des indignés. Qu'on pense au mouvement altermondialiste, au mouvement écologiste, ou encore au réseau anti-austérité «Uncut» qui est apparu en Angleterre en octobre 2010 et s'est propagé en Amérique du Nord. Les indignés s'inspirent de ces mouvements et pourraient éventuellement s'y greffer. Deux slogans des indignés américains suggèrent d'ailleurs que l'horizon est vaste: «Occupy together» indique que le potentiel d'alliances et de coalitions est loin d'être épuisé tandis que «occupy everything» invite à aller au-delà des places publiques. Bref, il y a de quoi s'occuper.

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Marcos Ancelovici - Professeur de sociologie à l'Université McGill
4 commentaires
  • Yan St-Pierre - Inscrit 22 novembre 2011 06 h 58

    Le mouvement des Indignés est un mouvement en soi

    Deux choses m'ont frappé dans votre commentaire. Tout d'abord, vous interprétez le mouvement prime abord comme un mouvement d'occupation d'un lieu. Certes vous faites allusion au cas Espagnol et au démantèlement des camps, qui selon vous, ont mené à une diversité des méthodes et de propagation de message favorisant un engagement accru envers le mouvement. Les camps, dès leur implantation, n'ont jamais été plus qu'une base et un symbole. Dès les premières heures de l'occupation, à Madrid, NY ou Berlin, des actions sont élaborées et misent en places pour engager les gens. Les camps, n'ont qu'une fonction logistique et symbolique. L'utilisation de «flash mob», concerts, parade de «riches», sont les vraies actions en soi et sont la vie du mouvement, bien au-delà des camps.

    Deuxièmement, vous interprétez le mouvement comme un amalgame de gens qui iront éventuellement se greffer à dMautres mouvements. En tant que particiapnt à Berlin, je peux vous assurer du contraire. C'est eux qui cherche à se greffer à nous, à profiter de nos infrastructure, de notre exposition médiatique. Par ailleurs, et fait incontournable, le mouvement refuse d'être associer avec des groupes comme Attac ou tout autres organisations du genre, permettant une indépendance qui incorpore une variété de sujets essentiels plutôt qu'un ou deux très précis.

    L'Occupation n'a jamais été une fin en soi. Ce n'est qu'un lieu rassemblement favorisant la dissémination de solutions et d'actions aux problèmes que les classes dirigeantes refusent de résoudre.

  • Jean-Michel Picard - Inscrit 22 novembre 2011 09 h 19

    Le retour de Franco

    Il semble que le problème soit maintenant réglé en Espagne : la descendance de Franco vient de reprendre le pouvoir...

  • France Marcotte - Abonnée 22 novembre 2011 14 h 56

    M.St-Pierre

    Vous dites:" Les camps, dès leur implantation, n'ont jamais été plus qu'une base et un symbole. Dès les premières heures de l'occupation, à Madrid, NY ou Berlin, des actions sont élaborées et misent en places pour engager les gens..."

    Et à Montréal? Car c'est ici principalement le cas qui nous intéresse. Vous semblez vous braquer contre M.Ancelovici comme si vous le soupçonniez d'être "un ennemi de la cause" alors qu'il paraît plutôt apporter un éclairage judicieux et de précieux conseils.

  • France Marcotte - Abonnée 22 novembre 2011 15 h 03

    Qu'est donc sa population pour l'État?

    "Quelle que soit la cause qui les motive (les mouvement sociaux), ces derniers sont dans un rapport asymétrique au pouvoir. N'ayant pas accès aux conseils d'administration des grandes entreprises et à l'État, et confrontés aux limites des urnes, ils déploient des modes d'action extra-institutionnels pour se faire entendre", dit l'auteur.

    C'est tout de même frappant que l'on doive placer sur un même pied ennemi les pouvoirs des entreprises et ceux de l'État alors que celui-ci devrait être le gardien des droits et des intérêts des populations.

    "Selon McAdam, les mouvements sociaux doivent constamment innover pour la simple et bonne raison que le pouvoir s'adapte à leurs tactiques et apprend à les neutraliser."

    Mais pourquoi l'État traite-t-il ainsi ses protégés?