Éducation - La littérature québécoise souffre d'indifférence

Dans le programme de français du secondaire, on ne prescrit aucun contenu littéraire, sauf quel-ques notions et concepts généraux se rattachant au phénomène littéraire.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans le programme de français du secondaire, on ne prescrit aucun contenu littéraire, sauf quel-ques notions et concepts généraux se rattachant au phénomène littéraire.

Sommes-nous vraiment entrés dans l'ère de la méconnaissance où il est plus utile de s'informer que de connaître? C'est la question posée par Louis Caron, président de l'Académie des belles-lettres du Québec, dans la préface du collectif que vient de publier la maison d'édition Fides sous le titre de Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale: la littérature québécoise!. Louis Caron emprunte aussi à Yvon Deschamps son cri désespéré pour nous demander: «La connaissance qu'osse ça donne?»

Il existe encore pourtant sur la planète Québec un groupe d'irréductibles défenseurs de la culture littéraire. Ceux-là déplorent que la littérature québécoise soit réduite à une portion de plus en plus restreinte des contenus d'enseignement et plaident pour un enseignement plus large et plus systématique de notre littérature nationale dans tout le réseau des institutions scolaires du Québec. Quelques-uns d'entre eux, des écrivains qui fréquentent les écoles à titre d'enseignants ou d'animateurs d'ateliers littéraires, ont exprimé leur point de vue dans cet ouvrage collectif. Ils nous invitent à un sérieux examen de conscience. [...]

On trouve important, et à juste titre, de transmettre à nos jeunes une culture de la langue en classe de français, et de leur enseigner des notions afin qu'ils apprennent à lire et à écrire correctement; mais pourquoi ne juge-t-on pas également important de réserver un peu de temps pour les accompagner dans la découverte de leur patrimoine littéraire? Une sensibilisation à leur propre littérature est pourtant possible dès le primaire. Certaines maisons d'édition, comme Modulo, l'ont compris en mettant sur le marché des livres-disques avec guides pédagogiques présentant des oeuvres de Gilles Vigneault, de Félix Leclerc, etc. Mais doit-on laisser les maisons d'édition déterminer ce que nos jeunes doivent apprendre? N'est-ce pas plutôt au ministère de l'Éducation que cette responsabilité incombe?

Passeur de quoi ?

L'enseignant, d'après les nouveaux programmes de français, est devenu un passeur culturel. Mais que doit-il passer exactement? Dans le programme de français du secondaire, on ne prescrit aucun contenu littéraire, sauf quelques notions et concepts généraux se rattachant au phénomène littéraire. On demande à l'enseignant de faire lire cinq oeuvres littéraires par année et on lui propose quelques critères de sélection de ces oeuvres. Avec ces seules indications, l'enseignant doit faire ses choix, plus ou moins éclairés et judicieux selon ses goûts et sa formation personnelle.

Bref, aucune balise n'existe pour tracer un parcours littéraire cohérent et progressif, pas d'indication sur des oeuvres ou des auteurs que les élèves devraient avoir lus avant de quitter le secondaire. L'élève crée donc lui-même son «répertoire personnalisé», selon ses préférences et ses coups de coeur qui le porteront trop souvent vers des oeuvres traduites, populaires et peu exigeantes. Car ne faut-il pas respecter là aussi le sacro-saint principe du plaisir?

C'est comme si on devait admettre qu'en matière de culture et de littérature, tout se vaut. Or, quelle littérature choisir? demande la poétesse France Boisvert, qui a enseigné au secondaire et qui est maintenant professeure de littérature au cégep. «Pourquoi ne pas leur enseigner d'abord la littérature québécoise, qui est notre littérature à tous? Pourquoi refuser de leur transmettre ce fonds littéraire qui est le nôtre?» s'insurge-t-elle. Selon Mme Boisvert, il n'y a pas trente-six façons de créer un sentiment d'appartenance, de permettre aux jeunes Québécois de se découvrir et se reconnaître en tant que Québécois: c'est de lire la littérature d'ici.

Moins d'indolence, plus de persévérance

Cela est tout aussi vrai pour développer chez les jeunes venus d'ailleurs une bonne compréhension du pays que leurs parents ont choisi d'habiter. Pourtant, le poète Sylvain Campeau semble fortement douter que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour que les immigrants que nous accueillons choisissent d'adopter le français et adhèrent à notre culture. Dans quelle mesure, nous demande-t-il, leur montrons-nous qui nous sommes à travers notre littérature, nos romans, nos poèmes ou nos essais, qui témoignent de notre résilience, de notre résistance? Il nous invite à moins d'indolence et à plus de persévérance dans la transmission de connaissances sur les moments déterminants de notre histoire et sur notre patrimoine littéraire et artistique.

Et qu'en est-il de la place qu'occupe la littérature québécoise dans l'enseignement collégial? Elle est très peu valorisée, d'après le poète Bernard Pozier, qui y a enseigné durant de nombreuses années. Les titres de cours tels que Roman québécois, Poésie québécoise, Théâtre québécois, Analyse du phénomène québécois dans la littérature ne sont plus offerts. Un seul cours sur les quatre maintenant au programme porte spécifiquement sur la littérature québécoise et, même s'il est possible pour les enseignants d'intégrer davantage d'oeuvres québécoises dans certains autres cours, il semble que l'étude de la littérature française soit largement favorisée.

La survie d'un peuple

Bien sûr, pas question de nier l'importance de la littérature française dans notre parcours historique, mais cette littérature n'est pas la nôtre. Nous avons maintenant au Québec une littérature bien à nous, riche, abondante, qui a son propre génie et qui est le reflet de notre réalité. Alors n'est-ce pas anachronique que de continuer, en ce début du XXIe siècle, à considérer la littérature française comme la nôtre et à estimer comme mineure celle qui s'écrit au Québec? La proposition que fait Bernard Pozier dans son manifeste relève pour lui de l'évidence: la littérature québécoise devrait être majoritaire dans l'enseignement collégial, simplement parce que c'est la nôtre.

«C'est à travers sa littérature que se trouve la survie d'un peuple», affirme Jean Sioui, écrivain d'origine amérindienne. C'est pourquoi opter ou non pour l'enseignement de notre littérature relève d'un parti pris idéologique (voire politique) qui aura certes des conséquences sur la survie de la culture de langue française d'Amérique.

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Arlette Pilote - Conseillère pédagogique à la retraite et auteure de manuels scolaires

 
7 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 21 novembre 2011 07 h 42

    Il faut aussi la faire vivre

    Il faut aussi la faire vivre, en toute simplicité. En parler et en faire. Dans le cyber-univers aussi...

    http://www.ecouterlirepenser.com/

    Paul Laurendeau

  • France Marcotte - Abonnée 21 novembre 2011 07 h 57

    Élève Tremblay (ou le nom que vous voudrez), exécutez-vous!

    Non mais, regardez cette photo, on dirait des bagnards sur le pont d'un navire.
    Quelqu'un peut me dire ce qu'on peut assimiler comme connaissance dans un tel état de stress? Le stress n'affecte-t-il pas même la mémoire, c'est dans le Devoir que je l'ai lu?

    Car où est le temps, l'espace, et la paix d'esprit pour s'imprégner d'une oeuvre? et je ne parle pas nécessairement du "sacro-saint principe du plaisir".

    Que se souvent-on de ses études secondaires (à moins que cela ait changé, ce que ne suggère pas la photo) à part que ce que c'était socialement, enfer ou paradis, pour chacun de nous?

    Beaucoup de temps perdu, comme un purgatoire obligé avant la vraie vie, un endroit pour occuper les ados, les tenir tranquilles, une sorte de prison aux portes pas barrées (et encore!).

    Dans ces conditions, une seule oeuvre au programme serait bien suffisante, québécoise ou non, mais appréciée avec tous les égards qu'on dit des oeuvres mériter.

  • Francois - Inscrit 21 novembre 2011 09 h 56

    Le parler québécois est un peu illettré

    Je me demandais récemment d'où pouvait venir ce jargon que nous utilisons. Je crois qu'il provient d'un manque de vocabulaire et nous nous exprimons comme des illettrés. Nous en sommes même fier. La littérature manque beaucoup aux québécois. ils préfèrent regarder la télé c'est plus facile. Il existe un gros laxisme dans l'apprentissage de langue française. Ce qui manque c'est le coeur d'apprendre correctement la langue française. À quoi ça sert de bien parler le français? On va se faire passer pour des gens pointus.

  • Soumande - Inscrit 21 novembre 2011 10 h 49

    Jean Sioui EST Amérindien


    Bravo. Comme notre histoire nationale, il faut enseigner notre littérature.

    Par ailleurs, je précise que Jean Sioui n'est pas d'origine amériendienne. Il EST Amériendien. Né à Wendake en 1948, il est tout aussi Huron que Max Gros-Louis.

  • Michel Simard - Inscrit 21 novembre 2011 13 h 30

    Seulement si...

    Ce texte très intéressant suppose toutefois deux prémisses : 1. Le peuple québécois veut survivre. 2. L'État québécois a comme objectif la survie et le développement du peuple québécois et de ses attributs. Dans les deux cas, les propositions sont fausses, puisque les Québécois et les Jean Charest ont montré plusieurs fois que leur ambition profonde était de devenir des Elvis Gratton à la puissance 10.

    Je suis toujours étonné, quand je vais dans les villages amérindiens, de voir comment ces peuples sont autrement plus fiers et savent autrement plus qui ils sont, que les Québécois complètement invertébrés et anesthésiés.