L'itinérance, le problème des indignés?

La présence d'itinérants et de personnes souffrant de maladie mentale rend certainement l'organisation et le fonctionnement sécuritaire d'un campement en plein centre-ville plus difficiles, mais elle n'en fait pas pour autant une entreprise moins légitime.
Photo: François Pesant - Le Devoir La présence d'itinérants et de personnes souffrant de maladie mentale rend certainement l'organisation et le fonctionnement sécuritaire d'un campement en plein centre-ville plus difficiles, mais elle n'en fait pas pour autant une entreprise moins légitime.

Depuis quelques semaines, l'accueil plutôt favorable d'abord reçu par le mouvement d'occupation des «indignés» a progressivement laissé sa place à des préoccupations d'ordre sécuritaire. On a notamment fait grand état de la présence dans ces campements d'itinérants et de personnes aux prises avec de multiples problèmes, dont les comportements déviants auraient pour conséquence de détourner ce mouvement de ses objectifs initiaux et d'en diluer le message.

Dans une chronique récente, la journaliste Michèle Ouimet de La Presse parlait d'une contestation «kidnappée» par les sans-abri, comme si cette occupation perdait de sa pertinence depuis qu'elle comptait ceux-ci parmi ses participants. Le spectacle est peut être moins agréable à regarder, moins sympathique et moins rassembleur, mais il illustre avec force une autre facette, tout aussi intolérable, de la crise sociale dans laquelle nous a plongés le capitalisme financiarisé.

En effet, celui-ci n'a pas seulement créé au sein de la classe moyenne un vaste sentiment d'indignation, mais il produit quotidiennement, et depuis longtemps déjà, une misère sociale en constante augmentation. C'est précisément à ce phénomène que renvoient les difficultés vécues présentement par les occupants du square Victoria et des autres grandes villes du continent.

La présence d'itinérants et de personnes souffrant de maladie mentale rend certainement l'organisation et le fonctionnement sécuritaire d'un campement en plein centre-ville plus difficiles, mais elle n'en fait pas pour autant une entreprise moins légitime. Il faut donc se garder de faire porter aux indignés ou aux itinérants (tel qu'il semble que l'on doive les distinguer) la responsabilité d'un problème de société qu'ils n'ont pas créé.

Leur action a le mérite de remettre au jour une réalité que les opérations de revitalisation du centre-ville des récentes années ont tenté de rendre moins visible. Les difficultés organisationnelles bien réelles rencontrées par ce mouvement montrent surtout que l'itinérance est, au même titre que tout ce que dénoncent les occupants, une question politique qui nous interpelle collectivement et qui nous force à repenser le type de société que nous souhaitons nous donner.

Il est évidemment à l'avantage des autorités fédérales, provinciales et municipales d'évacuer cette dimension politique du problème en s'efforçant de rediriger l'attention du public sur ses conséquences sur la gestion interne du campement. Ce détournement leur permet d'une part d'éviter de se prononcer sur les enjeux fondamentaux soulevés par le mouvement mondial des indignés, c'est-à-dire sur l'emprise grandissante de la finance capitaliste sur le devenir de la société et ses répercussions sur une vaste majorité de la population. D'autre part, l'itinérance réduite à un problème d'ordre administratif constitue une occasion pour les pouvoirs publics d'utiliser la réglementation municipale pour renvoyer les indignés chez eux et les itinérants dans leurs refuges, là où ils étaient bien moins dérangeants auparavant.

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Louis Gaudreau et Michelle Duval - Professeurs à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal

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