Présidentielle américaine - Le phénomène Herman Cain

Herman Cain, candidat à l’investiture du Parti républicain pour la campagne à la présidence des États-Unis
Photo: Agence Reuters Jason Reed Herman Cain, candidat à l’investiture du Parti républicain pour la campagne à la présidence des États-Unis

Un véritable ouragan médiatique se déploie autour de la campagne présidentielle du républicain Herman Cain aux États-Unis. Et pour cause: l'entrepreneur originaire de Géorgie fait face depuis quelques jours à des allégations de harcèlement sexuel datant de l'époque où il était président de l'Association nationale des restaurateurs, dans les années 1990.

Même s'il gravite au sommet des intentions de vote pour la nomination présidentielle républicaine depuis un mois, le phénomène Cain continue à mystifier l'élite politique et médiatique américaine. On se moque de son expérience à la tête d'une compagnie de pizza; on s'indigne devant ses blagues politiquement incorrectes; on s'époumone devant une vidéo promotionnelle dans laquelle son chef de cabinet est vu en train de fumer; on le ridiculise parce qu'il ne connaît pas le nom du président de l'Ouzbékistan. Bref, on considère que ces faits disqualifient sa candidature. Pourtant, et au contraire, ils accentuent son attrait pour un segment significatif de l'électorat.

Frustration populaire

Dans une conjoncture économique où le taux de chômage dépasse 9 % et où la dette nationale avoisine les 15 000 milliards de dollars, plusieurs Américains accueillent effectivement à bras ouverts un homme qui a fait sa marque dans le secteur privé et remis sur pied des entreprises en mauvaise posture, qu'il s'agisse de pizzerias ou de Burger King. Au moment où près de 90 % des Américains affirment ne pas faire confiance au gouvernement et où plus des trois quarts de la population jugent que le pays s'oriente dans la mauvaise direction, Cain est perçu favorablement justement en raison de son statut d'outsider et de novice en politique.

Ceci ne signifie pas qu'Herman Cain ferait un bon président, ni d'ailleurs qu'il a les qualités requises pour remporter les primaires républicaines. Pour l'instant, il jouit certes d'un important capital de sympathie, mais il y a une limite au nombre de bourdes et de révélations embarrassantes que les électeurs toléreront avant de conclure qu'il n'est pas prêt à se voir confier les clés du Bureau ovale. Ce qui demeure néanmoins vrai, c'est qu'indépendamment de ce qu'il adviendra de la candidature de Cain, les sentiments auxquels elle donne écho dans la population demeureront quant à eux bien présents.

Du Tea Party à Occupy Wall Street

En moins de trois ans, on a assisté à l'émergence de deux mouvements de résistance populaire nationaux: le Tea Party et Occupy Wall Street. Bien que fondamentalement différents, tous deux reflètent de profondes frustrations chez l'électorat américain. Les trois derniers scrutins nationaux (2006, 2008 et 2010) ont été le théâtre de raz-de-marée électoraux où l'un et l'autre des deux partis, discrédités et rejetés par les électeurs, ont tour à tour été chassés du pouvoir au Congrès et à la Maison-Blanche. Et on n'a pas vu une telle volonté de voir émerger un tiers parti depuis la candidature indépendante de Ross Perot en 1992.

Mis à part une brève période d'environ un mois suivant la mort d'Oussama ben Laden en mai dernier, la cote d'approbation de Barack Obama ne s'est jamais maintenue au-dessus de la barre des 50 % depuis son premier automne à la Maison-Blanche, en 2009. Selon le dernier sondage de l'American Research Group, son niveau d'approbation sur l'enjeu le plus crucial pour les Américains, soit l'économie, s'est écrasé à 34 % en octobre 2011. Après trois ans à la tête du gouvernement fédéral, Obama n'a pas un seul accomplissement législatif majeur populaire à rappeler à l'électorat pour valoriser sa réélection. Le pays est aussi — sinon plus — divisé aujourd'hui qu'il l'était sous la présidence de George W. Bush.

Mitt Romney, solution de rechange républicaine ?

Face au président sortant, l'establishment républicain favorise pour sa part l'ancien gouverneur du Massachusetts Mitt Romney. Qui est-il? Un homme d'affaires qui, comme Cain, tente de se présenter comme un non-politicien (en omettant que la seule raison pour laquelle il n'en est pas un est qu'il a perdu deux des trois campagnes électorales qu'il a menées avant celle-ci). Un candidat qui, même en faisant campagne de manière quasi ininterrompue depuis quatre ans, n'a jamais réussi à attirer plus de 25 % des appuis de son propre parti (selon Gallup, à pareille date il y a huit ans, Bush était le favori de plus de 60 % des républicains). Un aspirant qui a changé de position sur un si grand nombre d'enjeux (avortement, droits des homosexuels, changements climatiques, etc.) qu'on imagine mal comment Obama ne pourrait pas être tenté de lui servir la même médecine que Bush avait réservée à John Kerry en 2004 lorsqu'il le traitait de girouette (flip flopper).

À deux mois du début des primaires républicaines et à douze mois de l'élection générale, l'exaspération et la frustration envers la classe politique sont donc palpables. Trois ans après les slogans d'espoir et les promesses de changement d'Obama, les Américains, déçus, ne croient plus aussi facilement aux miracles. Qu'il constitue ou non un remède crédible, Herman Cain sert à tout le moins à illustrer le mal affligeant les États-Unis: une exaspération généralisée liée à une profonde crise de leadership politique. Compte tenu des choix peu attrayants s'offrant à eux, on peut douter que l'élection présidentielle de novembre 2012 parvienne à procurer aux Américains l'antidote tant escompté.

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Rafael Jacob - Chercheur Marc Bourgie à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

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