Une aberration qui perdure...

Les politiciens de 1867 expliquèrent aux Canadiens français que la Confédération établie cette année-là était un régime dont la nature garantirait l'autonomie du Québec dans les domaines jugés vitaux par sa population. En revanche, ils firent valoir aux Canadiens anglais que ce régime instituerait un gouvernement central fort, faciliterait l'expansion vers l'Ouest (aussi convoitée par les Américains) et conduirait à la création d'une nouvelle nation coast to coast de culture et de traditions britanniques.

La conception canadienne-anglaise du fédéralisme prévalut par la suite. Enrobées de justifications ponctuelles «honorables», les mesures centralisatrices d'Ottawa permirent, d'une génération à l'autre, le nation building voulu par la majorité anglophone, qui entendait se fabriquer un pays à son goût. Un pays dont le Québec deviendrait une province comme les autres et où, immigration et temps aidant, l'importance relative de la population francophone diminuerait.

Néanmoins, le réflexe autonomiste du Québec perdura. Il prit même une vigueur insoupçonnée pendant la Révolution tranquille et avec l'élection du Parti québécois en 1976. Manifestement, Ottawa et le reste du Canada n'avaient pas réussi à «formater» le régime au point où le Québec, enfin impuissant ou résigné, aurait dû se soumettre à la conception canadian du fédéralisme. Or, le résultat négatif du référendum de 1980 donna aux apôtres de cette conception l'occasion de la cristalliser dans la Constitution du Canada, loi dont la modification relevait encore du Parlement britannique.

Le grand mensonge de 1980


Le 14 mai 1980, en pleine campagne référendaire, Pierre Elliott Trudeau prit un engagement percutant (je souligne): «Je m'adresse solennellement aux Canadiens des autres provinces. Nous mettons notre tête en jeu, nous du Québec, nous disons aux Québécois de voter NON; nous vous disons que nous n'accepterons pas qu'un NON soit interprété par vous comme une indication que tout va bien, que tout peut rester comme avant. Nous voulons des changements. Nous mettons nos sièges en jeu pour avoir ces changements.»

Trudeau venait de promettre aux Québécois qu'un NON leur vaudrait un fédéralisme renouvelé, respectueux de leurs réclamations historiques! On aura beau ergoter, dans l'atmosphère de l'époque, il était impossible de comprendre le message autrement. Calibré pour créer l'impression d'une ouverture sans précédent aux réclamations du Québec, il eut des conséquences immédiatement favorables au camp fédéraliste, mais négatives à terme sur l'affirmation et la réalisation de l'identité nationale québécoise. Jouant sur les mots, un peu comme ses prédécesseurs de 1867 avec l'idée de Confédération, Trudeau avait menti. Changements il y eut, mais exactement contraires à ceux que laissait miroiter sa promesse.

Dispositions contraires

En effet, après dix-huit mois de péripéties juridico-politiques, il parvint à son but malgré l'opposition constante du Québec et celle, circonstancielle, de provinces qui avaient au départ des raisons de redouter certaines intentions d'Ottawa. Ces provinces un moment récalcitrantes se rallièrent finalement aux fédéraux, qui réussirent à faire insérer, dans la Constitution à «rapatrier» de Londres, des dispositions dont l'esprit et les objectifs contredisaient totalement ce que beaucoup de Québécois avaient de bonne foi déduit de l'engagement formel du premier ministre du Canada. Les fédéraux utilisèrent aussi un argument inattendu: le NON référendaire signifiait au fond que les Québécois avaient en pratique opté pour la vision canadian du fédéralisme! Interprétation fallacieuse qui contribua à l'isolement final du Québec pendant ce qu'on a symboliquement appelé «la nuit des longs couteaux», celle du 4 au 5 novembre 1981, mais l'opération avait commencé bien avant.

L'expression «rapatriement de la Constitution» occulte le fait qu'en définitive, à l'encontre de la seule province de langue française du Canada, le gouvernement central et neuf provinces anglophones firent approuver par le Parlement britannique les changements qui leur convenaient à la loi fondamentale du pays, le tout fondé sur la promotion du multiculturalisme et assorti d'une réduction des compétences de l'Assemblée nationale du Québec en matière linguistique. Beaucoup de fédéralistes québécois, dont la plupart des libéraux de Claude Ryan, s'insurgèrent contre cette manipulation aussi illégitime qu'abusive.

Le silence des moutons

Le contentieux historique Québec-Canada n'avait en rien été résolu, mais aggravé. Depuis, aucun gouvernement québécois n'a ratifié la transformation constitutionnelle unilatérale qu'Ottawa et ses alliés avaient concoctée. Une situation aberrante qui dure depuis trente ans.

Plus aberrante encore est l'obstination des libéraux de Jean Charest à masquer tout ce qui pourrait, de près ou de loin, soulever la question nationale. À quoi il faut ajouter l'intention de François Legault de ne pas s'occuper du sujet pendant au moins une dizaine d'années. Dans quel autre pays du monde des politiciens incitent-ils leur peuple à se désintéresser de leur avenir collectif et, par conséquent, de leur identité propre?

***

Claude Morin - Ancien ministre des Affaires intergouvernementales du Québec

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

6 commentaires
  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 5 novembre 2011 08 h 41

    Un référendum

    Pourquoi le Québec ne tiendrait-il pas un référendum à ce sujet?

    " Acceptez-vous, oui ou non, la constitution de 1982?"

  • Michele - Inscrite 5 novembre 2011 10 h 39

    Finissons-en et signons la constitution

    Le temps est peut-être venu, pour tous les Québécois de prendre acte de la constitution en la lisant au complet. Après, on pourrait tenir un référendum. La close du bilinguisme, celle qui indisposait le Québec, semble aussi indiposer le gouvernement Harper. Il y a peut-être matière, ici pour une entente.

  • Andre Gignac - Inscrit 5 novembre 2011 12 h 02

    DÉCLARATION UNILATÉRALE D'INDÉPENDANCE = SEULE SOLUTION!!!

    Par son rapatriement unilatéral de la constitution du Canada sans l'accord du Québec, le gouvernement Trudeau a brisé le pacte confédératif de 1867. Le Québec ayant été sorti juridiquement de ce pays, il n'y a qu'une solution politique définitive; c'est celle de déclarer unilatéralement son indépendance, de créer et d'adopter une constitution québécoise à être approuvée et votée par le peuple et, par la suite, demander une reconnaissance internationale pour statuer son nouvel état juridique comme pays. Les référendums-bidons du PQ, c'est de la foutaise pour endormir le peuple, pour éviter de se prendre définitivement en main. Nos dirigeants politiques ont beaucoup de difficultés à se défaire de leurs bourreaux (syndrome de Stockholm) ; 252 années de colonialisme,ça laisse des séquelles!

    André Gignac 5/11/11

  • Réal Ouellet - Inscrit 5 novembre 2011 13 h 35

    Le respect

    Je me suis toujours demandé comment il se faisait que l'on mette tant de respect et que l'on fasse tant de courbettes pour affranchir le Québec de Canada quand le Canada en fait si peu.

  • cpoulin - Abonné 5 novembre 2011 15 h 35

    Explication erronée

    « Les politiciens de 1867 expliquèrent aux Canadiens français que la Confédération établie cette année-là était un régime dont la nature garantirait l'autonomie du Québec dans les domaines jugés vitaux par sa population. En revanche, ils firent valoir aux Canadiens anglais que ce régime instituerait un gouvernement central fort, faciliterait l'expansion vers l'Ouest (aussi convoitée par les Américains) et conduirait à la création d'une nouvelle nation coast to coast de culture et de traditions britanniques ». Cette affirmation introduit un propos qui cautionne une explication de ce tournant majeur de notre histoire tout à fait erronée. On n’a qu’à lire les discours des représentants des régions au moment des délibérations constitutionnelles (1864-67) dont ceux du Canada-Uni, pour comprendre que le régime que l’on mettait en place était évidemment le produit d’un compromis, mais qui était loin d’être aussi simplisme que l'auteur de ce texte l’affirme. Les années qui vont suivre démontrent que, bien que le gouvernement central de J. A. Macdonald se soit engagé dans la voie de la centralisation (cette politique nationale visant à combattre la perpétuelle menace de l’expansion américaine), très tôt les gouvernements des provinces vont réagir. Cela commence avec la position séparatiste de la Nouvelle-Écosse, ensuite la position autonomiste du gouvernement Mowat en Ontario, celle de Mercier au Québec, et autres. Ces réactions sont la preuve par les faits que ces gens ne rêvaient pas « d’une nouvelle nation coats to costs de culture et de traditions britanniques ». Il serait trop long et inutile d’argumenter d’avantage sur ce genre de dérives qui servent à amorcer un plaidoyer de défense comme celui-ci. Dérives qui aliment malheureusement des mythes (comme celui de La nuit des longs couteaux)et qui servent ensuite à justifier les faiblesses de stratégies politiciennes. Claude Poulin Québec