Économie du savoir - L'université n'est pas une entreprise

Lors d'un «rendez-vous du savoir» tenu début octobre, le recteur de l'Université de Montréal, Guy Breton, appelait à intensifier la collaboration entre l'enseignement supérieur et les milieux d'affaires: «Les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises», expliquait-il. Le nouveau scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, faisait sa première apparition publique devant la Chambre de commerce de Montréal pour parler de la «création de nouveaux partenariats [de recherche] entre les secteurs public et privé» qui auraient des «retombées économiques» positives.

Dans une telle perspective, l'enseignement et la recherche devraient répondre immédiatement aux besoins des marchés, tant en ce qui concerne la «formation de main-d'oeuvre» que la production de recherche commercialisable. Si ce projet sert les intérêts de l'entreprise, il signifie en revanche la remise en question de la nature et des finalités du système d'éducation québécois, c'est-à-dire la privatisation de l'institution, de son financement et de sa mission.

Marchandisation du savoir

Les mêmes recteurs et gens d'affaires affirment qu'il faut augmenter les droits de scolarité sous prétexte que l'université serait «sous-financée». Or, le calcul du prétendu «sous-financement» ne tient pas compte des budgets de recherche «externes», qui ont doublé au cours des 10 dernières années au Canada. L'université de l'enseignement crie famine; mais l'université de la recherche qui répond aux besoins «d'innovation» commercialisable des entreprises est de plus en plus financée. De fait, en 2000, les universités effectuaient 28 % de la R&D au Canada. En 2008, elles en réalisaient 38 %, recevant pour cela des sommes dépassant 11 milliards de dollars. L'objectif est de recopier ce modèle au Québec, c'est-à-dire faire exécuter une part croissante de la R&D au sein des universités.

Ce phénomène s'explique par le fait que depuis les années 1990, les entreprises externalisent leur fonction de recherche et développement (R&D) vers les universités. Ce processus de sous-traitance s'inscrit dans le contexte de la mise en place d'une «économie du savoir» qui repose sur la logique spéculative du capitalisme financiarisé. Comme les entreprises doivent répondre aux critères du rendement à court terme imposé par la sphère boursière, elles sont incitées à réduire leurs investissements les plus risqués, notamment leurs dépenses en R&D.

Les études effectuées tant aux États-Unis qu'au Canada ont démontré que ces «partenariats», très profitables pour les entreprises, s'avèrent très coûteux pour les fonds publics et pour les universités, en ce que ces dernières tirent très peu de revenus de ce type de recherche, et qu'elles doivent en plus assumer les nombreux coûts de gestion associés à ces activités commerciales (frais judiciaires, gestion de brevet, recherche de subventions, etc.). Dans la mesure où moins de 1 % du revenu des universités provient de la commercialisation de la recherche, autant dire qu'on socialise les pertes et qu'on privatise les profits.

La «financiarisation» de l'éducation ne se limite pas à la production de brevets, mais comprend également les étudiants qui devront subir une augmentation marquée des droits de scolarité. Les revenus que les universités tireront de cette hausse n'iront vraisemblablement pas à améliorer la qualité de l'enseignement, mais serviront plutôt à financer la reconversion commerciale de l'institution. La hausse des droits de scolarité et l'augmentation de l'endettement qui lui est inhérent se légitiment à partir de l'idéologie voulant que l'éducation consiste en un «investissement en capital humain». Or, cette conception marchande de l'éducation risque de mener, selon le magazine The Economist, à l'éclatement d'une nouvelle bulle spéculative, celle de l'éducation supérieure, en raison de l'augmentation massive d'étudiants qui ne sont pas en mesure de rembourser leurs dettes.

Détournement commercial

Le président de l'Association des universités et collèges du Canada (AUCC) disait récemment que «la recherche universitaire couronnée de succès transforme le savoir en produits et services dont l'économie mondiale a besoin». Cette redéfinition du rôle de l'université la réduit à n'être qu'une usine à diplômes et à brevets. Or, comme le rappelle le philosophe français Plinio Prado, le «principe d'université est le principe qui [la fonde] comme lieu de l'exercice inconditionnel, libre et public de la pensée».

En cultivant l'autonomie à l'encontre des pouvoirs, l'université doit maintenir une distance critique avec le monde, celle-là même qui devrait lui permettre d'éduquer au jugement, de transmettre la culture et de réfléchir sur le sens de notre présence dans le monde. En des temps de crise économique, écologique, culturelle et sociale, nous aurions plus que jamais besoin d'un lieu dédié à une telle réflexion. Mais il faudra pour cela résister à la nouvelle «université inc.» promue par les milieux d'affaires et les recteurs.

***

Eric Martin - Doctorant en science politique à l'Université d'Ottawa et Maxime Ouellet - Enseignant au collège Lionel-Groulx - Auteurs de Université inc. (LUX éditeur)

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5 commentaires
  • Tommy Guignard - Inscrit 26 octobre 2011 11 h 57

    C'est justement ce qu'avait prédit Lyotard

    Déjà, en 1979, Lyotard, dans La Condition postmoderne, qui, soit dit en passant, est un rapport commandé par le ministère de l‘Enseignement supérieur et de la Science du gouvernement du Québec, expliquait qu’à notre époque post-moderne, la vérité a été remplacée par l’utilité au titre de valeur suprême de l’éducation. C’est l’efficacité immédiate, que Lyotard appelle performativité, qui est désormais la mesure de la valeur de toute chose. Le but des institutions d’enseignement supérieur n’est plus de former des idéaux, mais des compétences. La transmission du savoir ne doit plus servir à former une élite intellectuelle, mais plutôt fournir au système les joueurs dont il a besoin pour fonctionner. Cette conception de l’éducation fondée sur le principe de performativité, dit Lyotard, « a pour conséquence globale la subordination des institutions d’enseignement supérieurs aux pouvoirs. À partir du moment où le savoir n’a plus sa fin en lui-même comme réalisation de l’idée ou comme émancipation des hommes, sa transmission échappe à la responsabilité exclusive des savants et des étudiants. » Sur le marché des compétences opérationnelle, les détenteurs de ce type de savoir sont l’enjeu de politiques de séduction. Ce qui se passe à l'université est parfaitement cohérent avec notre conception de la réalité où tout doit être utile.

  • France Marcotte - Inscrite 26 octobre 2011 16 h 58

    Sous le manteau

    Si les profs et les étudiants étaient libres, ils commenteraient abondamment ce texte. Les dommages sont donc déjà observables.

    "En cultivant l'autonomie à l'encontre des pouvoirs, l'université doit maintenir une distance critique avec le monde, celle-là même qui devrait lui permettre d'éduquer au jugement, de transmettre la culture et de réfléchir sur le sens de notre présence dans le monde", disent ces braves gens.

    Si l'université ne le fait pas, qui le fera?
    D'ailleurs les domaines de la philosophie et des sciences sociales sont-ils touchés par cette gangrène?
    Les arts sont-ils soumis aux aléas de la consommation et du divertissement?
    Et les Lettres?

    Comme toujours par temps glauque, est-ce sous le manteau que circulera la vérité par une liberté d'expression dérobée à la bêtise?
    Faudrait pas jeter les vieilles presses à bras alors.
    Et les rebuts de cette société malade pourront toujours servir à un artiste inspiré, faute de salaire.

  • François Doyon - Inscrit 26 octobre 2011 17 h 21

    L'éducation doit redevenir sa propre fin.

    Voilà ce qui arrive à l'Université quand l'utilité devient la mesure de la valeur de toute chose: elle se met au service de l'argent et du pouvoir. Il faut réapprendre à désirer le savoir pour lui-même et non seulement vouloir apprendre uniquement ce qui est nécessaire dans le but de devenir une «ressource humaine».

    François Doyon
    Enseignant en philosophie au cégep de saint-Jérôme

  • Yvan Dutil - Inscrit 27 octobre 2011 08 h 10

    La recherche universitaire est essentielle

    L'intégration des activités de recherche dans les université date de la réforme des université allemande qui prend son origine avec la fondation de l'Université Humboldt à Berlin en 1809. Avant cette époque, le recherche se faisait essentiellement dans les académie scientifique.

    Dans le domaine des sciences naturelles et du génie, il ets tout à fait normal et souhaitable d'avoir des collaborations avec l'industrie. Ce qui est est malsain cependant, c'est le fait que les universités sont devenues un substitut aux activités de recherche internes aux entreprises. On se trouve donc face à une situation similaire à celle des université avant la réforme prussienne de 1909.

    Dans un autre ordre d'idée, j'attends encore une dénonciation du nivellement pas le bas qui détruit progressivement la valeur des diplômes universitaires. En effet, quel que soit le mode de financement les universités sont toujours payée à l'étudiant. En l'absence de mécanismes de contrôle externes rigides, la tentation de donner des diplômes à rabais est très forte.

  • jonathan.boyer - Inscrit 29 octobre 2011 01 h 09

    Recherche gouvernementale vs recherche universitaire

    En tant qu'étudiant, j'ai pris position contre la hausse des droits de scolarité précisément pour les raisons évoquées dans cet article.

    Il ne faut pas oublier non plus que la recherche en sciences humaines et sociales est encore plus sous-financée que celles des sciences de la nature. Si le potentiel commercial des premières n'est pas exploité c'est en partie parce que le Gouvernement du Québec leur fait compétition en finançant ses propres recherches de calibre universitaire à l'intérieur même de la fonction publique. Constatez combien les résultats sont souvent repris à des fins partisanes.