L'histoire nationale à l'université

Le rapport de l'historien Éric Bédard et de Myriam D'Arcy concernant l'histoire nationale à l'université soulève des passions parmi la communauté historienne. En témoigne le débat qui a cours en ce moment dans les pages et sur le site du Devoir. En témoigne également l'amalgame douteux de Denyse Baillargeon qui soupçonne les partisans de l'histoire nationale de vouloir «revaloriser l'histoire politique et nationale afin de redynamiser l'appui populaire à la cause souverainiste».

D'accuser de la sorte les partisans de l'histoire nationale de complot souverainiste relève de la malhonnêteté intellectuelle de la part d'une professeure d'université. De plus, cet argument sous-entend que de faire l'histoire de la nation relève de l'idéologie et ne peut se faire en toute objectivité et de manière scientifique. Comme si faire l'histoire d'un groupe culturel spécifique et majoritaire sur son territoire était devenu anormal et rétrograde. Peut-être parce que la nation québécoise n'est pas encore une minorité sur son propre territoire? Lorsque les Québécois seront devenus marginaux et folkloriques au Québec même, alors peut-être qu'il redeviendra tendance d'étudier leur passé en tant que groupe particulier, du moins pour Mme Baillargeon?

Remettre les pendules à l’heure

Le débat a aussi mené à une inquisition contre les nationalistes lorsque le professeur Jocelyn Létourneau a crû bon énumérer toute une liste d'individus perçus comme nationalistes et œuvrant à la promotion de l'histoire nationale. Pour M. Létourneau, cette inquisition se justifiait par le fait qu'il importe de ne pas séparer «le message des messagers».

Or, sous ce rapport, peut-être est-il également justifié de rappeler que M. Létourneau est ce même individu qui reçoit d'importantes sommes d'argent pour de la recherche de la part du gouvernement fédéral et qui préconise, dans certaines études qu'il a écrites, de réaligner l'histoire nationale québécoise afin de la réintégrer au sein de l'histoire canadienne (voir notamment Passer à l'avenir. Histoire, mémoire, identité dans le Québec d'aujourd'hui ou alors L'Avenir du Canada: par rapport à quelle histoire?).

Pour ce faire, le professeur Létourneau propose donc de mettre l'accent sur les aspects de l'histoire du Québec qui lui permettent d'insérer cette même histoire au sein de celle du Canada. En ce sens, il est évident que de mettre l'accent sur les spécificités de l'histoire nationale du peuple québécois constitue un frein au projet du professeur Létourneau et qu'il est préférable de les occulter. Comme histoire idéologique et partisane, il est difficile de faire mieux.

Toutefois, ces accusations provenant d'éminents universitaires et dégradant la discussion ne doivent pas détourner l'attention du véritable enjeu que soulevait le rapport sur l'histoire nationale à l'université du tandem Bédard-D'Arcy, qui vise à redonner sa place à l'histoire nationale dans la recherche et l'enseignement universitaires. Car ce problème est réel et palpable pour certains étudiants en histoire qui s'intéressent moins à l'histoire des changements sociaux ou des minorités et qui préfèrent étudier l'histoire de la nation à laquelle ils appartiennent.

Au sein de l'institution où j'étudie, peu ou pas d'historiens de l'histoire du Québec s'intéressent à l'histoire nationale, politique ou intellectuelle et la grande majorité s'intéresse à l'histoire sociale. D'ailleurs, c'est à cette même histoire sociale qu'est alloué l'argent à la recherche. Plusieurs étudiants qui étudieraient probablement l'histoire nationale, intellectuelle ou autres, sont souvent contraints de suivre la tendance lourde faute d'enseignants, de cours ou de chaires de recherche pouvant les guider vers leurs intérêts.

Il ne s'agit donc pas de faire du corporatisme au sein de la discipline historique ni d'enrayer l'histoire sociale de nos universités. D'ailleurs, toutes les dimensions de la recherche historique sont complémentaires et nécessaires pour une meilleure compréhension du passé, à mon sens. Le problème — et c'est ce que dénonce l'étude de M. Bédard et de Mme D'Arcy — c'est que l'histoire nationale est négligée au sein de nos universités québécoises et l'histoire sociale sur-représentée. Il importe donc de rétablir le balancier pour donner une place équitable aux diverses tendances de la discipline.

Car, n'en déplaise à certains historiens tel Jocelyn Létourneau, les joutes politiques de la nation canadienne-française, puis québécoise, contre le pouvoir colonial britannique et au sein de la Confédération canadienne ont bel et bien eu lieu. Ces joutes ont grandement influencé nos ancêtres et la mémoire collective nationale et il importe de les étudier.

Ainsi, loin d'être lié à une volonté de «redynamiser l'appui populaire à la cause souverainiste», l'intérêt de redonner la place qui lui revient à l'histoire nationale au sein de nos universités réside dans le besoin de tenir compte de toute les tendances et de tous les intérêts qui composent la discipline historique actuelle. En tenant compte équitablement de toutes ces tendances au sein des départements d'histoire de nos universités, ce sont les étudiants, tout comme l'histoire elle-même, qui en sortiront gagnants.

Martin Lavallée
Étudiant à la maîtrise en histoire à l’UQAM

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2 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 25 octobre 2011 18 h 08

    Citation de Lionel Groulx

    La valeur d'un acte ne se mesure pas à sa dimension physique ou matérielle, mais à l'intensité d'amour qu'on y met.
    Lionel Groulx
    Extrait des Chemins de l'avenir

  • Dominique Garand - Abonné 25 octobre 2011 19 h 04

    Bravo!

    Excellente mise au point, Monsieur Lavallée. Je vous appuie à cent pour cent.

    Et comme vous avez raison de souligner que l'entreprise de Létourneau est de nature idéologique! Il réarrange l'histoire en fonction d'un programme politique, exactement comme l'ont fait certains idéologues nationalistes qu'il conteste.