Agir pour l’avenir du Québec! - La liberté comme fin du politique

Les appels à la coopération, l’entraide ou la solidarité sont aujourd’hui sur toutes les lèvres. Contre cette tentation de recourir à la morale pour pallier son déficit de projet, l’un des arguments que j’avancerai dans la conférence Pour une social-démocratie renouvelée est que la gauche devrait plutôt revigorer l’engagement des citoyens en reconstruisant une articulation convaincante entre intérêt individuel et action collective.

À cette fin, il est nécessaire de dépasser les écueils de l’idéalisme imprégnant une grande partie de la pensée politique progressiste sans pour autant reproduire les défauts du matérialisme classique. Se départir des biais idéalistes suppose, d’abord et avant tout, de reconnaître le rôle central joué par les luttes d’intérêts dans les progrès historiques. Même les idées les plus magnifiques ne sont pas dotées, en elles-mêmes, d’un pouvoir magique de transformation sociale et politique. Elles ne constituent un facteur de changement que dans la mesure où elles permettent de susciter l’engagement.

En politique, elles doivent donc surtout viser à renforcer chez les citoyens l’espoir que leur mobilisation débouchera sur des changements qui leur seront salutaires. Toutefois, à l’encontre du déterminisme longtemps inhérent à une certaine tradition socialiste, il est nécessaire d’insister sur le caractère ouvert de la lutte sociale et politique, son issue dépendant largement de la capacité des courants progressistes à élaborer une idéologie suffisamment mobilisatrice.

Dès lors, il est essentiel d’avancer un projet apte à rassembler largement qui, d’une part, dénonce les rapports de domination existants et, d’autre part, trace une alternative attrayante. Contre le dévoiement de la notion de réformisme, redonner à cette notion son sens authentique consiste à mettre en avant des mesures capables de transformer, voire, de dépasser le système actuel. Outre des propositions de réformes à la fois crédibles et radicales, un projet convaincant doit aussi dessiner un horizon utopique de long terme, seul à même de réinsuffler l’espoir en des changements progressistes.

Principe de liberté

Un tel projet ne peut se permettre de nager dans les cieux utopistes des valeurs altruistes mais doit au contraire faire appel à l’intérêt bien compris des individus.

Contrairement à une opinion répandue parmi les élites de gauche, parler d’altruisme est en effet très peu mobilisateur, les citoyens souhaitant pour la plupart que leurs représentants défendent avant tout leurs intérêts. Un enjeu capital pour les forces progressistes contemporaines consiste donc à repenser l’articulation de l’intérêt individuel de chacun à l’action collective. Ce n’est que de cette manière qu’elles pourront ressusciter la mobilisation indispensable à la mise en cause des rapports de domination.

L’écrasante majorité des gens vivant des rapports de domination coriaces et multiformes qui entravent leur capacité à élaborer et à mettre en œuvre leurs projets de vie — des inégalités sociales aux inégalités entre les sexes, en passant par les discriminations fondées sur l’origine, la religion ou l’orientation sexuelle —, le principe de liberté pourrait refléter l’intérêt d’une majorité de citoyens. La liberté n’est en effet effective que pour une minorité de dominants dans les rapports socio-économiques, culturels ou de genre, tandis que la majorité des individus cumule diverses formes d’oppressions et d’inégalités.

L’idéal de liberté, en plus de permettre une contestation de l’existant et le rassemblement de divers combats, aurait aussi pour avantage de tracer une alternative mobilisatrice. Chacun n’aspire-t-il pas à être libéré des diverses entraves qu’il subit dans son existence et à pouvoir à la place réaliser ses rêves et projets de vie de manière autonome?

Potentiel transformateur


S’il est nécessaire de parler à l’intérêt de chacun ce n’est pas seulement en raison de l’individualisation des mentalités — étroitement imbriquée à des changements objectifs tels que l’évolution des modes d’organisation du travail — mais aussi parce que l’égoïsme constitue une part des comportements humains tout aussi essentielle que l’altruisme et est particulièrement présent dans les motifs d’actions ou de décisions collectives. Au lieu d’interpréter le souci de soi uniquement comme un obstacle aux transformations sociales et une justification du statu quo, la gauche devrait en percevoir le potentiel transformateur: à condition d’être utilisé pour générer une action collective progressiste, l’égoïsme peut être positif.

Cette vision réaliste suppose aussi de laisser ouverte la définition de la liberté. Ainsi, dans une société où chacun serait libre de définir ses projets de vie, certains choisiraient de se concentrer sur le développement de liens sociaux, tandis que d’autres privilégieraient leurs aspirations personnelles. De même, si certains participeraient à temps plein à la politique, d’autres ne consacreraient qu’une petite partie de leur temps aux affaires de la cité, ce qui impose d’intégrer pleinement la représentation dans l’acception de la démocratie.

Mais rendre la liberté réelle pour chacun suppose aussi de penser les moyens collectifs de sa réalisation. Étant donné les nombreux rapports de domination caractérisant la société actuelle, des transformations d’ampleur sont nécessaires pour permettre à chacun de réaliser ses conceptions du bien: il s’agit non seulement de générer un engagement des citoyens en faveur des courants véritablement progressistes mais aussi, une fois ceux-ci parvenus au pouvoir, de réduire significativement les rapports de domination et de procurer aux individus les moyens d’être libres.

Action politique


La souveraineté devrait dès lors être réhabilitée contre les attaques répétées dont elle fait l’objet mais sans céder pour autant aux tentations identitaires. Contrairement aux discours patriotiques en tout genre — qu’ils soient explicitement exclusifs ou fondés sur les droits humains et la démocratie et qu’ils soient nationaux, régionaux ou supranationaux — il est possible et souhaitable de penser la souveraineté en la détachant de l’identité. L’impulsion principale de l’action politique devrait être la réalisation de l’intérêt de la majorité des gens par la mise en place des conditions nécessaires à leur liberté.

Cela requiert à la fois des mesures de redistribution et d’intervention macro-économique poussées — entre autres, la socialisation d’une plus grande part de l’économie, un contrôle strict du secteur financier, une orientation des investissements vers les secteurs utiles socialement et écologiquement, un revenu décent pour tous et une réduction substantielle du temps de travail — et la suppression des inégalités entre les sexes et des discriminations fondées sur l’origine, la culture ou la religion.

La légitimation de la souveraineté devrait donc être fonctionnelle plutôt qu’identitaire, éthique ou morale si l’on veut éviter les dangers perfectionnistes — imposer à tous une vision particulière du bien — et communautariens — homogénéiser le collectif de manière artificielle, occulter ses contradictions internes et opposer un «nous» valorisé à des «eux» dénigrés. En fin de compte, un projet ayant pour fin la liberté et comme instrument l’action collective devrait permettre à la gauche de prendre au sérieux l’individu et ses intérêts.

Sophie Heine

Fellow à la Oxford University et à l’Université Libre de Bruxelles, auteure notamment de Oser penser à  gauche, pour un réformisme radical et Eurosceptic or Eurocritical? Oppositions to the European Union in the French and German Left.

L’auteure prononcera une conférence lors du Colloque Agir pour l’avenir du Québec! qui aura lieu le 24 octobre à la Société des arts technologiques de Montréal.

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