L'histoire élitiste des historiens universitaires

Le 3 octobre dernier, la Coalition pour l'histoire et la Fondation Lionel-Groulx publiaient une étude sur l'enseignement et la recherche en histoire au Québec, dénonçant, chiffres à l'appui, la place minuscule qu'occupent les grands personnages et les grands événements politiques qui ont marqué notre passé. La part du lion revient à l'histoire sociale qui s'intéresse aux pauvres, aux immigrants, aux exclus, etc. Ce constat en a dérangé plusieurs parmi les spécialistes, dont l'historienne Denyse Baillargeon, qui a réagi dans Le Devoir.

Son argument central consiste à dire que les historiens du social abordent aussi les enjeux politiques et nationaux. Ainsi lorsqu'on s'intéresse à la maternité, comme c'est son cas, on rencontrerait nécessairement ces questions. L'État gère la santé et y impose des normes, il donne des subventions aux festivals, un enjeu touchant la politique locale et lié aussi à la culture québécoise, etc. Le problème est que cette approche réduit la politique à des luttes d'influence entre groupes sociaux. L'évolution du peuple québécois n'est pas au centre du récit comme elle peut l'être avec l'histoire d'un grand comme la Conquête ou la Révolution tranquille.

Ce n'est évidemment pas le cas, par exemple, dans un livre relatant la vie de Maurice Duplessis ou Pierre Elliott Trudeau, qui permettra de mieux comprendre le Québec dans son ensemble. Qu'il soit fédéraliste ou souverainiste, l'historien qui se livre à un tel travail se situe dans le cadre de la nation.

Vision réductrice

Pour Denyse Baillargeon, les historiens du national n'ont toutefois pour but que de promouvoir la souveraineté, c'est-à-dire faire oeuvre de propagande. Il n'y a dans leur recherche aucun intérêt ou pertinence. Cet amalgame malhonnête revient aussi à dire que les tenants de l'histoire sociale agissent par partisanerie fédéraliste tandis que personne ne recherche la vérité.

Cette vision réduisant l'histoire québécoise à une querelle politique est de plus démentie par le fait que les historiens du national ne sont pas tous des nationalistes, tant s'en faut. Pas plus que les historiens du social sont des croisés de l'unité canadienne. Prenons l'exemple de Monique et Max Nemni. Ces deux politologues, qui ont fait le travail que les historiens ne font pas en écrivant une biographie de Trudeau, sont aussi des fédéralistes affichés.

Ces auteurs ont toutefois le malheur «de rapetisser l'histoire nationale et politique en la réduisant au rôle joué par certains membres de l'élite masculine», suivant le propos de madame Baillargeon. Pourtant, étudier quelqu'un qui a notamment présidé à la légalisation de l'homosexualité et fait insérer une charte dans la Constitution reconnaissant entre autres l'égalité des sexes et le multiculturalisme transcende le fait qu'il était un homme blanc faisant partie de l'élite, si tant est que cette condition soit un défaut et qu'il faille conséquemment effacer M. Trudeau de nos mémoires.

L'intérêt des citoyens

Mais qu'importe la vie d'un ancien premier ministre. L'histoire sociale, elle, cherche à comprendre les événements vraiment importants, ceux qui ont eu des répercussions sur le tissu social, la vie quotidienne et donc sur le peuple, suivant la prétention la plus problématique de Denyse Baillargeon. Les grands événements politiques sont bien ancrés dans la mémoire collective du Québec, à défaut de l'être dans celle de la grande majorité de ses historiens. Nos concitoyens veulent comprendre les grands moments de notre passé ainsi que les hommes et les femmes qui s'y sont illustrés. Par exemple, alliant rigueur et succès de vente, le tome 1 de la biographie de Trudeau des Nemni s'est écoulé à 5000 exemplaires pour la seule version française.

Ces chiffres n'ébranleront pas les tenants de l'histoire sociale qui se désintéressent passablement de ce que le peuple a envie de lire. Mieux que cela, ils confisquent les ressources à leur profit pour écrire une histoire dont le peuple ne veut pas. C'est ainsi qu'un professeur de l'Université Bishop's, l'un des deux seuls universitaires travaillant sur les rébellions de 1837-1838, a vu ses demandes de subvention systématiquement rejetées pendant plusieurs années pour la rédaction d'un livre sur le sujet.

Pendant ce temps-là, le Fonds québécois de recherche Société et culture donnaient 128 000 $ d'argent public à un groupe de trois historiens de l'Université de Sherbrooke et l'Université de Montréal afin d'étudier «la construction de la masculinité à travers l'observation des normes et déviances masculines dans les collèges classiques au Québec» entre 1800 et 1960.

Sera-t-on surpris d'apprendre qu'avec de tels sujets, les ventes de livres universitaires d'histoire tournent autour de 100 à 200 exemplaires au Québec, selon les chiffres de l'historien Jack Granatstein? Or, il importe de rappeler que contrairement aux sciences sociales ou pures, la connaissance historique n'a aucune application pratique. Sa seule utilité consiste à rendre les citoyens meilleurs en leur faisant connaître leur passé, le contraire de la situation actuelle. La soi-disant histoire populaire d'historiens comme Denyse Baillargeon est en fait une histoire élitiste. Celle d'une petite minorité d'académiciens disant s'intéresser au peuple, mais qui en réalité n'écrit que pour elle-même.

***
Frédéric Bastien - Professeur d'histoire au collège Dawson

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19 commentaires
  • Alexandre Dionne - Inscrit 20 octobre 2011 03 h 11

    Se la jouer " neutralité axiologique " et faire le contraire de ce que l'on dénonce !

    Voici une dénonciation raisonnée d'un tabou qui a trop duré ! Bravo à M. Bastien, qui s'en prend à ce qui est devenu, d'après une pléthore d'étudiants universitaires, une vérité de la Pallice : l'histoire de la perception de la couleur des poignées de portes en Nouvelle-France....

    Le drame est triple :

    1 - Les Jocelyn Létourneau, pire les Marc Simard du Québec, ces nouveaux types d'Inquisiteurs à la bure et la science fédéralistes soi-disant impeccables, experts de l'amalgame en une soi-disant " mythistoire ", non seulement d'une histoire politique savante de la nation non encore réfutée (l'École pessimiste de Montréal), mais aussi bien le renouvellement de cette histoire, ouverte à la multidisciplinarité d'ailleurs (Jean-Paul Bernard, Yvan Lamonde, Robert Comeau, Gilles Laporte, Éric Bédard, Jacques Beauchemin, Michel Sara-Bournet, Michel Seymour, Eugénie Brouillet....), n'ont en retour que l'autre ancienne école historique (sociale, de Québec) à revaloriser (ils en sont une réminiscence !), mais surtout n'ont le plus souvent, finalement, aucune leçon à faire sur la pensée pratique du chercheur : dans " La parlotte souverainiste ", Marc Simard, cet enseignant collégial en histoire, ne s'en cache même pas, le fédéralisme monolithique de son récit,il y souscrit (son rationalisme institutionnel pérenne !). Ses leçons de " neutralité axiologique " en dénonçant une " mythistoire " ne l'ont pas empêché de caricaturer et d'accorder une considération bien navrante et pressées des vues contraires (et contrairement aux essais d'un Fernand Ouellet, d'un incomparable câlibre !). Le citoyen, le logicien et l'historien Simard sont partiaux et le sont uniment !

  • Y. Morissette - Inscrite 20 octobre 2011 03 h 27

    A Frédéric Bastien.

    J'adhère complètement à votre conception et pratique de l'histoire. Ne nous laissons pas Berner par quelques professeurs d'histoire confortablement installés dans leur élitisme et leurs documents souvent inutiles et incompréhensibles. Les grands acteurs de l'histoire comme Mercier, Bourgault, Vallières, Lévesque et tant d'autres ont toujours pris des Risques énormes en se bagarrant avec la réalité quotidienne, risque que ne prennent surtout pas les éminents spécialistes que je ne mets pas tous et toutes à la même enseigne. Les vrais historiens ne peuvent ignorer ces grands personnages de notre histoire nationale. Pour donner des assises solides à un peuple, il faut lui enseigner son Histoire.Et j'affirme avec vous:"La soi-disant histoire populaire d'historiens comme Denyse Baillargeon est en fait une histoire élitiste. Celle d'une petite minorité d'académiciens (et d'académiciennes)disant s'intéresser au peuple, mais qui en réalité n'écrit que pour elle-même." Je n'ai pas le complexe du ou de la spécialiste universitaire qui ne sont en rien comparables aux grands personnages de l'histoire du Québec.

  • Alexandre Dionne - Inscrit 20 octobre 2011 03 h 29

    Suite....

    2 - Pourtant, il ne va pas de soi, comme le souligne ici M. Bastien, que les questions et les conclusions historiographiques d'une part et la pensée pratique du chercheur d'autre part relèvent du même registre. Ou plutôt, ils en relèvent, mais pas aux conditions que l'on s'imagine : l'immense Paul Veyne a tourné en dérision l'anathème de Paul Valéry, tant " l'histoire est la plus inoffensive activité qu'ait produit l'intellect ! " L'on peut tout aussi bien respecter la neutralité axiologique en comparant les passés, apprécier la multitude des trajectoires des fins et des moyens composés, et le plus souvent, en discontinuité.... tout en conservant à l'esprit qu'il n'y a pas davantage d'inconséquentialisme que de conséquentialisme pur, que de rien, rien ne saurait naître, quoique tout ne dure ! Évaluer l'hier ou le présent sont donc parfaitement commensurables. Non pas parce que, contrairement aux valorisations et prescriptions d'hier, celles du présent sur le devenir seraient d'une fixité et d'une généralité plus sûre, ou que les autres le seraient moins : le rétrodictif n'a nulle leçon à donner au prédictif, et le savoir au vouloir (valoir-devoir faire l'être) ! Or donc, le problème est, si l'on peut dire, désamorcé, l'innocuité flagrante : les pseudo-triomphes claironnés des sorties de l'idéologie et le radical réductionnisme de la pure subjectivité des sciences historico-socio-culturelles-humaines sont nus, ces constructions sont ineptes et 1789 a bel et bien été un renversement de la souveraineté absolue des Capétiens impulsée par Louis XVI en Personne !

  • Alexandre Dionne - Inscrit 20 octobre 2011 03 h 45

    Fin....

    3 - Pour prendre un exemple concret, j'en reviens à Marc Simard dans ce texte que je citais. Après l'avoir valorisé pour mieux diminuer le souverainisme, l'enseignant éteint aussitôt l'espoir que représente pourtant le remarquable succès historique de conditionnement linguistique de la réformiste Loi 101 du PQ, ceci pour mieux congédier au moment présent et, d'une pierre deux coups, expliquer la saturation populaire du combat identitaire québécois : en effet, victime de son succès, la Loi 101 a pu faire croire que le combat était gagné. Pourtant, ce récit, légitime quoique discutable et insuffisant pour d'autres, de Simard, enchevêtre ses propres espérances actuelles (son dénigrement, son mépris et son congédiment du souverainisme et sa " mythistoire " étaient avoués d'entrée !), qui le contaminent en retour : la langue anglaise est devenue la nouvelle lingua franca de l'Amérique, et cela, " aucun mouvement politique n'y pourra rien " ! Conclusion bien arrangée avec le gars des vues : avant, le français avait un remarquable effort à faire pour relever le défi économique mais aussi linguistique des Canadiens français et, dit Simard, il y est honorablement parvenu ; après, n'y pensez plus, car la tâche serait par trop colossale ! Enseignant de l'histoire, logicien tordu, prophète de malheur, et à la fin, complice de cette " sorte d'utilitarisme " que le " peuple " dont il parle envisagerait quant à la valeur rationnelle des institutions historiques du Canada fédéral !

    Comme anti-" mythistoire ", on aura vu mieux, beaucoup mieux, incomparablement mieux !

  • Yves Côté - Abonné 20 octobre 2011 05 h 09

    Lire...

    Si cela n'est pas déjà commis, lire mon modeste commentaire laissé à Monsieur Létourneau et le reporter ici pour Monsieur Bastien en changeant la conclusion...
    "Or, il importe de rappeler que contrairement aux sciences sociales ou pures, la connaissance historique n'a aucune application pratique. Sa seule utilité consiste à rendre les citoyens meilleurs en leur faisant connaître leur passé, le contraire de la situation actuelle." mentionne faussement Monsieur Bastien.
    L'utilité de l'histoire, malgré votre affirmation pompeuse et prétentieuse, n'est pas de "rendre les citoyens meilleurs", cette idée n'étant qu'une illusion utilitariste véhiculée par celles et ceux qui ne peuvent envisager le monde que sous une lorgnette mercantile et linéaire en terme de temps.
    L'utilité de l'histoire est de rapprocher l'Homme de lui-même en explorant son passé, ce qui lui donne alors des outils sans cesse renouvelés pour connaître son présent et se projeter dans un futur hypothétique.
    Nous lecteurs, ne serons pas surpris de constater qu'avec votre opinion que "la connaissance historique n'a aucune application pratique", vos propos seront à mettre immédiatement du côté des illusionnistes instruits qui tentent dorénavant de jouer le tout pour le tout pour tuer l'espoir tenace d'un peuple déjà libre malgré certaines apparences trompeuses.

    A bon entendeur, salut !