Alimentation - Quand la faim justifie les moyens

La guerre des prix tue. Des hommes, des femmes, mais surtout des enfants. Les images de la faim qui nous parviennent d'Afrique de l'Est ne sont que la partie visible d'un iceberg d'indécence. Chaque année, la malnutrition assassine plus de cinq millions d'enfants de moins de cinq ans. En nombre de morts, c'est comme si la tragédie du 11-Septembre se répétait cinq fois par jour, mais seulement avec les plus petits d'entre nous.

Indécence, car de la nourriture, il y en a suffisamment. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture), au stade de développement de ses forces de production agricoles actuelles, la planète peut nourrir en quantité et en qualité suffisante près du double de la population mondiale d'aujourd'hui. L'humanité n'est donc pas en manque de nourriture. Elle est en manque de justice.

Le système économique actuel est l'épicentre d'un séisme humanitaire qui fait des ravages non seulement en Afrique et en Asie, mais un peu partout sur la planète et même ici. Nos agriculteurs passent sous le rouleau compresseur des «impératifs» du marché, alors qu'à l'autre bout de la chaîne alimentaire, les citoyens sont de plus en plus nombreux à avoir recours aux banques alimentaires, faute de revenus suffisants.

Avenir menacé

On nous a fait croire que la main invisible du libre marché allait permettre le progrès de l'humanité, que la marée allait soulever également tous les bateaux. Force est de constater que les inégalités sont en pleine expansion. Alors que le cinquième le plus riche de la population mondiale accapare 77 % de la consommation privée mondiale, le cinquième le plus pauvre ne dispose que de 1,5 %, rapporte la Banque mondiale. Quant à l'environnement, il est dans un tel état que l'avenir de notre espèce est aujourd'hui menacé. L'économie, pour sa part, est prise en otage par des oligopoles financiers qui exigent des rendements toujours plus élevés, quels qu'en soient les coûts sociaux et environnementaux.

La marchandisation des denrées alimentaires affame. Cette finance qui dicte ce qui est semé, récolté et distribué. Celle qui spécule sur les terres comme sur le grain. Lorsque même Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale américaine, reconnaît la légitimité des manifestations contre Wall Street, et que Nicolas Sarkozy soutient qu'il faut «remettre l'économie au service de l'homme», le roi est nu. Le mensonge a assez duré. Si l'économie est une construction sociale, c'est à nous qui formons la société de la transformer afin qu'elle nourrisse tout un chacun.

La nourriture, rassembleuse


On nous a mis en guerre les uns contre les autres. Non, ce n'est plus tant une guerre entre pays, mais bien une guerre entre humains. Sans fusil, cette fois, mais tout aussi menaçante. Nous sommes devenus les variables d'un marché en tant que «ressource humaine», «producteur de biens ou de services», «investisseur», «consommateur» et j'en passe. On nous a mis en compétition les uns contre les autres, alors que l'histoire nous apprend que ce qui a permis l'évolution des espèces, comme des sociétés, a bien davantage relevé de la coopération que de la rivalité.

Le samedi 15 octobre avait lieu la Journée mondiale de l'alimentation. De tout temps, la nourriture a su nous rassembler. Sachant que personne ne souhaite la faim, il est grand temps de s'unir pour l'abolir. Si à court terme nous devons soutenir des organismes qui travaillent sur le terrain pour répondre à des besoins urgents, à moyen et long terme, il est dans notre intérêt de reconstruire les liens qui unissent producteurs et consommateurs, que ce soit à travers des circuits courts, le commerce équitable ou la participation à des mouvements collectifs comme la campagne «CULTIVONS» d'Oxfam ou «Pour une politique alimentaire populaire». Ensemble, nous pouvons construire un avenir où tout le monde mangera toujours à sa faim, partout.

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Laure Waridel - Auteure d'Acheter c'est voter et de L'Envers de l'assiette

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2 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 17 octobre 2011 02 h 15

    Droit d'ingérence....

    Une forme aboutie du droit d'ingérence international proposé par Monsieur Bernard Kouchner il y a quelques années, serait selon moi de protéger entièrement la livraison des aides humanitaires aux populations en difficultés jusque dans leur arrivée aux destinataires individuels.
    Trop de denrées livrées et trop d'argent se retrouvent chez les profiteurs professionnels de toutes sortes, petits rois, présidents et gouvernements corrompus sachant bien jouer sur la corde sensible des populations plus favorisées économiquement et agro-culturellement.
    Autrement, les efforts faits par les pays et surtout par les peuples du monde entier pour se nourrir et éventuellement, se développer, continueront d'engraisser ceux-là mêmes qui profitent à l'échelon individuel de ces situations d'urgence dans la misère pour accroître leur puissance à écraser les peuples.
    Ce qui ne fait, au final, qu'encourager toujours plus ceux-ci à persister dans leur sinistre commerce de mort...

  • Yvon Bureau - Abonné 17 octobre 2011 14 h 13

    Merci Laure !

    Nourriture partagée est une nourriture heureuse et porteuse d'avenir.

    Que la valeur du partage soit !

    Nourriture non-partagée est une nourriture qui nous épaissit et qui nous donne une pesanteur d'être.

    Écris-nous plus souvent !

    Et que le G20 te lise et t'endende !