DSK - La triste affaire Tristane Banon

Elle s'appelle Tristane Banon. Elle a mis huit, peut-être neuf ans pour porter plainte contre Dominique Strauss-Kahn (DSK) pour tentative de viol.

Tristane est une jeune femme gracile, sans doute ambitieuse, sans doute un peu inconsciente des codes parisiens, avec pour tout viatique ses yeux bleus couleur lac gelé et sa silhouette gracile d'adolescente grandie trop vite.

Tristane voulait être journaliste, écrivain, sortir des sentiers tracés pour elle par une mère introduite dans le milieu de la gauche parisienne, marquée aussi par l'absence d'un père parti après sa naissance. Mais peu importe l'histoire de Tristane. Aurait-elle été fille de famille nombreuse avec une fratrie aimante et des parents attentifs, son histoire aurait pu être la même.

Donc, la jeune Tristane décide un jour de faire une série d'interviews des puissants de notre jeu politique français et elle se retrouve en tête à tête avec DSK. En fait d'interview, elle se retrouve en position de proie face à un homme décidé à faire valoir sa suprématie: intellectuelle et physique. Coups, bagarre, elle se sauve et ne dit rien.

Inconscience et légèreté?

Bien sûr, la triste affaire de Tristane était plus ou moins connue dans les milieux de la presse. Certains évoquaient l'inconscience d'une jeune arriviste prête à tout pour obtenir un rendez-vous. D'autres, sa légèreté dans un monde si difficile de la presse politique où personne ne se fait de cadeaux. Personne n'imaginait qu'elle ait pu être réellement victime d'une tentative de viol.

Elle s'est tue pendant de longues années. Elle a évoqué la violence de ce rendez-vous dans une émission mondaine, sur le ton de la plaisanterie. Et puis, après l'affaire du Sofitel de New York, elle a décidé de porter plainte.

Il y a en France une chanson très populaire de Serge Reggiani, Les loups sont rentrés dans Paris. Une évocation de la perte de liberté de toutes les occupations.

Pour Tristane, les loups sont rentrés dans sa vie.

Elle s'est battue jusqu'à l'aube comme la chèvre de Monsieur Seguin! Elle s'est battue pour faire entendre sa voix, sa liberté de femme, son droit à travailler dans un monde d'hommes... Elle a lutté jusqu'à y perdre son souffle en sachant qu'elle serait broyée par un système qui ne reconnaît pas la parole des femmes.

En France, il y a selon les estimations 75 000 femmes violées par an. À peine 10 % portent plainte. Tristane a voulu se battre, saisir la justice. Que n'avait-elle fait!

On la jugea menteuse, affabulatrice, manipulatrice, poussée peut-être par l'appât du gain. Quand elle a dit que l'argent ne l'intéressait pas, la cour et la ville ont jugé que, décidément, cette jeune femme était déséquilibrée, malade.

Avait-on idée de porter plainte huit ou neuf ans après les faits? Que ne l'avait-elle fait le lendemain? Que dis-je, dans l'heure? Pourquoi attendre? C'est si simple de porter plainte en France.

«Mère des arts, des armes, et des lois», chantait Joachim du Bellay au Moyen Âge; mais dans la France de 2011, si on ne brûle plus les sorcières, on détruit celles qui sortent des chemins convenus, celles qui parlent et dénoncent.

Pas de chance...


Tristane, oui, vous avez été victime d'agressions sexuelles de la part de Dominique Strauss-Khan. Mais pas de chance, ce crime est prescrit au bout de trois ans! Si vous aviez été violée, Tristane, la prescription courrait sur dix ans et vous auriez pu aller devant le tribunal. Pas de chance, Tristane, le viol a été raté; vous vous êtes trop défendue. Vous n'avez pas fait comme la chèvre de Monsieur Seguin: vous ne vous êtes pas laissée dévorer par le loup.

Dommage, la justice française ne peut rien pour vous. Vous n'avez pas été «techniquement» violée.

Tristane, votre douleur, votre souffrance, toutes les femmes françaises la partagent avec vous. Et cette décision est une tache à la face de la justice française.

***

Françoise Laborde - Journaliste, écrivaine, coauteure avec Denise Bombardier de l'ouvrage Ne vous taisez plus! (Fayard)

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8 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 15 octobre 2011 07 h 03

    La France de 2011

    Mme Laborde semble dire que ce genre de drames classés, sans suites, seraient surtout le fait des moeurs de la "France de 2011". Je ferais remonter ce climat particulier à beaucoup, beaucoup plus loin...

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 octobre 2011 07 h 08

    Et le milieu de la presse?

    Mme Laborde dit, sans sembler le moindrement étonnée, "Bien sûr, la triste affaire de Tristane était plus ou moins connue dans les milieux de la presse."

    On se souvient des révélations qui nous informent que l'intention de DSK de se porter candidat à la présidentielle de 2012 était également connue dans le milieu de la presse, pendant que ce même milieu faisait semblant de ne pas savoir... Se serait un jour dit très surpris d'apprendre cette décision.

    À quand un "brulot" sur ce milieu, du genre "Ne vous taisez plus..."

  • France Marcotte - Inscrite 15 octobre 2011 10 h 29

    Des frontières, toutes invisibles

    Chaque jour, je découvre les limites invisibles du territoire accessible aux femmes, à même le pays que j'habite.
    Depuis qu'on m'avait laissée quitter ma cuisine, je gambadais comme biche vive et insouciante, explorant reliefs, collines et cours d'eau.
    Puis j'ai découvert que certains lieux m'étaient interdits: les forêts, les sentiers discrets, les ruelles de ma ville la nuit après dix heures...à moins d'être têtue.
    Alors je me suis dit que le pays de la pensée, lui, n'avait pas de limites.
    Immobile, dans la zone prescrite, j'ai parlé, parlé...
    Mais plus je devenais sensée, plus je faisais peur.
    À mon ambition, un plafond de verre, à mon exubérance, l'humiliation.
    Ma parole même se heurtait à des limites. Si j'insistais, on dressait un mur de silence.
    Alors j'ai cherché un paradis où on ne pouvait m'interrompre, où je pouvais me déployer.
    Le monde virtuel est ami des femmes.

  • Robert Ouellet - Inscrit 15 octobre 2011 16 h 56

    Désolant

    Encore une autre personne qui vient donné son coup de pied sur le corps de DSK gisant dans le fossé de l'opinion publique.

    Le parquet parisien dans des termes extremement confus, a simplement dit que certains gestes ''pouvant'' etre qualifiés d'agression ont été reconnus. S'il n'y avait pas eu prescription, il y aurait eu procès et c'est seulement apres procès qu'on aurait pu dire, oui il y a eu agression. Or comme le dossier de Madame Banon est vide, il n'y aurait surement pas eu de condamnation.

    S'il est prouvé que seulement 10% des femmes victimes d'agression portent plainte, il est également vrai que 30% a 40% des plaintes déposées sont fausses. Surtout dans le contexte d'une separation, ou la garde des enfants est en jeu. On doit donc se montrer très prudent dans ce domaine. Le système de justice fait donc très bien son travail...

    Personnellement je trouve passablement idiot de se taper une femme de menage dans les circonstances ou DSK se trouvait. Par contre, j'admire sa volonté de se battre malgré la campagne médiatique planétaire ou on cherche a le faire passer pour un pervers sexuel... Ca nous change des hommes québécois (M.Courtemanche, P.Brisebois,...) qui font pleurer dans un placard a la premiere difficulté....

  • Jacques Gagnon - Inscrit 15 octobre 2011 21 h 37

    Une belle histoire à faire pleurer

    Une innocente jeune fille totalement naïve, comme le petit chaperon rouge allant porter des biscuits à mère grand et un immensément bestial et horrible loup déguisé en vieux cochon, fou furieux sautant sur toute femme l'approchant, tantôt une femme de chambre, tantôt une journaliste, sa préférence va tout simplement à la jeune fille en tout genre. Madame Laborde, le pathos n'aide pas votre cause.

    L'histoire bien sûr est plus triste encore et moins caricaturale, mais toute affreuse puisse-t-elle être, elle repose sur la prémisse de culpabilité absolue de monsieur DSK. Le DSK violeur est-il assez brillant pour agir toujours sans témoin ? En tout cas, il n'aurait pas brillé par son agression présumée sur une femme de chambre.

    Tristane Banon je vous crois volontiers, mais quel drame que vous n'ayez pas porté plainte tout de suite, quel drame que, auquel cas cela démontre une si profonde résignation.