Histoire - Le soi-disant déclin de l'histoire nationale au Québec

Le projet politique souverainiste est tout à fait légitime. Qu’il cherche à embrigader l’histoire à son service ne serait pas une première, affirme l’historienne Denyse Baillargeon, qui demande aux souverainistes d’avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître.<br />
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger Le projet politique souverainiste est tout à fait légitime. Qu’il cherche à embrigader l’histoire à son service ne serait pas une première, affirme l’historienne Denyse Baillargeon, qui demande aux souverainistes d’avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître.

Dans son rapport intitulé «Enseignement et recherche universitaires au Québec: l'histoire nationale négligée», rédigé en collaboration avec Myriam D'Arcy, Éric Bédard déplore amèrement que l'histoire nationale ne soit plus enseignée et ne fasse plus l'objet de recherche dans les universités québécoises.

Ce constat alarmiste, auquel les médias et le Parti québécois ont fait écho, repose sur une étude en apparence tout à fait objective qui a consisté à répertorier les intitulés de cours et de projets de recherche menés par les professeurs dans les différents départements d'histoire des universités québécoises, de même que les sujets de thèses et de mémoires de leurs étudiants, et à classer le tout à l'intérieur de deux catégories étanches: ceux appartenant à l'histoire sociale (majoritaires) d'un côté, et ceux appartenant à l'histoire nationale (minoritaires) de l'autre. La méthode a pour avantage d'être simple et de démontrer ce qu'elle devait prouver: que l'histoire nationale est en déclin, que l'heure est gravissime et qu'un sérieux coup de barre s'impose.

Classification difficile

Est-ce vraiment aussi simple? En réalité, l'histoire sociale, l'histoire nationale et l'histoire politique se sont très nettement rapprochées au cours des dernières décennies, au point où il est maintenant devenu très difficile de classifier, avec la belle assurance dont fait preuve ce rapport, la recherche qui se fait et s'écrit uniquement à partir d'un titre. S'il est vrai que durant un temps, l'histoire sociale ne s'est guère préoccupée des questions politiques ou nationales, tout comme l'histoire politique et nationale avaient, avant elle, fait fi du social, on assiste présentement à une imbrication de ces différents champs de l'histoire qui, loin d'appauvrir les connaissances comme le sous-entend Bédard, vient au contraire les enrichir et permettre de mieux comprendre le passé.

Ainsi, selon le rapport, je fais partie de ces historiennes du social que la dimension politique et nationale n'intéresserait guère. Il est vrai que si on se base uniquement sur le titre de mon ouvrage sur l'histoire de la médicalisation de la maternité (Un Québec en mal d'enfants. La médicalisation de la maternité au Québec, 1910-1970, éditions du Remue-ménage, 2004) on peut facilement me classifier dans cette catégorie. Mais un titre ne dit pas tout. De fait, ce livre consacre au moins un chapitre à comparer le discours des médecins au sujet de la mortalité infantile et les discours nationalistes qui ont traversé une bonne partie du XXe siècle en mettant en évidence leur corrélation (chapitre 2: «Une mortalité infantile bien nationale»). Au moins deux autres chapitres (sur six) s'attardent aux multiples facettes de l'intervention de l'État et de groupes nationalistes et féministes (qui étaient souvent nationalistes) dans la mise en place d'infrastructures de santé publique pour endiguer ce qui était alors qualifié de «véritable fléau».

Trois chapitres sur six, donc, abordent la médicalisation de la maternité sous l'angle de la question nationale et de l'action des pouvoirs publics. Mais dans l'esprit d'Éric Bédard, je demeure une historienne des femmes, donc une spécialiste de l'histoire sociale qui, forcément, néglige le politique et le national.

La question nationale au coeur des enjeux

Il est vrai que je m'identifie comme une spécialiste de l'histoire des femmes, du genre, de la famille, de la santé, de l'enfance et depuis peu, de la consommation. Dans mon esprit, cependant, cela ne veut surtout pas dire que je néglige l'histoire nationale ou politique, bien au contraire, car j'estime que le nationalisme a très profondément imprégné tous les enjeux auxquels le Québec a dû faire face depuis la Conquête, y compris, par exemple, la mortalité infantile.

En fait, je considère que mes travaux, comme ceux d'un très grand nombre de mes collègues associés à l'histoire sociale et culturelle, contribuent à élargir le champ de l'histoire politique et nationale en les ouvrant à d'autres préoccupations. Loin de faire disparaître l'histoire nationale et politique, l'histoire sociale et culturelle qui se fait depuis plus d'une quinzaine d'années tend plutôt à montrer que la question nationale a été au coeur de nombreux débats sociaux, parfois sur des sujets les plus inattendus comme le choix d'un bon tabac.

Plutôt que de rapetisser l'histoire nationale et politique en les réduisant au rôle joué par certains membres de l'élite masculine lors de certains épisodes du passé (la Conquête, les Rébellions, la Confédération, etc.), ces recherches cherchent à comprendre comment ces événements ont eu des répercussions sur tout le tissu social, comment ils ont façonné non seulement le jeu politique, mais aussi la vie quotidienne, ce qui permet de prendre en compte l'ensemble de la population (du peuple, si on veut).

Honnêteté intellectuelle

Mais ce métissage ne plaît pas à tous, car lorsque les historiens du social intègrent l'histoire politique et nationale à leurs recherches, leur éclairage déstabilise très souvent un récit que l'on souhaiterait exempt de tensions ou de conflits (du moins, à l'intérieur même de la nation). Ou alors, ces recherches font apparaître des acteurs historiques (notamment les femmes, les immigrants, les autochtones, les exclus) ou des phénomènes (comme les taux catastrophiques de mortalité infantile qui sévissaient dans la population canadienne-française au début du XXe siècle) qui donnent moins de raisons de se réjouir et de poser le passé en exemple.

Car, à mon avis, c'est bien de cela qu'il s'agit: revaloriser l'histoire politique et nationale afin de redynamiser l'appui populaire à la cause souverainiste. De mon point de vue, ce n'est pas tant l'histoire du Québec «qui s'en va à vau-l'eau», comme le prétendait l'éditorial du Devoir le 6 octobre dernier, mais les nationalistes qui arrivent plus difficilement à convaincre et qui s'activent à trouver une solution à ce qu'ils voient comme un problème. Le projet politique souverainiste est tout à fait légitime. Qu'il cherche à embrigader l'histoire à son service ne serait pas une première. Qu'il ait au moins l'honnêteté intellectuelle de le reconnaître clairement me semble un minimum.

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Denyse Baillargeon - Professeure au Département d'histoire de l'Université de Montréal
18 commentaires
  • Yves Capuano - Inscrit 14 octobre 2011 02 h 00

    Vous comprenez mal le problème...


    Madame Baillargeon,

    Personne n'insinue que vos recherches sont inutiles sur le plan académique. Tous conviendront que que la diversité des approches de recherche ne peuvent être que positives dans la compréhension de l'histoire.

    Le problème, que vous semblez nier, c'est que les élèves de secondaire maîtrisent mal l'histoire de base. Quand on est québécois et que l'on ne sait pas qui est Maisonneuve ou Champlain , on est un imbécile heureux, quelle que soit la note que l'on a sur son bulletin. J'ai eu un professeur d'histoire qui a passé la moitié du seul cours d'histoire générale donné au secondaire sur l'histoire de la monnaie. C'est ce que l'on appelle mal faire son travail. Au lieu d'enseigner l'histoire de l'Égypte, de la Grèce antique et de l'empire romain, Monsieur parlait de l'histoire de la monnaie...en philosophie au cégep on a eu un prof qui parlait d'un livre de sémiologie de Roland Barthes. Vous voyez le genre, enfin si vous ne saisissez pas, laissez faire...

  • Marie Mance Vallée - Inscrite 14 octobre 2011 07 h 13

    La perte de l'identité...

    Il ne s'agit pas de démoniser vos travaux, chère madame, ou encore de favoriser quelque parti politique que ce soit, mais bien de rappeler que l'Histoire nationale des Québécois et des Canadies français est essentielle au maintien de notre identité, de notre langue et de notre culture.

    Hélas ! depuis la révolution tranquille, le MÉQ s'est acharné lentement mais sûrement à dénationaliser nos enfants et qui sait sans doute pour en faire des consommateurs bien dociles et bien dévoués aux oligarques. Tout se tient. Nous sommes progressistes... au point d'avoir voulu faire une nation civique qui occulte toutes références historiques.

    Quand Champlain est devenu un pont, Maisonneuve une rue et qu'on demandera à nos enfants quelle est leur nationalité, ils répondront de la nationalité civique.

    Et j'en passe...

    Vivement l'enseignement systématique de notre Hisoire.

  • Michele - Inscrite 14 octobre 2011 07 h 40

    Endoctrinement versus enseignement de l'histoire

    Qu'est-ce qu'on veut dire par histoire nationale? Est-ce, cette histoire qui sélectionne de manière arbitraire des dates et événements mettant en valeur une vision des choses et un groupe ethnique particulier? Ce type d'histoire qui se résume à apprendre des dates. jugées importantes autrefois, et lire des extraits de documents biaisés?

    C'est pas cela l'histoire.

    Pour enseigner l'histoire, la vraie, celle qui s'appuie sur une méthode rigoureuse et permettant à l'élève de réfléchir, il faut toutefois des spécialistes. Des gens formés pour le faire. Dans le moment, c'est pas toujours le cas. Pourquoi ne pas obliger les écoles secondaires à engager que des spécialistes et ce dans toutes les matières?

  • Charles Dubois - Inscrit 14 octobre 2011 09 h 16

    Les multiculturalistes de la mouvance Bouchard-Taylor tiennent le haut du pavé

    Un professeur du Cégep Dawson, Frédéric Bastien , nous éclairait récemment sur la mainmise des multiculturalistes sur les subventions dans le milieu académique:

    «Ce n'est pas un hasard si aucun d'entre eux n'écrit de biographie politique, lesquelles sont désormais rédigées surtout par des journalistes. Même s'ils ont fait dans l'ensemble un bon travail, ces derniers n'ont pas de subvention de recherche, manquent souvent de temps pour mener à bien leur projet d'écriture et n'ont pas une formation de chercheur en histoire.

    Quand un historien décide tout de même de faire de la nation le sujet de son travail, il est pratiquement certain de ne pas obtenir de subvention. C'est ainsi qu'un historien de l'université Bishop's, l'un des deux seuls qui travaillent sur les rébellions de 1837-1838, a vu ses demandes de subvention systématiquement rejetées année après année pour la rédaction d'un livre sur le sujet.

    Pendant ce temps-là nos organismes subventionnaires donnent 128 000$ de fonds publics à un groupe de trois historiens de l'université de Sherbrooke et Montréal pour qu'ils étudient «la construction de la masculinité à travers l'observation des normes et déviances masculines dans les collèges classiques au Québec» entre 1800 et 1960.

    Malgré l'étroitesse de tels sujets, les tenants de l'histoire sociale se targuent d'écrire une histoire qui n'est pas celle des élites, souvent des hommes blancs, et affirment donner la parole aux ouvriers, aux minorités, aux femmes ou aux couches populaires.»



    http://www.cyberpresse.ca/place-publique/opinions/

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 14 octobre 2011 09 h 16

    Encradrement mental

    Il est certain que plusieurs voudraient qu'une histoire nationale téléologique soit enseignée, qui passerait par la Conquête, les Patriotes, Durham, l'Union, la Révolution tranquille puis... l'Indépendance inéluctable). L'histoire intégrée du Québec, telle que vous l'évoquez (sociale, politique, culturelle) est pourtant celle qui devrait nous être enseignée, en laissant notamment une place plus honnête au Canada anglais. Mais il s'agit bien dans ce cas d'une intégration vulgarisée pour les profanes comme moi, avec tous les raccourcis que cela implique. C'est le choix des sujets abordés qui devient alors important. À qui devrions-nous confier cette Histoire? On a évoqué une histoire nationale pan-canadienne qui imposerait une certaine objectivité des deux bords, par nécessité, mais aussi peut-être, beaucoup trop de silences. Aux souverainistes? Mais où serait alors la science?
    Nous avons au minimum besoin d'un Marcel Trudel, d'un Guy Frégault, d'un Mason Wade qui sauraient faire la synthèse des travaux énormes des dernières années. Où sont-ils? Je vous avoue que j'ai renouvelé ma vision de l'histoire nationale durant les deux dernières décennies à partir surtout d'auteurs nord-américains (je n'oublie pas toutefois Louise Dechesne avec ses Habitants de Montréal). Être obligé, pour me tenir à jour, de lire en anglais la plupart du temps, il faut quand même le faire!