L'Arctique en transition

La banquise rétrécit à un rythme inquiétant.<br />
Photo: Archives Reuters La banquise rétrécit à un rythme inquiétant.

En Arctique, l'année de tous les records est sans contredit 2011. Le retrait de la calotte polaire est sans précédent. L'étendue de la banquise en septembre ne représente que la moitié de la couverture observée il y a trente ans. Les États arctiques sont désormais confrontés à des mutations climatiques qu'ils ne peuvent plus ignorer tandis que les acteurs présents dans cette partie du monde sont de plus en plus nombreux et actifs. À tel point qu'en mai dernier, pour la première fois, un accord de coopération pour la recherche et sauvetage a été signé par les États septentrionaux pour pouvoir enfin faire face conjointement aux «difficultés posées par les conditions extrêmement difficiles» dans lesquelles doivent s'effectuer ces opérations en Arctique.

Les instruments de coopération régionale se mettent lentement en place tandis que leur besoin se fait de plus en plus criant. En effet, la zone arctique vit actuellement une période de transition importante: la ruée vers l'or arctique — et le développement industriel effréné qui l'accompagne — impose aux États d'actualiser la gouvernance arctique.

Des pressions croissantes

Dans le domaine du développement économique du Grand Nord, il y a en réalité deux Arctiques. L'un, européen, plus investi déjà, plus exploité aussi, parce que les conditions climatiques y sont moins rudes, et les centres urbains plus proches. L'autre, nord-américain, plus sauvage, bercé par des courants et des vents violents, pris dans les glaces une partie de l'année, qui se découvre progressivement tandis que la terre se réchauffe.

Il aura fallu pourtant attendre septembre 2010 pour que, pour la première fois, la Norvège et la Russie s'entendent par traité sur le tracé de la frontière internationale en mer de Barents dans un espace auparavant contesté de 175 000 km2 dans l'océan Arctique, zone potentiellement riche en ressources énergétiques et halieutiques. Or, c'est essentiellement là que l'intérêt des géants énergétiques pour le Grand Nord se fait sentir. Preuve en est qu'en mars 2011 et pour la première fois depuis trente ans, Statoil et Total font la découverte d'importantes réserves de pétrole et de gaz dans les eaux arctiques de la Norvège, une évolution qui vient consolider l'attrait économique pour cette zone nordique aux portes de l'Union européenne et de l'Asie.

Or, si cette évolution génère les conditions favorables pour l'expansion de l'industrie de l'extraction gazière et pétrolière offshore dans une zone autrefois interdite (et libre de glace à l'année), elle est aussi confortée par une demande mondiale soutenue qui pousse à l'exploration de nouvelles zones d'activités en mer. À cet égard, la mer de Barents présente des atouts stratégiques considérables non seulement en raison de son accessibilité et sa situation géographique, mais aussi compte tenu des infrastructures existantes et de l'expertise acquise (pour ne pas parler de monopole technologique et technique) par les géants énergétiques StatoilHydro (Norvège) et Total (France).

Ce sont également ces deux géants Statoil et Total qui forment avec Gazprom ce consortium international qui développe actuellement (et à coups de milliards) le gisement russe de Chtokman au large de Mourmansk. Il s'agirait du plus important champ gazier offshore en développement au monde avec un potentiel d'environ 3 800 milliards de mètres cubes de gaz et de 37 millions de tonnes de pétrole léger. Un tel méga projet dans la zone euro-arctique de la mer de Barents pourrait avoir des retombées économiques directes colossales pour l'ensemble de la péninsule de Kola en Russie, ou indirectes pour Kirkenes et d'autres villages dans le Finnmark norvégien.

Activités d'exploration

L'exploration ne s'arrête pas là: elle se poursuit également du côté de l'Arctique nord-américain avec des pétrolières comme Shell, BP et ConocoPhilipps, ou Chevron qui investissent massivement pour l'obtention de permis d'exploration dans les eaux de la mer de Beaufort et des Tchouktches. Contrairement à la mer de Barents, l'expansion y est limitée: les conditions climatiques sont difficiles, les réserves potentielles difficilement accessibles et les infrastructures pour soutenir les activités extractives quasiment inexistantes (comme le pipeline de la Vallée de Mackenzie).

Au Groenland, les activités d'exploration se poursuivent sur les côtes groenlandaises où vingt permis exclusifs d'exploration et d'exploitation d'hydrocarbures ont été octroyés récemment tandis que le grand jeu arctique dans ce coin du Danemark en Amérique du Nord accueille des géants énergétiques comme ExxonMobil, Cairn Energy, ConocoPhillips, Shell, Statoil et GDF Suez. Or, l'augmentation des activités économiques (explorations, forages, transports) dans la zone arctique engendre nécessairement des inquiétudes en matière de sécurité. Les États septentrionaux sont désormais confrontés à une inéluctable refonte de la gouvernance arctique et notamment maritime pour faire face à cet afflux d'acteurs.

La nécessité de repenser la gouvernance arctique


Il appartient aux États du Conseil de l'Arctique, face aux prétentions économiques des géants énergétiques et aux intérêts de plus en plus poussés d'États tout à la fois plus méridionaux et puissants (comme la Chine), de réaffirmer les termes de l'exercice de leur souveraineté. Il s'agit donc de s'assurer tant de la protection des vies humaines, de la faune, de la protection de l'environnement arctique et de la gestion des risques majeurs.

C'est la raison pour laquelle les États arctiques ont amorcé une démarche pour créer un «code polaire» qui protégera la vie humaine en mer et la protection environnementale dans les eaux arctiques. Il s'agit là d'harmoniser les régimes de réglementation pour les navires croisant dans les eaux polaires et le processus de négociation est en cours, impliquant à la fois les États riverains de l'Arctique, l'Organisation maritime internationale (OMI) et l'Association internationale des sociétés de classification (IACS).

Dans le même esprit, la migration des poissons de l'Atlantique et du Pacifique vers les eaux nordiques a poussé les États de la zone à établir une forme de réglementation pour la gestion des pêches. Bien qu'il n'existe pas à ce jour une industrie halieutique commerciale dans la zone arctique, une étude révèle en 2011 que les Nations unies sous-estiment depuis 50 ans les quantités de poissons pêchées dans les eaux arctiques, tandis que des acteurs non arctiques comme la France et l'Union européenne pressent les États côtiers d'établir d'un régime réglementaire favorable à l'émergence d'une véritable industrie halieutique commerciale.

De l'autre côté de l'Arctique, un moratoire sur la pêche arctique au large de l'Alaska a été décrété par Barack Obama en 2009 afin de permettre l'étude des stocks de pêche en mer de Beaufort. Le Canada a emboîté le pas en avril 2011 en décrétant un moratoire sur les nouveaux permis de pêche dans l'Arctique canadien, tant et aussi longtemps qu'un plan de gestion des pêches ne sera pas adopté.

Effets écologiques


De même, l'expansion des activités extractives dans l'Arctique impose de développer rapidement un nouvel instrument réglementaire pour prévenir et gérer le cas échéant les marées noires dans la zone arctique. Ayant subi les effets écologiques et économiques du déversement catastrophique dans le golfe du Mexique à l'été 2010, ce sont d'ailleurs les États-Unis qui ont plaidé, lors de la rencontre ministérielle du Conseil de l'Arctique à Nuuk en 2011, pour que soit créé un groupe de travail (task force) qui formulera d'ici à 2013 des recommandations sur la prévention de la pollution marine en Arctique.

De toute évidence, l'exploitation des hydrocarbures (gaz et pétrole en mer de Beaufort, de Barents ou ailleurs), l'extraction minière (charbon, métaux précieux, fer, plomb, diamant, zinc et uranium) et la pêche sont autant d'enjeux émergents qui redéfinissent considérablement la zone arctique, ses États et sa périphérie immédiate ou éloignée. De plus en plus, les États arctiques tentent de ne plus agir en ordre dispersé, de conjuguer leurs efforts pour parvenir à une régulation concertée de la zone.

Pour autant, ils peinent souvent à franchir les différences des deux grandes zones arctiques et risquent toujours de se retrouver à la remorque des États émergents non arctiques et des acteurs non étatiques et multinationaux. Si la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau dans la zone arctique, ce processus est appelé à s'accroître: avec la fonte des glaces, la région s'ouvre davantage au monde et aux défis sécuritaires qui autrefois étaient limités au Sud. Dans un Arctique en transition, la coopération se conjugue désormais à l'impératif présent.

Ce texte est publié à l'occasion du colloque international «L'Arctique en transition: enjeux régionaux et équations géopolitiques» organisé les 3 et 4 octobre par la Chaire Raoul-Dandurand dans le cadre des 24e Entretiens Jacques Cartier à Montréal.

***

Joël Plouffe, doctorant et chercheur à l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

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4 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 1 octobre 2011 08 h 28

    À quand un observatoire géopolitique du Québec ?

    Cette enjeu suppose que l'État du Québec a des intérêts majeurs à défendre. Or ces intérêts d'État ne semble pas faire l'objet des études de la Chaire Raoul Dandurand de l'UQAM.

    Voici un point de vue qui prends en compte les intérêts supérieurs du Québec dans ce dossier d'une grande importance qui fera l'objet de ce prochain colloque; et sur lequel le Québec dort au gaz:

    http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option

  • - Inscrit 1 octobre 2011 11 h 24

    Et les habitants de ces régions?

    On parle beaucoup des gouvernements nationaux et des grandes corporations mais peu des gens qui habitent ces régions. On dit que le nord de l'Amérique est moins développé mais il est quand même habité depuis des millénaires et l'exploration / exploitation des ressources extractives vont avoir un impact majeur sur ces populations.

    Où sont donc les représentants des Inuit (y compris ceux des ÉU et du Groenland), des Samis, des autochtones de Sibérie etc. dans cette discussion?

  • paumier1 - Abonné 1 octobre 2011 18 h 35

    Merci !

    Le texte est peut-être incomplet mais ce n'est pas une thèse de doctorat ! Il me permet de 1- connaître des éléments qui m'échappaient 2- voir la complexité des défis 3- constater la folie des humains qui n'aura de limite que la destruction complète de la planète. Je réfère à la course folle aux hydrocarbures qui se poursuit malgré les immenses possibilités des énergies vertes. Quant aux ressources halieutiques, elles sont déjà au bord d'une affaissement complet dans l'ensemble des océans.
    Merci M. Plouffe !

  • Yvon Forget - Abonné 2 octobre 2011 07 h 58

    Ouverture,abonné Y.F.

    Article qui ouvre à une réflexion élargie: bonne publication se reliant au numéro du devoir qui commente l'ouverture au monde de Pierre Dansereau. Je suia d'accord avec le commentaire de Pierre Rousseau mais simultanément la "complexcité du défit" y est développée avec des faits portés à notre reflexion, en élargissant la réflexion à faire pour en arriver peut-être à des actions concertées.
    Merci M. Plouffe.