Pierre Dansereau 1911-2011 - L'oeil décloisonné

Pierre Dansereau en 2006. Le scientifique québécois, pionnier de l’écologie à l’échelle mondiale, s’est éteint hier à Montréal. Il aurait eu 100 ans mercredi prochain.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pierre Dansereau en 2006. Le scientifique québécois, pionnier de l’écologie à l’échelle mondiale, s’est éteint hier à Montréal. Il aurait eu 100 ans mercredi prochain.

Pierre Dansereau aura eu dès le début de sa carrière une volonté très forte de décloisonner les savoirs. Cela voulait dire non seulement ouvrir les disciplines scientifiques dont se nourrit l'écologie, mais jusqu'à l'écologie elle-même en y intégrant, lui le premier, les sciences humaines. «"Naturel" en ce temps-là signifiait "absence de l'homme". Moi, évidemment, je n'acceptais pas cette limitation. Je me demandais: "Est-ce que tout ce que l'on a découvert sur le dynamisme des écosystèmes dits naturels s'applique à des espaces de pâturages, à des espaces agricoles, industriels, urbains, interspatiaux?" Pour moi, c'était oui.»

Puis, une fois l'Homme entré dans l'écologie, Dansereau aura encore cette volonté, la même, de décloisonner, mais cette fois les dimensions du paysage. Il voudra alors rapprocher les paysages extérieurs (landscape) des paysages intérieurs (inscape). C'est que, pour «l'écologiste aux pieds nus», l'environnement est d'abord en nous; le paysage commence par la perception que nous en avons...

Inspirateurs

[...] Marie-Victorin, Georges Préfontaine et Jacques Rousseau vont peser lourd dans la trajectoire du jeune Dansereau, surtout Rousseau et Marie-Victorin, avec qui il aura la chance de se lier intimement. «Quand j'ai fait la connaissance de Jacques Rousseau et de Marie-Victorin, ils semblaient me mettre entre les mains les instruments qu'il me fallait pour m'approprier les éléments du paysage, pour m'aider à comprendre le paysage dans son entier, son dynamisme dans les siècles passés. Le jeu de la mer et de la côte, de la plage et du ciel. [...] Je pouvais désormais animer une colline ou un bord de mer en reconstituant les cycles d'érosion et d'inondation, la compétition entre les herbes et les arbustes, la saturation des ressources du sol, l'effet du vent, du sel, du feu, des animaux et finalement de l'homme. [...] Tout ceci me devenant plus accessible, je me suis alors lancé dans l'étude de la botanique.»

Mais auparavant, il tâtera de la littérature, avec son ami le poète Hector de St-Denys Garneau, et de l'engagement civique, travaillant ainsi avec André Laurendeau, futur éditorialiste du Devoir, dans l'aventure des Jeunes-Canada. Le groupe avait alors rédigé le «Manifeste de la jeune génération» et tenu sa première assemblée dans la salle du Gesú. Dansereau, à cette occasion, sera même vilipendé par Louis-Alexandre Taschereau, alors premier ministre du Québec: «Ce jeune homme porte les encycliques dans une main et du vitriol dans l'autre!»

Ouvrage marquant


Il amorce, au début des années 1940, l'étude de l'écologie et de l'évolution de l'érablière laurentienne, notamment en Gaspésie. Ce sera la première recherche d'envergure qui permettra au jeune scientifique, alors âgé de 29 ans, d'acquérir une notoriété à titre d'écologiste. Cette étude se déroule sur plusieurs années et a pour objectif de définir la composition moyenne et typique de l'érablière. [...]

L'ouvrage Biogeography que fait paraître Dansereau en 1957 marque une date tellement importante dans l'histoire mondiale de l'écologie. Si ce livre est qualifié de «révolutionnaire» — notamment parce que son auteur est l'un des premiers à intégrer l'humain à l'écologie —, Dansereau ne cache pas non plus ses velléités contestataires. Dans un texte autobiographique écrit il y a une vingtaine d'années, il va même jusqu'à confesser un tempérament anarchiste: «Dans ma jeunesse, j'ai pu me croire révolutionnaire et ce n'est guère que dans la quarantaine (au contact de l'Espagne) que je me suis découvert anarchiste. Une telle prédisposition congénitale explique mes difficultés en matière d'autorité subie ou exercée. Si je rejette tranquillement les ordres, je ne sais pas, non plus, en donner.»

En 1955, alors qu'il est de retour au Québec après un passage aux États-Unis, il se voit confier rien de moins que le poste de doyen de la Faculté des sciences de l'Université de Montréal. Tout doyen qu'il soit, voici les mots qu'il adresse aux étudiants, lors de la rentrée universitaire de 1958: «Soyez en révolte comme le beatnik, en révolte contre les faiblesses de la société. Ayez une expérience ouverte, ne soyez pas cet animal de laboratoire. Faites des erreurs intelligentes. N'écoutez pas toujours vos professeurs!»

Alors qu'il atteint l'exact mitan de sa vie, Pierre Dansereau se voit encore forcé de quitter son poste. André Bouchard: «Tous les postes, en fin de compte, qui contenaient une part trop grande d'administration, ne lui convenaient pas du tout; c'est lui-même, un jour, qui me l'a avoué.» Il n'empêche que la grande valeur du scientifique est là et demeure; elle ne sera pas altérée par ces accidents de parcours et continuera à être reconnue partout. Dansereau devient bientôt directeur adjoint du Jardin botanique de New York, où il passera l'essentiel des années 1960.

Paysages intérieurs

Cette idée de la perception que les individus se font de leur environnement comme fondement de leurs actions dans le milieu est au coeur d'un livre que Dansereau publiera en 1973, quelques années après son retour au Québec, livre dans lequel se retrouve le concept fort important d'inscape, ou de «paysage intérieur».

Jean-Guy Vaillancourt, ami de l'écologiste et professeur associé à l'Université de Montréal, explique: «Dansereau se propose d'analyser les relations entre ce qu'il appelle le paysage extérieur (le landscape, la terre des hommes) et le paysage intérieur (l'inscape, l'univers intérieur des hommes), en les projetant l'un dans l'autre.» Un peu comme le font les macrosociologues, Dansereau présente donc un modèle évolutionniste de la transformation de la société humaine. [...]

Dansereau est cependant jugé trop tiède par certains. Il est pris à partie par exemple par l'écologiste Michel Jurdant. En effet, dans Le défi écologiste, le bouillant militant publie une lettre ouverte à son intention où il l'accuse d'être plus réformiste que révolutionnaire: «Il est très rassurant pour le pouvoir de voir un écologiste aussi célèbre que vous écrire que "dans l'hypothèse où on ne freine pas la production, il faut exercer l'imagination technologique de telle façon que la pollution, loin d'augmenter, va diminuer et même disparaître". C'est par de telles affirmations au-dessus de tout soupçon qu'une écologie technocratique a vu le jour pour servir de caution aux projets les plus destructeurs pour notre vie sociale et culturelle: Baie-James, centrales électronucléaires [...] MIUF, Mirabel, etc.» [...]

Dansereau «décroche»


À partir de 1971, Pierre Dansereau sera engagé comme professeur-chercheur à l'UQAM. Il y passera plus de 30 années — en fait, ses 32 dernières années professionnelles puisque Dansereau demeurera en poste jusqu'à 93 ans (2004), promenant sa grande silhouette dans les couloirs de l'ancien édifice du journal La Patrie, alors racheté par l'UQAM, où il eut son bureau.

Il développera, durant ces années, d'autres concepts, d'autres modèles écologiques telle la «boule-de-flèches», un modèle de l'écosystème qui réalise la synthèse des dimensions naturelles et des dimensions humaines. On lui doit également le «gâteau de l'environnement», modèle qui prend en compte les besoins physiologiques, psychologiques et sociaux de l'homme, lesquels sont distingués en catégories de satisfaction allant de la privation jusqu'au surplus.

«"Il ne faut pas tant se préoccuper d'écologie", commence-t-il alors à répéter. "Ce qu'il faut plutôt soigner, c'est la gestion des appétits humains"», raconte le biologiste et ami intime Claude Villeneuve. [...] Cela dit, on a beau s'arrêter à ces nouvelles conceptions, reconnaître la valeur intrinsèque des grands modèles théoriques qui vont naître de sa réflexion, force est d'admettre que tout cela se déroule à bas bruit... [...]

Qu'est-ce à dire? «Qu'après les grandes réalisations des années 1950 et 1960, il y a un décrochage qui s'opère chez Pierre; un décrochage d'avec l'air du temps où on préconise désormais les sciences dures», continue Villeneuve. Or, Dansereau n'est pas chaud à une approche de la science qui converge vers les statistiques, le micro, l'analyse des processus, et ce, pour une raison importante: «Pierre a toujours eu des difficultés en mathématiques... alors les statistiques et tout le reste, ce n'est pas pour lui!» Doit-on alors parler d'une seconde moitié de carrière de moindre valeur? «Après les années 1960, le travail de Pierre sera plus philosophique qu'expérimental», confie Villeneuve.

La lumière va changer


Ainsi passent les années 1980 et 1990 durant lesquelles Pierre Dansereau, devenu vivant symbole, continue à fouiller le monde, depuis son bureau de l'UQAM. C'est beauté de voir et de constater, dans les nombreux extraits vidéo qui se trouvent dans ce bijou d'exposition virtuelle mise en ligne depuis octobre 2009 par le Service des archives de l'UQAM (www.archives-expopd.uqam.ca), la sensualité, la présence au monde du vieillard, sa faconde légendaire quasiment inaltérée. La sensibilité à l'entièreté d'un paysage, acquise dès sa formation avec les maîtres que l'on sait, est toujours là, intacte, quelque 75 ans plus tard.

«J'ai souvent observé au cours de ma carrière, écrit-il dans un extrait de son journal intime publié en 1991, que beaucoup de scientifiques (serait-ce même la majorité?) ne sont pas conscients de produire une "oeuvre". Autrement dit, leurs travaux se succèdent, dans une certaine continuité écologique sans qu'ils y voient la genèse d'une pensée qui porte leur empreinte personnelle. Je pense avoir toujours voulu poser cette marque, avoir toujours été soucieux de la continuité et surtout de la cohérence de mon entreprise.»

***

Luc Dupont - Journaliste scientifique et auteur

Ce portrait du grand écologiste est paru une première fois en mars 2010 dans la revue Découvrir de l'Acfas
5 commentaires
  • arabe - Inscrit 30 septembre 2011 07 h 25

    "Mais auparavant, il tâtera de de l'engagement civique, travaillant ainsi avec André Laurendeau" (Luc Dupont)

    M. Dupont ne précise pas le type d'engagement civique. On a cependant des détails en pages 267-270 de “Les intellectuels québécois: formation et engagements 1919-1939″ (Catherine Pomeyrols, l’Harmattan, 1996, 537 pages)

    Par exemple, le 20 avril 1933, Pierre Dansereau et André Laurendeau ont organisé une assemblée intitulée "Politiciens et Juifs". Leur but était de protester contre Raoul Dandurand, sénateur libéral, et Fernand Rinfret, maire de Montréal. En effet, ces 2 politiciens s’étaient associés à une protestation tenue par la communauté juive à l’aréna Mont-Royal le 6 avril 1933. Le but de cette protestation qui a suscité l’ire et le fiel de Dansereau: lutter contre les persécutions nazies en Allemagne!

    Voici quelques extraits des discours de Dansereau et Laurendeau.

    Dansereau: “Nous (NDLR: les Canadiens-Français) avons tout ce qu’il faut pour devenir une race supérieure. (...) C’est donc que l’élément juif représente, au Canada, une puissance plus forte que la voix du sang. Tolérance! Tolérance! ont-ils crié. Mais ce mot, mesdames et messieurs, ne fait pas partie du vocabulaire chrétien. (…) Si ce n’était encore que l’argent juif qui nous asservissait, nous aurions moins à nous plaindre. Mais chaque jour, l’internationalisme juif fait des progrès, même chez les nôtres.” Dansereau termine son discours en regrettant “le temps jadis où c’était l’amabilité française qui vous répondait derrière les comptoirs et non (…) le hideux empressement des juifs.”

    Laurendeau: "Les Juifs représentent un rêve chimérique et dangereux qu'il faut à tout prix étouffer. (...) Les Israélites aspirent au jour heureux où leur race dominera le monde. (...) Par la puissance que communique l'argent, ils dirigent la politique, jusqu'au jour où par un violent sursaut le peuple s'en délivre et les dépouille."

    (Dansereau et Laurendeau sont plus tard revenus sur cette période de leur carrière pour

  • France Marcotte - Abonnée 30 septembre 2011 09 h 50

    Mais la réalité demeure désolante malgré son passage

    Combien de grands personnages comme lui faudra-t-il pour infléchir le cours des choses?
    Il a été pourtant amis des plus grands, des plus influents.

    Son héritage n'est-il pas surtout le germe qu'il a semé en chacun et qui nous garde l'oeil ouvert sur le paysage? Sans lui, on ne comprendrait rien à la destruction à laquelle on assiste.
    Mais il faudra bien un jour vraiment construire, sauver, soigner.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 30 septembre 2011 11 h 12

    ««Après les années 1960, le travail de Pierre sera plus philosophique qu'expérimental»

    Traduction: c'est un précurseur, il a eu une bonne intuition, mais après ca? Après ça, l'oeuvre est bien mince.

  • Bernard Pottier - Inscrit 30 septembre 2011 14 h 26

    L'oeuvre est bien mince??????

    Ce serait oiseux de répliquer par le menu à cette interprétation, mais au moins il ne se sera pas consacré à la destruction des richesses naturelle comme le font la plupart de nos dirigeants actuels. :P

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 30 septembre 2011 15 h 14

    Mon mentor et ami

    Monsieur Luc Dupont,

    Bravo pour votre titre, "L'oeil décloisonné", car il concentre en deux mots toute la philosophie scientifique de mon mentor personnel en écologie, Pierre Dansereau, depuis 1987, date précise de mon "coming out" écologiste auprès de mes collègues professeurs capitalistes du Département des sciences comptables
    de l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal pour leur annoncer que, dorénavant, je délaissais la comptabilité conventionnelle et conformiste pour ne plus m'occuper que de comptabilité, gestion et éthique environnementales.

    Non seulement l’écologiste Dansereau privilégiait-il la méthode pluridisciplinaire, mais il s’est souvent fait reprocher par certains de ses collègues professeurs « puristes » (au sens de « monodisciplinaires » et dont je tairai les noms par diplomatie interdisciplinaire) de « contaminer » la recherche universitaire en écologie en l’ouvrant aux sciences humaines et sociales et de la gestion, comme vous l’avez si bien noté dès le début de votre article => « (…) une volonté très forte de décloisonner les savoirs. Cela voulait dire non seulement ouvrir les disciplines scientifiques dont se nourrit l'écologie, mais jusqu'à l'écologie elle-même en y intégrant, lui le premier, les sciences humaines. »

    Voici une anecdote illustrant cette posture à la fois scientifique, écologiste et humaniste de mon ami et mentor feu Dansereau, soit l’histoire humoristique suivante qu’il se plaisait à raconter et même à répéter (l’ayant entendue de sa bouche à trois reprises) : "Les murs qui séparent les départements des professeurs (il y en a 38 à l’UQAM répartis entre 6 Facultés et 1 École, la mienne) sont plus épais que ceux qui soutiennent les édifices du campus" !

    Toujours, hélas, vrai en 2011 !

    Écolocordialement,

    DANIEL CLAPIN-PÉPIN
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur
    UQAM