Système de collusion et de corruption - Néolibéralisme et complaisance

Le système de collusion et de corruption qui s’est établi est la conséquence du néolibéralisme sur lequel s’appuie le gouvernement et qui favorise sa non-intervention.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le système de collusion et de corruption qui s’est établi est la conséquence du néolibéralisme sur lequel s’appuie le gouvernement et qui favorise sa non-intervention.

À l'automne 2009, dans le cadre de l'émission Enquête de Radio-Canada, je me suis permis de révéler un des aspects les plus troublants du monde de la construction au Québec, soit la collusion et la mainmise de la mafia sur des travaux publics. Ce reportage s'ajoutait au travail déjà amorcé par les médias pour mettre en lumière des pratiques aussi subtiles que malhonnêtes de ce milieu qui s'alimente des millions de dollars destinés aux travaux publics.

Le dévoilement du rapport Duchesneau vient sceller ce qui fut identifié maintes fois comme étant de simples allégations. En ce qui me concerne, le rapport confirme totalement ce que j'ai commencé à connaître en 2003, moment où j'ai remis aux autorités, dans le cadre de mes fonctions au ministère des Transports, des preuves formelles de collusion. Ce qui me bouleverse n'est donc pas le contenu du rapport, mais son impact, soit la perception tout à fait diabolique des citoyens face aux élus et à tout ce gâchis qu'est devenu ce dossier. Nous sommes en présence d'un cancer, mais on parle d'euthanasie.

Obstination politique

J'ai la profonde conviction que nous vivons dans une société où, malgré tout, la démocratie est solidement établie et que nous avons en main tout ce qu'il faut pour corriger le tir. Au cours de ma carrière, j'ai côtoyé des attachés politiques, des hauts fonctionnaires, des sous-ministres, des ministres et tous, presque sans exception (!), s'avéraient des gens intègres, sincères, dédiés à leur travail et motivés par des préoccupations beaucoup plus nobles que ne l'estime le citoyen moyen. Les escrocs sont là, mais en faible nombre, que ce soit chez les ingénieurs, les politiciens ou fonctionnaires. Mais voilà, l'obstination politique à refuser une enquête publique, la position inflexible et indéfendable du premier ministre Jean Charest et l'image des députés libéraux qui suivent le chef en se regardant les souliers les rendent presque coupables par association.

Permettez-moi une simple tentative d'explication de ce fiasco. Depuis quelques années les orientations gouvernementales s'appuient sur un néolibéralisme favorisant la non-intervention de l'État. Combien de fois avons-nous entendu parler des vertus du «privé» pour régler les problèmes de l'État? Beaucoup d'interventions dans ce sens s'avéraient utiles et nécessaires. Tout est dans la façon de faire. Si l'approche devient doctrine, alors les problèmes qui y sont associés sont ignorés ou même camouflés.

Vous pouvez imaginer que le Nirvana des firmes de génie-conseil est de se voir confier la gestion complète de travaux publics sans «bureaucrates» qui regardent par-dessus l'épaule. C'est justement la tendance qui s'est établie. Dans un tel contexte, tout le monde est heureux, en plus la firme et l'entrepreneur arrivent plus facilement à s'entendre puisque c'est un tiers parti qui paie la note. Les élus n'ont que des amis à rencontrer et non pas des entrepreneurs frustrés par des «fonctionnaires» pointilleux.

Malsaine complaisance


Simpliste comme explication, à des fins pédagogiques, mais cela touche à l'essence du problème. Conspiration orchestrée par des élus pour dilapider les fonds publics? Je ne le crois pas. L'appareil gouvernemental est un immense bateau stable, même dans la tempête, et qui met du temps à changer de cap. Les politiciens passent rapidement. Les ingénieurs, entrepreneurs du monde de la construction restent et connaissent tous les rouages du système, pour le meilleur et pour le pire. Les fonctionnaires eux aussi restent et doivent être des gardiens avertis du «trésor» public.

La complaisance avec le milieu politique et certaines orientations idéologiques peuvent s'avérer malsaines si elles sont partisanes et ne laissent pas de place au sens critique de la haute fonction publique, même au droit à l'indignation! Malheureusement, dans certains cas, le cheminement de carrière prime le sens de l'État.

Pourquoi les politiciens et les fonctionnaires ont-ils failli à la tâche? Dans un univers où il y a beaucoup d'argent en jeu, ceux qui en profitent directement travaillent patiemment à peaufiner les façons de tirer profit des lacunes administratives ou carrément de frauder le système. Si ces gens sont des gentlemen qui savent influencer les politiciens et décideurs et qu'ils alimentent subtilement les préjugés à l'égard des soi-disant bureaucrates et fonctionnaires, puisque ces mots sont devenus hautement péjoratifs, alors même le peuple réclame de privatiser l'«imprivatisable».

Y-a-t-il meilleur exemple que le dossier de l'amphithéâtre de Québec pour illustrer cette incohérence? Faute de politiciens plus visionnaires que populistes, nous en paierons encore le prix dans quelques années.

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François Beaudry, ingénieur à la retraite

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L'auteur a travaillé pendant 33 ans au sein du ministère des Transports du Québec, notamment à titre d'ingénieur conseiller auprès du sous-ministre des Transports pendant plusieurs années.
12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 septembre 2011 06 h 00

    oui, les choses ne sont jamais toutes noires ou toutes blanches

    Et malheureusement le P.Q. n'y fait pas exception et meme si l'on ne le dit pas ; le P.Q. a toujours été néolibérale. Si le néolibéralisme a apporté beaucoup de bonnes choses les gens se rendent compte aujourd'hui, qu'il a également apporté beaucoup d'horreurs . Je crois qu'il n'est pas nécessaire que je les énumaires pour que vous me croyez sur parole; car le systheme parfait n'existe pas. je crois que nous sommes condamnés a vivre dans un systeme hybride fait de compromis, Sur ce, je vous souhaite paix et sérénité

  • François Dugal - Inscrit 20 septembre 2011 08 h 33

    La vérité

    M. Beaudry, merci de dire la vérité.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 20 septembre 2011 08 h 52

    Le gros méchant néo-libéralisme

    Ce n'est pas parce que l'État se déleste de tâches qu'il peut moins bien exécuter que la corruption et la collusion apparaissent. C'est parce que l'État se contente de prendre comme fournisseurs toujours les mêmes, qui sont proches du parti au pouvoir qu'il soit péquiste ou libéral, qui créent ou maintiennent l'emploi dans les bons comtés électoraux, et qui vous invitent à de belles expéditions de pêche au saumon, notamment au niveau ministériel.
    Ceci n'est pas du néo-libéralisme, au contraire. Si ce l'était, l'État mettrait en concurrence nos belles entreprises avec celles de l'extérieur, qu'elles parlent le chinois, l'espagnol (les wagons de métros!) ou l'anglais, en misant d'abord sur l'innovation et la compétence, au moindre coût. Le consommateur y gagnerait, de même que la lutte au déficit.
    Ce qui sévit au Québec, c'est le corporatisme et l'échange de bons procédés. Vous le savez bien, aux Transports, qui avez suivis pendant des décennies le débat béton contre asphalte, béton contre acier... Asphalte: il faut favoriser nos raffineries! Béton: ils faut favoriser nos cimentiers! Où-sont aujourd'hui nos grandes cimenteries et nos grandes raffineries? Où sont-elles, les routes durables et bien construites, les ponts solides et esthétiques?

  • Alain Deloin - Inscrit 20 septembre 2011 09 h 07

    neoliberalisme?


    Effectivement c'est malsain. Mais on ne voit pas très bien ce que le libéralisme vient faire là-dedans. Il y'a collusion, conflit d'interets, et il y'a des lois pour ca.
    Il suffit de mettre en concurrence plusieurs firmes de génie conseil... et accorder le contrat de construction à celle qui vient avec le meilleur entrepreneur i.e. le meilleur rapport qualité prix, qui respecte le cahier des charges et l'échéancier. Ne pas oublier d’ajouter de fortes pénalités sur la firme de génie-conseil aussi en cas de dépassements de coûts ou de temps. L'état a juste besoin de quelques experts comptetents (!) en interne (ou externes) pour analyser les offres... Il n'a pas vocation à maintenir des équipes complètes de génie conseil qui vont se rouler les pouces la plupart du temps. A la charge du contribuable.

  • France Marcotte - Abonnée 20 septembre 2011 10 h 54

    Conditionnement

    "Les politiciens passent rapidement. Les ingénieurs, entrepreneurs du monde de la construction restent et connaissent tous les rouages du système, pour le meilleur et pour le pire. Les fonctionnaires eux aussi restent et doivent être des gardiens avertis du «trésor» public", dit l'ex-fonctionnaire.

    Et on réussit si bien à faire se dresser le poil sur les bras du public juste à prononcer le mot fonctionnaire, qu'on a fini par se tirer dans le pied.

    Il faut réhabiliter aux yeux de la population le travail des fonctionnaires.