Nelly Arcan: l'ambiguïté et la contradiction

Nelly Arcan, ici en 2004, dénonçait les carcans de la féminité tout en les alimentant.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Maximilien Lamy Nelly Arcan, ici en 2004, dénonçait les carcans de la féminité tout en les alimentant.

À titre de concepteur rédacteur chez Parvis communications, j'ai eu la charge de rédiger les textes consacrés à son œuvre sur le site nellyarcan.com. Malgré tout ce travail et les centaines d'heures consacrées à sa lecture, l'auteure m'échappe encore et toujours; et la controverse qui entoure aujourd'hui la publication d'un texte posthume où elle évoque son expérience sur le plateau de Tout le monde en parle me donne encore à réfléchir.

Ce que je retiens de cette entrevue de Nelly Arcan à l'émission vedette de Radio-Canada, c'est bien sûr la logique du «show» télévisuel qui emprunte (trop) souvent les voies faciles de l'humour de cabaret (le générique, les blagues vaseuses, etc.). Ce que je retiens aussi, ce sont les contradictions de l'auteure par rapport à la sexualité, à l'image de soi, à la consommation de la féminité. Comme le résumait Dany Turcotte, Nelly dénonçait les carcans de la féminité tout en les alimentant.

N'ayant jamais réussi ni voulu réellement percer le mystère Arcan, nous avons décidé de consacrer une section de son site aux contradictions de l'auteure, et plus largement à cette ambiguïté radicale qui la constituait. Cette ambiguïté concerne en premier lieu son rapport à l'autofiction et au dévoilement de soi dans ses deux premiers romans (Putain, 2001, et Folle, 2004), mais aussi sa soumission et son insoumission à la dictature de la beauté.

Ce qu'elle en disait

Sur ce dernier sujet, voilà ce que j'avais écrit, en essayant toujours de placer la parole de l'écrivaine au centre de l'oeuvre.

«Autre ambiguïté du personnage de Nelly Arcan que les critiques n'ont pas manqué de relever: son rapport quasi schizophrénique à la beauté et ce qu'elle dénonce comme une marchandisation du corps de la femme. Comme elle le dit très honnêtement:

"Si je n'étais pas moi et que je me rencontrais dans la rue, probablement que je me détesterais, j'ai les deux pieds dans ce que je dénonce toujours; en même temps, je suis capable de critiquer ça. C'est comme l'héroïnomane qui a un discours antidrogue."

En effet, Nelly Arcan a multiplié les interventions chirurgicales sur son propre corps et apparaît en tenues très sexy lors de ses campagnes de promotion. On lui a d'ailleurs souvent reproché de jouer le jeu de la surenchère en tentant de publiciser son intellect avec ses charmes. Nelly Arcan s'adonnait aussi à la désinvolture sexy en étalant ses préférences sexuelles dans les magazines et les émissions de télé (Summum, Les Francs-tireurs) et exigeait, l'instant d'après, qu'on se concentre sur ses idées. Ce discours sur la beauté peut s'appliquer à la prostitution:

"Tout le monde sait que je fais de la putasserie, une des plus grandes tares de l'univers; donc logiquement, je ne devrais pas être sexy, ni faire la pute. Mais en moi, ces deux contradictions coexistent très bien, elles ne s'excluent pas et se nourrissent même l'une de l'autre. Incarner précisément ce qu'on abhorre, pour moi, c'est parfaitement cohérent."

Cette attitude reflète un conflit intérieur: le désir de séduire les hommes, d'avoir un corps parfait, d'être sexuelle le dispute au besoin de se révolter contre ce qu'elle considère comme une aliénation.»

***

Fabien Loszach - Rédacteur et conseiller création chez Parvis communications

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 16 septembre 2011 05 h 52

    Fêlures

    C'est simple à comprendre pourtant: la contradiction fait partie de l'aliénation.

    Un peu comme pour les Noirs quand ils veulent désespérément blanchir leur peau, aplatir leurs cheveux, et qui revendiquent du même coup leur droit d'être noir, qu'ils dénoncent leur réalité.
    Que l'aliénée soit une écrivaine, une intellectuelle, ne change rien à sa souffrance, à cet état d'aliénée.
    On voudrait croire que l'aliénation peut ne pas être douloureuse; c'est une façon de plus je crois d'en nier l'existence.
    Une femme aliénée ne va pas bien, même si elle arbore le large sourire de convention de son genre et les attributs joyeux de la féminité plaquée.
    La preuve, il arrive qu'elle en meure.

  • Jean St-Jacques - Abonnée 16 septembre 2011 07 h 22

    Elle est morte...

    Elle est morte, il faudrait la laisser tranquille.
    Mais on peut déplorer que qu'à TMEP, les hommes ont ridiculisé et exploité les expressions et l'apparence de cette femme. Sans doute, les cotes d'écote augmentent et Lepage/Turcotte/Matte ont fait des farces plates sur la sexualité. C'est facile miser sur le sexe pour rire et faire rire le bon peuple. Lepage n'admettra jamais qu'il a dépassé les bornes avec Turcotte car il a toujours raison...

  • Louka Paradis - Inscrit 16 septembre 2011 09 h 02

    TRÈS BEAU COMMENTAIRE

    Merci, France Turcotte, de votre commentaire touchant et juste. Enfin, des propos qui saisissent et analysent de manière concise la souffrance de Nelly Arcand et de tous ceux qui éprouvent un sentiment d'aliénation. La souffrance morale est souvent beaucoup plus aiguë que la souffrance physique, car elle mène au désespoir.

  • Helpaul - Abonnée 16 septembre 2011 09 h 50

    Tout ca nous ramene a l'échec du féminisme

    d'avoir cru qu'on pouvait sortir de l'aliénation une fois pour toutes.
    Et basta, plus besoin d'en parler...

  • Mohamed Lotfi - Inscrit 16 septembre 2011 14 h 59

    S'élever au dessus des hommes debout''.

    La grandeur de Nelly Arcan est de faire de la grande littérature avec un moment de médiocrité télévisuelle. Sa grandeur est d'opposer la lucidité à l'aveuglement déguisé en émission de variété. La littérature se nourrit de tout, du beau, du moins beau et du médiocre.

    Nelly fait de la littérature, c'est pourquoi elle ne nomme pas l'animateur. Guy-A Lepage ne devrait pas le prendre trop personnel et Stéphane Laporte n'a pas à se sentir obligé de le défendre. Il fait partie lui-même de ces ''hommes debout fabricants de l'image qui génère souvent beaucoup de médiocrité. Qu'ils assument leur rôle. Nelly assume le sien.

    En écrivant ''La honte'', elle tenait à se dissocier d'un exercice de médiocrité auquel elle a elle-même participé, d'où toute sa honte. Elle s'est accrochée après la littérature, ce qu'elle sait faire le mieux, pour s'élever au dessus des ''hommes debout''.

    Il n'est pas donné à tout le monde de traverser une marée de merde sans en être touché. S'en sortir indemne. Il est encore moins donné à tout le monde de savoir aussi bien se laver d'une telle merde..

    Vive la littérature.