Évaluation des enseignants - Pour sortir du cul-de-sac créé par François Legault

Le débat sur l'évaluation des enseignants lancé par la coalition de M. François Legault s'est enfermé dans un cul-de-sac. C'était fatal: il en a fait une affaire de «performance» qu'il a liée au surplus à la rémunération. Or, l'évaluation est une question professionnelle qui doit être et peut être résolue par et pour les professionnels.

Commençons par quelques observations et l'énoncé de quelques principes. C'est sottise que d'évaluer les enseignants en fonction des résultats des élèves. Ceux-ci dépendent en partie des enseignants, mais surtout d'un ensemble de facteurs parmi lesquels la condition socio-économique des parents est souvent déterminante.

Les syndicats estiment que l'évaluation de leurs membres ne peut que donner lieu à l'arbitraire patronal. Cette vision découle de ce qu'on la conçoit à travers le rapport employeur-employé alors que l'enseignement est d'abord un acte professionnel.

Aux ordres collégial et universitaire, il existe une autre culture. À l'université, l'évaluation des professeurs est institutionnalisée. Les pairs y participent tout comme les étudiants. Au collégial, la Commission d'évaluation est à l'oeuvre depuis plusieurs années. Sans transposer ces pratiques aux écoles primaires et secondaires — on ne le pourrait, du reste —, cette expérience démontre que l'évaluation des enseignants est néanmoins une chose faisable.

La recherche de la qualité de l'éducation est une responsabilité partagée par l'État, les employeurs directs qui doivent fournir à cet égard les moyens adéquats et, bien sûr, par les enseignants eux-mêmes.

Être professionnel, c'est être autonome dans le choix des moyens liés à son domaine d'activités, et donc en même temps être «responsable» de ses actes, c'est-à-dire de pouvoir en «répondre».

L'éducation visant à la fois le bien des élèves et le bien commun, les frontières de la responsabilité professionnelle des enseignants doivent être tracées ultimement par le législateur.

Deux conséquences principales découlant de tout cela

- Il faut affirmer la responsabilité première des enseignants à l'égard de leur propre évaluation comme étant une dimension intrinsèque de leur statut de professionnels;

- cette évaluation doit porter sur la qualité de leurs activités professionnelles elles-mêmes et non à travers les résultats de leurs élèves.

Or à cet égard, on ne part pas de rien. Il existe déjà bien des points de repère. Ainsi, depuis 2001, le Québec s'est donné un référentiel de compétences des enseignants. J'en retiens une, à titre d'exemple. Elle est d'ailleurs centrale: «Piloter des situations d'enseignement-apprentissage pour les contenus à faire apprendre, et ce, en fonction des élèves concernés et du développement des compétences visées dans le programme de formation.»

La Loi sur l'instruction publique prescrit encore huit devoirs et définit plusieurs de leurs fonctions. Ainsi, il est du devoir de tous les enseignants «de prendre les mesures appropriées pour maintenir un haut niveau de développement professionnel». Bref, il doit assurer sa formation continue. Et c'est sans compter aussi les tâches énoncées dans les conventions collectives.

Autoévaluation

Il ne fait pas de doute que chaque enseignant peut d'abord s'autoévaluer par rapport à la qualité de la mise en oeuvre de chacune de ses responsabilités et en rendre compte honnêtement auprès de son supérieur. Il appartient ensuite à ce dernier de lui assurer une rétroaction tout aussi honnête, en reconnaissant à la fois l'excellence des uns ou en apportant le soutien nécessaire à celui dont le dossier apparaît plus faible et en redressant, le cas échéant, ce qui doit l'être.

Ce n'est pas le lieu d'entrer ici dans les détails de la mécanique. À cet égard, je propose que le ministère de l'Éducation forme un groupe de travail composé majoritairement d'enseignants, mais aussi de directeurs d'établissement et de parents. Ils forment indiscutablement les trois corps directement intéressés. Il les nommerait sur proposition ou après consultation des associations qui les représentent.

Le mandat premier de cette commission serait de préparer un modèle fonctionnel d'évaluation après avoir mené les recherches appropriées et consulté tous les intéressés. Il ferait ensuite ses recommandations au ministre qui les soumettrait après au débat public, et ultimement à une commission parlementaire. Pour la suite des choses, il serait fort heureux que l'on donne suite à la recommandation que formulait le Conseil supérieur de l'éducation dans son avis de 2004 sur la profession enseignante, laquelle, à ce jour, est malheureusement, restée lettre morte.

Il recommandait en effet «de confier à une commission indépendante le mandat de redéfinir les paramètres de la gestion de la profession enseignante, dans une perspective de professionnalisation et de valorisation. Cette commission devrait: a) être indépendante, c'est-à-dire formée de personnes qui ne sont pas liées par une obligation de représentation; b) être multipartite, mais formée d'une majorité d'enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire».

***

Jean-Pierre Proulx, journaliste et professeur retraité

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23 commentaires
  • alen - Inscrit 14 septembre 2011 07 h 09

    Legault: totalitarisme financier et séduction

    Personnellement, je n'ai pas de problème à croire qu'il y a un certain nombre d'incompétents dans le corps professoral. Il y en a partout. Je peux aussi accapter qu'il y en ait un certain nombre qui ne fournit pas l'effort nécessaire. Ça aussi y en a partout. Enfin, je peux également admettre qu'un certain nombre d'enseignants travaillent mal... Mais ça ne peut pas être en aucun cas la majorité d'entre eux, car si c'était le cas, c'est le personnel d'encadrement qu'il faudrait remplacer de toute urgence. C'est sans doute pourquoi d'ailleurs <Frankie> propose d'abolir les commission scolaires...

    Mais encore, s'il ne s'agit que d'un petit nombre que l'évaluation et la rémunération au mérite corrigeait, la mesure ne peut être appelée à redresser (maîtrise du français, décrochage, connaissance de l'histoire, etc.) tout le système d'éducation, comme une grande proportion du public semble le croire. Une hirondelle ne fait pas le printemps comme on dit.

    Donc, la vraie ambition de Legault, c'est d'abolir les Commissions scolaires et d'enlever des mains des gens ordinaires le contrôle de leur destin, parce qu'à travers l'éducation, c'est leur destin qu'ils contrôlent. Mais certes la mesure séduit une large part du public, en faisant appel à des préjugés tenaces. Mais bon... les préjugés c'est comme les apparences; parfois, c'est tout ce qui compte.

  • Bernard Morin - Abonné 14 septembre 2011 08 h 40

    Au collégial

    Il n'existe pas au collégial de système institutionnalisé d'évaluation des enseignants par les pairs et les étudiants. À ce que je sache, la Commission d'évaluation de l'enseignement collégial n'a pas dans ses mandats de rôle spécifique relatif à l'évaluation des enseignants sinon de manière bien indirect par le biais de l'évaluation des programmes et des plans de développement institutionnels. Il y a certaines pratiques d'évaluation des enseignants dans les collèges et les cégeps mais cela demeure plutôt marginal et et a peu à voir avec ce qui se fait dans les universités.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 14 septembre 2011 08 h 46

    Populiste simpliste comme les autres

    L'évaluation du personnel dans une organisation ou une entreprise n'est pas qu'affaire de professions ou d'ordres professionnels, elle sert surtout à trouver ce qui va bien, moins bien et ce qui doit être amélioré, travaillé, de concert avec les collègues et les autorités. Ces dernières n'ont pas du tout intérêt à agir bêtement, à la Legault dirons-nous, s'ils veulent avoir une équipe d'enseignants motivée et justement performante. De plus, la profession n'attire plus les jeunes comme avant. Pourquoi ? En bonne partie dans la succession de petits Legault incompétents au ministère de l'éducation ces dernières années. Pas trop performant François !

    Mais au fait que signifie ce mot performance pour lui ? Est-on performant quand on a pris un jeune à zéro de confiance et qu'on lui a donné une nouvelle vie et des résultats «performants» pour lui ?

  • NGS - Inscrit 14 septembre 2011 08 h 46

    Porteurs d'eau?

    Le recul dans l'éducation au Québec n'est pas que le fait de M. Legault et son approche "fabriquant-de-saucisse (un peu de brin de scie av ça?)". C'est le résultat de bientôt 30 années d'abus et de recul depuis l'infâme loi 111. Les profs québécois encaissent maintenant des pénalités de près de $1 million chaque (intérêts compris) et cela augmente tous les mois jusqu'à leur mort. Quand on leur paie près 50% moins que nos collègues en Ontario comment veut-on engager des gens professionnels, compétents et capables de lire, écrire et penser plus loin que le bout de leur nez?

  • Yvan Dutil - Inscrit 14 septembre 2011 08 h 47

    Évaluer, ensore faudrait-il que ce soit possible!

    L'évaluation des enseignants, c'est un trucs d'administrateurs pour donner l'impression qu'ils font quelque chose d'utile. La réalité est toute bête. D'une groupe d'étudiants à l'autre les notes varies énormément avec le même profs, les même notes de cours et les mêmes examens. Tous les professeurs de collégial vous le confirmerons.

    Ce qui compte vraiment, c'est ce qu'apprennent les étudiants. Or, une études américaine portant sur 14 000 étudiant comparant les meilleurs profs aux profs ordinaires indiquent qu'il n'y a aucune différence à ce niveau. Ce qui n'est guère surprenant, car on ne retiens que 10% de la matière donnée dans un cours magistral.

    Par conséquent, on se retrouve dans la situation absurde que les profs sont évaluées non pas sur la qualité de l'enseignement, mais sur la qualité du spectacle qu'ils donnent en classe.

    Et surtout, il faut éviter d'être trop exigeant car les étudiants vous le font savoir à l'évaluation.

    Est-ce ce système que l'on veut encourager?