Crise au Parti québécois - Embardées suicidaires

Le 10 juin dernier, Pauline Marois donnait une conférence de presse alors que son parti était au cœur de la tourmente.
Photo: Clément Allard - Le Devoir Le 10 juin dernier, Pauline Marois donnait une conférence de presse alors que son parti était au cœur de la tourmente.

Deux postulats me semblent en bonne partie expliquer l'assaut récent de certains fondamentalistes contre la «gouvernance souverainiste» du Parti québécois:

- Ils tiennent pour acquis que les Québécois souhaitent depuis des générations que le Québec devienne un pays et voient là une tendance socioculturelle lourde sur laquelle le militantisme doit miser. L'histoire montre plutôt que, conscients de former une nation et fermement autonomistes, les Québécois n'ont à aucune époque été en majorité portés vers l'indépendance. Aujourd'hui encore, tout porte à croire qu'ils persistent dans les mêmes dispositions. En somme, déterminés à défendre et à affirmer leur identité, ils ne sont pas pour autant enclins à voir la rupture Québec-Canada comme la solution. Le sabordage du RIN en 1968 et la récente défaite du Bloc ont sans doute eu quelque chose à voir avec ce réflexe.

- Ils pensent aussi que le Parti québécois, oubliant sa raison d'être, a failli à sa mission de réaliser l'indépendance parce que, devenu électoraliste et absorbé par la «gouvernance provinciale», il l'a abandonnée. Nuances. Le PQ proposait la souveraineté-association, pas le programme du RIN disparu. En outre, l'échec référendaire de 1980 ne provenait pas du manque de courage ou de vision des dirigeants du PQ, mais des préventions populaires contre le «séparatisme» et, de là, du succès des adversaires à convaincre beaucoup de Québécois que le projet du PQ mènerait à une brisure définitive Québec-Canada. Même stratégie en 1995 à propos de la souveraineté-partenariat.

Les «conditions gagnantes» fédéralistes


De leurs postulats, les apôtres de la table rase («on efface et on recommence») ont conclu qu'il fallait détruire le Parti québécois, à leurs yeux désormais nuisible à la Cause, et entreprendre d'urgence une mobilisation «citoyenne» en faveur de l'indépendance totale. D'où une floraison de plans improvisés, inapplicables ou contradictoires, ou les trois à la fois. Y compris la création d'un nouveau parti, carrément radical et intempestif celui-là, qui, bien sûr, ferait du PQ sa principale cible.

Fondé sur de telles bases, ce branle-bas est terriblement périlleux:

- Il risque fort de blesser mortellement le PQ dont, par manque consternant de perspectives, on perd bêtement de vue qu'il a été — et pourrait continuer à être, à condition de s'ajuster à la réalité — l'outil indispensable de notre réalisation comme nation.

- Aussi suicidaire serait une radicalisation du PQ orientée vers une rupture Québec-Canada expéditive que, dans l'avenir prévisible, les Québécois rejetteraient (c'est pourquoi le nouveau parti intransigeant auquel certains songent est d'avance promis à un échec fracassant).

- Enfin, aveuglement volontaire ou crispation idéologique, les jusqu'au-boutistes véhéments sont en train de se fabriquer un absurde monument «patriotique» peu susceptible de les glorifier. La disparition de l'outil collectif qu'est le PQ, ajoutée à la faillite simultanée de leurs plans absolutistes, alimenterait l'idée défaitiste que l'affirmation québécoise, quelles qu'en soient les modalités possibles, n'a décidément plus d'avenir. Ils auront ainsi fait cadeau aux adversaires de l'émancipation québécoise, qui n'en demandaient pas tant, des «conditions gagnantes» dont ceux-ci rêvent depuis des décennies. Celles qui leur fourniront l'ultime chance, via des astuces juridico-politiques estimées légitimes, les Québécois ayant une troisième fois rejeté le «séparatisme», d'en finir avec notre ethnie récalcitrante en lui verrouillant une fois pour toutes les voies de l'avenir. Reprise, en pire, des manoeuvres consécutives aux référendums perdus en 1980 et 1995.

Continuer autrement

On peut s'épargner ce genre d'embardées suicidaires. En octobre 2010, j'ai proposé une démarche basée sur la sauvegarde et le développement de l'identité québécoise, et sur la reconnaissance constitutionnelle de notre nation (en format PDF sur vigile.net, taper Continuer autrement). Sans renoncer à la souveraineté, le Parti québécois adopterait un plan d'action axé sur la défense résolue et la promotion dynamique de notre identité propre. Élu, il en appliquerait les éléments réalisables dans le cadre actuel. Les autres — mettant en cause le multiculturalisme canadian et sa source, la Constitution unilatéralement imposée au Québec en 1982 — feraient éventuellement l'objet d'un référendum qui pourrait coïncider avec l'élection au terme du prochain mandat du PQ.

Une telle démarche n'a jamais été tentée. En phase avec les aspirations naturelles des Québécois, elle renouvellerait les termes du débat politique, éviterait les pièges d'autres approches, mettrait les adversaires sur la défensive et aiderait le Québec à sortir de l'impasse actuelle. Et on peut l'adapter aux circonstances, l'important demeurant de faire avancer le Québec.

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Claude Morin, ancien ministre des Affaires intergouvernementales du Québec

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