1929-2011 - Michel Roy, l'enseignement véritable

Le Devoir est demeuré sa maison, le journalisme, sa conviction.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le Devoir est demeuré sa maison, le journalisme, sa conviction.

La maladie et notre oubli collectif ont fait que Michel Roy a été un grand absent des célébrations du centenaire du Devoir en 2010. Il ne l'a pas su. Et rien de ce que je peux écrire aujourd'hui ne lui rendra, ne nous rendra, sa présence à la fois réconfortante et inquiète, dont le souvenir m'est pourtant intact, hors du temps.

Ma génération n'a pas connu les cours de journalisme. Mais, où qu'ils soient formés, aucun journaliste d'aujourd'hui n'aura pu vivre le privilège d'un apprentissage, d'un compagnonnage au sens classique, auprès d'un maître aussi rigoureux et aussi bienveillant que Michel Roy. Ce matin, évoquant sa présence en maniant le clavier, je suis soudain transportée dans la salle de presse de la première conférence fédérale-provinciale à grand déploiement que je «couvre» en sa compagnie à Ottawa, en 1975 ou 1976: il met de l'ordre dans nos notes, structure l'analyse, distingue l'essentiel du secondaire, m'incite à me méfier de la rumeur excitée issue des rangs de la presse, approuve l'incipit, trouve le titre.

Et il me laisse écrire ces longs textes qu'une préparation aussi claire permet de rendre à l'heure, où l'information prime sur l'analyse sans toutefois la décourager. La tutelle existe, sa trace sera invisible dans le journal du lendemain. D'autres occasions viendront, très tôt, où il lâchera entièrement la bride avec un détachement amical qui s'appelle la confiance. Donc l'enseignement véritable.

L'élégance dans le métier

Taper sur nos doigts, il savait aussi le faire, assombri de temps à autre par les fautes de goût plus déplorables à ses yeux que celles de grammaire, qu'il abhorrait aussi. Toute expression se rapprochant un tant soit peu du vulgaire était bannie. «Il y a des mots qui n'existent pas pour Le Devoir», disait-il le lendemain de nos écarts, car il ne passait pas son temps à nous censurer d'avance. Ces reproches amicaux pouvaient sembler futiles à certains, mais ils étaient au contraire une leçon fondamentale. L'élégance n'est pas une affaire de forme, elle devrait être le fond de ce métier, même lorsqu'il s'indigne et châtie avec vigueur. L'élégance est la base de l'éthique, elle ne s'apprend pas dans les recettes et les codes, elle gouverne la formulation intelligente et efficace.

Il en était l'incarnation. Certes, il la poussait si loin qu'il répugnait instinctivement à l'exercice éditorial où il faut souvent trancher dans le vif, il préférait exposer sans tirer de conclusion trop arrêtée, où il voyait une forme d'arrogance. Qui d'autre que lui aurait pu accepter la nuance au point de diviser la page éditoriale en quatre parts, au moment du référendum de 1980, pour permettre aux plus jeunes éditorialistes que nous étions de le mettre en minorité en nous prononçant pour le Oui et en le laissant seul au Non? Ce moment de noblesse parfaite, dont tant d'autres se sont gaussés dans les médias traditionnels, reste pour moi inoubliable.

Le meilleur et le pire

Michel Roy n'aimait pas la bagarre, il en souffrait. Durant sa carrière de journaliste, il aura connu le meilleur et le pire de ce milieu. Le meilleur, parce qu'il y est arrivé à la fin des années cinquante, dans un moment d'effervescence à jamais révolue aujourd'hui, où Le Devoir fut au centre de la levée des noirceurs, où le journal vivait cette révolution au quotidien et y contribuait, alors qu'une grande partie du Québec mettait encore du temps à saisir les enjeux de la tourmente.

Il aura pu exercer son métier et nous diriger à une époque où les concessions à la société de l'amusement n'étaient pas nécessaires à la survie des médias, où le «sérieux» de l'information était un puissant appel au dépassement, et non un poids à alléger pour donner du repos au lecteur. Ce contexte était fait pour lui, pour son idée et son idéal du journalisme, et c'est pourquoi je me souviens aussi de son sourire qui n'était jamais feint, de nos causeries incessantes sur le journalisme, qui étaient des récits en action. Il faisait avec nous ce qu'il aimait, dans les conditions exigeantes qui l'inspiraient.

Il aura aussi connu le plus difficile de ce milieu, qui a toujours été, ici comme sous toutes latitudes, une jungle. Pour ces pièges, il n'aura jamais été préparé, il les connaissait sans doute, mais il les détestait et y résistait mal. Alors qu'il nous encadrait si solidement en la compagnie vigilante de notre directeur de l'information, Jean Francoeur, il ne fut nommé rédacteur en chef qu'in extremis par un Claude Ryan qui tenait à cumuler ce titre avec celui de directeur.

Et c'est cette mesquinerie légendaire qui se transmit au conseil d'administration, au départ vers la politique de M. Ryan en 1978. Braqué et égaré, le conseil suivit l'ordre et refusa le moindre essai de lui confier la direction, mais il lui en imposa toutes les charges et surcharges. Les trois ans qui suivirent furent pour lui un cauchemar, tant à cause de ce mépris de l'institution que de la désorientation interne des troupes, motif ou prétexte de notre absence de solidarité. Il nous a fallu bien du temps pour comprendre ce qui s'était passé, et il s'était alors en allé.

Où qu'il se soit rendu, par la suite, Le Devoir est demeuré sa maison, le journalisme, sa conviction. Son dernier engagement, d'ailleurs, aura été autour de la cause désespérée du Conseil de presse, à tendre encore vers l'éthique, avec une ultime élégance.

Les adieux à un professeur ne sont pas les adieux à un proche, la gratitude et l'ingratitude s'y mêlent et font apparaître le regret. Il m'habite et s'installe, contre l'oubli.

***

Lise Bissonnette, ancienne directrice du Devoir

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5 commentaires
  • VITRILLOLA - Inscrite 10 septembre 2011 05 h 05

    MADAME B., MON IDÔLE !

    Un géant, un autre, nous fait ses adieux. Pour moi Michel Roy était le dandy de la plume. Chaque fois que j'ai eu à lire un de ses articles à l'université, j'ai toujours imaginé Michel Roy à train d'écrire avec un noeud papillion au collet. Un peu comme Oscar Wilde, un dandy à l'esprit vif et fin. Mais Michel Roy était surtout un modèle du journalisme, tellement, que son intégrité au métier est passé à la postérité. Il y a deux sortes de journalistes : ceux qui s'intéressent à ce qui intéresse le public ; et ceux, comme Michel Roy, qui intéressent le public à ce qui les intéresse - et ce sont les grands. Le dandy de la plume aura été un mentor pour celle qui a toujours été pour moi un exemple. Je veux lui témoigner sous mes modestes mots, toute ma gratitude, et mon respect. De savoir que le décès de Michel Roy la touche de siprès me touche autant. La chaîne des générations demeure le choc des civilisations. La chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins, c'est la mort ; et la sagesse n'est point la méditation de la mort mais de la vie.

  • parlerpour - Abonné 10 septembre 2011 13 h 44

    À tout seigneur...

    un hommage bien senti par une plume toujours aussi bien maîtrisée.

  • Marie Josée Godbout - Inscrite 10 septembre 2011 16 h 25

    Merci de "Mademoiselle Godbout"

    C'est avec tristesse que j'ai appris le décès d'un grand Québécois et Canadien, M. Michel Roy. M. Roy fait partie du club, très sélect, des grands journalistes et hommes publics de notre époque.

    J'ai eu le privilège de le rencontrer à la fin des années 70, lors de mes années de militantisme au Parti libéral du Québec. La Commission Jeunesse l'avait invité à titre de conférencier, à la suite de la cuisante défaite "méritée" de 1976. À chaque occasion où je l'ai rencontré par la suite, l'échange commençait ainsi :" Bonjour Mademoiselle Godbout..." Venant de lui, juste par ces quelques mots, je me sentais, grandie, annoblie.

    Nous respections Michel Roy car il analysait l'actualité politique, toujours avec le même professionnalisme, le même respect de son interlocuteur et des convictions de chacun, avec le même souci d'informer honnêtement ses lecteurs, avec indépendance et intégrité.

    Aussi profondément Québécois que quiconque puisse s'en réclamer, ses opinions et commentaires ont, efficacement, fait contrepoids à la tendance lourde de la pensée unique indépendantiste qui prévalait fortement dans les salles de presse du Québec de cette époque. Les pages du Devoir de cette période étaient aussi plus ouvertes à l'expression de tous les courants sociaux et politiques. J'ai eu l'honneur de voir mes opinions y être publiées alors que comme militante, j'exprimais la nécessité pour le PLQ de prendre acte du Québec nouveau d'après 1976 et de continuer d'être un parti de réformes.

    Monsieur Roy avait aussi le plus grand respect de la langue française qu'il parlait et écrivait avec la même application. Il faisait partie de cette école de journalisme qui respecte l'intelligence du public, refusant de s'adonner au populisme facile et réducteur, si omniprésent de nos jours.

    Merci, Monsieur Roy, pour nous avoir fait évoluer en tant que société, et j'offre mes condoléances à votre famille dont Patrice, votre fils

  • cpoulin - Abonné 11 septembre 2011 01 h 40

    Propos décevant






    Je voudrais commenter cette partie du propos de Madame Bissonnette qui souligne au passage de son texte que Michel Roy « fut nommé rédacteur en chef qu'in extremis par un Claude Ryan qui tenait à cumuler ce titre avec celui de directeur. Et c'est cette mesquinerie légendaire qui se transmit au conseil d'administration, au départ vers la politique de M. Ryan en 1978. Braqué et égaré, le conseil suivit l'ordre et refusa le moindre essai de lui confier la direction, mais il lui en imposa toutes les charges et surcharges. Les trois ans qui suivirent furent pour lui un cauchemar, tant à cause de ce mépris de l'institution que de la désorientation interne des troupes, motif ou prétexte de notre absence de solidarité ».
    Ce qui m'apparaît discutable c’est de laisser croire que le geste de Claude Ryan et celui du conseil d’administration était une réaction d'une pure mesquinerie. À quoi s'ajoute l'idée d'un conseil d’administration « braqué et égaré ». Des mots dures! Madame Bissonnette qui a succédé à Michel Roy en 1982 à titre de directrice du Devoir (nommée plus tard par ce même conseil) sait que l’affaire en question, celle des responsabilités de la direction qui était une tâche particulièrement difficile compte tenu du climat de crise que connaissait Le Devoir: problèmes financiers et de relations de travail. Aussi, selon la mémoire que j’ai de cet événement, on aurait avant tout voulu (conseil d’administration avec avis de Claude Ryan, évidemment) prendre le temps de choisir la personne qui avait les qualités de gestionnaire imposées par la tâche, compte tenu de ces graves circonstances. Il me semble que ce jugement moral (mesquinerie légendaire) à propos d’un fait somme toute assez secondaire et sur lequel on peut spéculer indéfiniment, sur la personne de Claude Ryan (celui qui lui a ouvert les portes de cette institution), n'est pas juste. Ni nécessairel. Claude Poulin

  • Pierre Nepveu - Abonné 11 septembre 2011 07 h 05

    Merci, Lise Bissonnette

    Chère Lise Bissonnette,
    Vous avez des propos admirables de justesse et de dignité à l'égard d'un journaliste dont la droiture et l'humanité étaient évidentes. C'était sensible dans ses écrits mais tout autant dans sa voix, qui avait cette sorte de délicatesse de ceux qui ne connaissent pas l'arrogance, une voix qui savait analyser, excpliquer, exposer avec toutes les nuances nécessaires. Vous lui renedez un très bel hommage. Merci.