Journée internationale de l'alphabétisation - L'analphabétisme crée l'obligation d'agir

L’analphabétisme accroît la demande pour les services de santé, le coût et la durée des soins, le recours à l’aide sociale, tout en nuisant à l’engagement communautaire et à la participation civique.<br />
Photo: Agence Reuters Alessandro Garofalo L’analphabétisme accroît la demande pour les services de santé, le coût et la durée des soins, le recours à l’aide sociale, tout en nuisant à l’engagement communautaire et à la participation civique.

L'éducation constitue l'enjeu premier pour le futur d'une société. Pourtant, la capacité de lire, déterminante pour l'accomplissement personnel et l'engagement citoyen, est loin d'être un acquis au Québec: près de 50 % des Québécois ont de faibles compétences en littératie. Or, en [2011], grâce aux progrès scientifiques réalisés dans le domaine de la lecture, il est possible d'accroître ces compétences de façon significative par des interventions préventives appuyées par la recherche dès le préscolaire et tout au long de la vie. Cela nécessite toutefois la concertation de différents acteurs: un défi de taille qui peut être relevé par une communauté éducative déterminée, engagée et solidaire.

Au Québec, des progrès remarquables en matière de littératie ont été réalisés depuis les années 1960 grâce aux changements insufflés par le rapport Parent, qui a favorisé la démocratisation de l'éducation. Cependant, l'analphabétisme perdure, et il n'est pas inutile de le rappeler alors qu'avait lieu hier la Journée internationale de l'alphabétisation. En effet, si 16 % des Québécois sont complètement analphabètes, 33 % sont en situation d'analphabétisme fonctionnel — cela signifie que leurs capacités en lecture se situent en deçà du troisième des cinq niveaux de littératie établis par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Or, des capacités de littératie de niveau 3 sont nécessaires afin d'obtenir un diplôme d'études secondaires, d'occuper un emploi de base sur le marché du travail et d'acquérir de nouvelles compétences professionnelles. Ces 2,5 millions d'adultes analphabètes fonctionnels sont âgés de 16 à 65 ans; contrairement à une croyance bien ancrée, ce ne sont pas majoritairement des immigrants; enfin, près de la moitié d'entre eux sont professionnellement actifs. Avant la Révolution tranquille, un peu moins de 50 % des élèves terminaient leur 7e année de scolarisation. Ce n'est plus le cas aujourd'hui: les analphabètes de 2010 ont fréquenté l'école jusqu'à 16 ans!

Un coût individuel et collectif

Les dernières enquêtes internationales sur l'alphabétisation et les compétences des adultes (notamment l'EIAA, 1995 et l'EIACA, 2003) ont démontré qu'un faible niveau de capacité de lecture induit d'importants effets négatifs touchant différentes sphères de la vie (notamment la santé et l'emploi). [...] Plus vulnérables que d'autres, beaucoup de personnes peu alphabétisées peuvent aussi souffrir d'une alimentation inappropriée, vivre dans un logement insalubre, travailler dans un milieu dangereux, se sentir isolées et exclues, subir beaucoup de stress, manquer d'assurance ou avoir des difficultés à adopter des habitudes de vie saines: autant d'obstacles qui nuisent à leur développement et à celui de leurs enfants. [...]

Les personnes de plus de 16 ans qui ne réussissent pas à développer leurs compétences en littératie au-delà du niveau 2 sont très à risque de décrocher du système scolaire, ce qui représente un coût de près d'un demi-million de dollars par décrocheur. [...] L'analphabétisme a des effets négatifs sur la qualification de la main-d'oeuvre, donc sur l'adoption de technologies qui rendent les entreprises plus productives et concurrentielles. De plus, l'analphabétisme accroît la demande pour les services de santé, le coût et la durée des soins, le recours à l'aide sociale, tout en nuisant à l'engagement communautaire et à la participation civique. Enfin, le niveau de littératie de la population d'un pays influence de façon proportionnelle la croissance globale de son produit intérieur brut (PIB) et sa réussite économique à long terme. [...]

Des efforts insuffisants

[...] Si les efforts déployés depuis les années 1960 ont permis au Québec de faire des progrès importants, les résultats des enquêtes de l'OCDE indiquant un taux d'analphabétisme de 49 % et une absence de progrès entre 1995 et 2003 démontrent qu'il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Il devient donc impératif de prendre conscience collectivement du problème de l'analphabétisme et de se concerter afin d'élaborer et de mettre en oeuvre un plan québécois pour la littératie tout au long de la vie.

Certes, le plan d'action pour l'amélioration du français et celui sur la lecture à l'école, ainsi que le Programme d'aide à l'éveil à la lecture et à l'écriture dans les milieux défavorisés, du ministère de l'Éducation, constituent un pas en avant. Toutefois, afin de produire les effets attendus, ils doivent absolument être arrimés avec les interventions en alphabétisation et guidés par les recommandations issues des travaux scientifiques relatifs au domaine le plus critique quant au développement des compétences en littératie: celui des premiers apprentissages en lecture. Ces travaux fournissent en effet un éclairage essentiel sur les causes de l'analphabétisme et sur les interventions les plus efficaces afin de le contrer.

Prévention, prévention, prévention


Il a été démontré que les adultes qui peinent à lire ont, dans la plupart des cas, présenté des lacunes sur le plan de la langue orale à la maternelle ou en lecture dès la première année. Une analyse des difficultés de lecture chez des analphabètes révèle en effet que plusieurs d'entre eux présentent des faiblesses semblables à celles observées chez les jeunes enfants qui ont des difficultés à apprendre à lire.

Ces faiblesses touchent aux habiletés phonologiques, à la maîtrise de l'alphabet, aux correspondances graphème-phonème, à la rapidité de l'identification lexicale et à la maîtrise de la grammaire. Si ces difficultés découlent rarement de troubles d'apprentissage, telle la dyslexie, elles résultent la plupart du temps d'une maîtrise insuffisante des conventions relatives à la langue écrite, ne pouvant être atteinte par les élèves jeunes ou adultes que par un enseignement explicite et systématique de ces conventions.

Des pratiques appuyées par la recherche peuvent dorénavant être soutenues par l'implantation d'approches ou de programmes mis au point grâce à des travaux scientifiques rigoureux, qui ont permis d'en démontrer l'efficacité. Fruits de la collaboration entre intervenants, élèves et chercheurs, ces approches et ces programmes contribuent à prévenir les difficultés d'apprentissage, à développer les compétences en littératie et à combler les écarts entre les élèves de milieux défavorisés et ceux des autres classes sociales. Ne remplaçant pas les pratiques actuelles mais les enrichissant, ils gagnent à être implantés tout au long de la vie, notamment de façon préventive, et ce, dès le préscolaire. Telle une ceinture de sécurité, ils agissent comme un facteur de protection: ils ne nuisent pas aux personnes qui apprennent avec facilité, mais permettent à celles à risque d'augmenter leurs chances de réussite.

L'implantation des ressources

Ces approches et ces programmes [...] peuvent nécessiter des changements relativement importants quant aux croyances et aux pratiques pédagogiques. Les autorités ministérielles et scolaires déterminées à accroître le niveau de littératie peuvent désormais compter sur ces ressources et les mettre au service des intervenants et des élèves, voire parfois des parents. Pour ce faire, elles ont à reconnaître l'apport desdites ressources et veiller à la qualité de leur implantation par la formation, le soutien et l'accompagnement des responsables et des intervenants. [...]

Contrer l'analphabétisme nécessite la concertation de différents acteurs, éclairée par les connaissances issues de la recherche. [...] Dans une perspective de respect et de justice sociale, ce défi peut cependant être relevé par une communauté éducative déterminée, engagée et solidaire. Pour y arriver, un plan d'action pour la littératie tout au long de la vie, appuyé par la recherche, doit être défini et mis en oeuvre en vue de répondre aux besoins des apprenants.

En inscrivant leurs actions dans cette optique, décideurs, chercheurs et intervenants pourront adapter de façon évolutive les politiques, les curriculums, les stratégies d'intervention, de même que les modalités de formation initiale et continue. De telles adaptations pourront enrichir les savoirs et accroître la rigueur des pratiques afin que chaque apprenant, dès l'aube, bénéficie des interventions les plus prometteuses en vue de son accomplissement personnel et de son engagement citoyen.

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Extrait de L'analphabétisme crée l'obligation d'agir publié dans L'État du Québec 2011. Le Québec est-il (toujours) une société égalitaire? (Montréal, Boréal).

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Monique Brodeur - Doyenne de la Faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM

Chantal Ouellet - Professeure à l'UQAM

Maryse Perreault - Présidente et directrice générale de la Fondation pour l'alphabétisation

Alain Desrochers - Professeur à l'Université d'Ottawa
3 commentaires
  • Steve Bissonnette - Inscrit 9 septembre 2011 14 h 17

    Excellent texte!

    Bravo pour ce texte

    Steve Bissonnette, Ph.D.
    université du Québec en Outaouais

  • France Marcotte - Abonnée 9 septembre 2011 14 h 34

    Dès l'aube...

    d'accord... Mais pour certains, c'est déjà le crépuscule pour ne pas dire la brunante.
    "Si ces difficultés (de lecture) découlent rarement de troubles d'apprentissage, telle la dyslexie, elles résultent la plupart du temps d'une maîtrise insuffisante des conventions relatives à la langue écrite, ne pouvant être atteinte par les élèves jeunes ou adultes que par un enseignement explicite et systématique de ces conventions."
    "...que par un enseignement explicite et systématique de ces conventions."

    Mais si je réussis simplement à gagner la confiance de ma voisine par mon amitié et qu'elle me laisse savoir qu'elle est analphabète, je lui tendrai la main et tenterai de lui transmettre ce que je sais ainsi que le goût des mots.
    Ce sera peut-être imparfait mais plus accueillant que la froide rigueur que ce texte d'experts dégage.

  • Florence - Abonné 9 septembre 2011 17 h 40

    La pauvreté

    À Montréal, 30% de la population vit sous le seuil admis de la pauvreté. Ceci expliquant cela, c'est du passage à la pratique dont on a besoin et ça presse. Les constats et les analyses, on les fait à chaque année.
    L'indignation et l'action sont les meilleurs remèdes contre cette situation honteuse. Je suis à la retraite et compte bien donner du temps pour faire ma petite part.
    Selon moi, le plan pour un véritable accès à l'éducation pour tous est plus important que le plan Nord!