Un Québec qui perd ses repères

Il n’y a pas si longtemps, le PQ était en tête dans les sondages, et on assistait à l’usure du gouvernement. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il n’y a pas si longtemps, le PQ était en tête dans les sondages, et on assistait à l’usure du gouvernement.

Le Parti québécois fait les manchettes presque tous les jours depuis mai dernier. La défaite surprenante du Bloc lors des élections fédérales et une fin de session en dents de scie à l'Assemblée nationale, autour d'un quelconque amphithéâtre, ont fait oublier à nos élites politiques l'essentiel, la raison d'être fondamentale de leur engagement politique, qui est de placer les intérêts du Québec au premier plan de leur combat.

Il est triste de voir le Parti québécois se diviser alors que sa chef avait obtenu 93 % d'appui de la part de ses militants il n'y a pas si longtemps. Le PQ était en tête dans les sondages, et on assistait à l'usure du gouvernement. Les citoyens croient que la corruption est plus grande qu'avant. Ils espèrent plus de cohérence, plus d'intégrité de la part de nos élites politiques, et voilà que tout le monde veut créer son parti politique et devenir chef.

Les repères


Nos élites politiques ont perdu tous leurs repères. Le Québec vit toujours à l'ère de la mondialisation et des transformations économiques qui bouleversent nos structures de gouvernance. Par le passé, le PQ a toujours eu une vision globale des maux qui affectent notre société. Ce qui caractérisait le dynamisme de ses membres était de pouvoir comparer et partager avec d'autres sociétés sociales-démocrates tant nos difficultés que nos succès.

Il est temps que ces élites se ressaisissent, et ce, quel que soit le parti politique. Elles donnent l'impression que la terre est plate et, pourtant, elle tourne toujours! Pendant que chacun pense avec son ego surdimensionné que la solution passe par lui, par la création de nouveaux partis politiques et que le peuple suivra, on oublie de regarder en avant.

En fait, tous nos chefs politiques ont ces jours-ci des solutions — tant à droite qu'à gauche — à offrir à nos pauvres citoyens qui se désespèrent de voir le vide qu'ont les élites politiques et économiques à proposer: pas de vision, aucune définition des objectifs collectifs à atteindre.

Si nos politiciens n'ont rien à offrir aux Québécois, il est tout à fait normal que ceux-ci se désintéressent d'eux. Il faut éviter les batailles futiles et vaines sur la façon de faire l'indépendance. Insistons plutôt sur la volonté et la capacité de vouloir faire l'indépendance. Les nouveaux pays du siècle dernier ont été créés d'abord et avant tout grâce à la droiture et à la détermination de leurs élites. Comme me le demandait un collègue français: voulez-vous vraiment faire l'indépendance? Il en doutait à observer le comportement de nos élites.

Le goût du Québec

Nos combats collectifs — et au premier chef le développement de notre culture en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde ainsi que notre fierté nationale — semblent choses du passé. Il faut retrouver le goût du Québec. Pour cela, il faut aimer profondément ce pays qui est le nôtre et surtout ceux et celles qui l'habitent, comme nous le rappelait si souvent René Lévesque. On fait un pays avec des gens, des citoyens et non avec des amis Facebook!

Le développement humain et économique des régions, la volonté de transformer Québec en une véritable capitale nationale, et Montréal en une métropole internationale avec toutes les infrastructures et événements d'une ville qui revendique un tel titre, la mise en place des outils favorisant la responsabilité sociale des individus, leur capacité de décider quant à leur environnement immédiat, tout cela devrait servir à améliorer la qualité de vie de tous nos concitoyens.

En relisant François Hertel et son livre Leur inquiétude, de 1936, on peut retrouver les mêmes malaises qu'aujourd'hui alors que la jeunesse de l'époque se désintéressait de la politique à un moment ou la situation économique était précaire, que les élites politiques avaient peu à offrir et que la corruption faisait ses ravages. C'est d'ailleurs dans ce contexte que l'Action libérale nationale (ALN) fut créée par des membres dissidents du Parti libéral qui finalement firent une alliance avec le Parti conservateur de Maurice Duplessis aux élections de 1935. S'il y a un parallèle à faire avec cette période, c'est surtout pour observer que les germes de la dissidence et du vide politique sont les mêmes. Mais ce qui est surtout inquiétant, de notre point de vue, c'est de voir cette montée d'une certaine droite qui n'avait que des solutions à court terme à offrir. La situation actuelle au Québec n'est pas unique. De plus en plus de partis de droite en Europe recueillent des appuis inattendus. L'histoire nous a pourtant appris qu'il faut être prudent avec ces vendeurs itinérants, car le vide politique peut aussi entraîner un vide social.

Ne pas manquer le rendez-vous

Pour se ressaisir, les chefs historiques du Parti québécois et des autres partis souverainistes devraient aujourd'hui être assis à une même table et avoir tous à leur programme le même article premier: faire l'indépendance du Québec. Il n'y a pas de place pour les fanfaronnades ou des débats futiles sur le pays rêvé. Il n'y a qu'un seul pays: celui qui se fait! Qu'on soit social-démocrate, de droite ou de gauche, qu'importe. Il faut se méfier de ceux et celles qui veulent toujours remettre à plus tard ce qui doit être fait sous le prétexte que le peuple n'est pas prêt.

Nos élites économiques devraient, elles aussi, être au rendez-vous. Il est étonnant d'entendre si peu d'entre eux parler de la nécessité pour nos entreprises de développer davantage leur expertise dans le but d'être présentes sur tous les marchés. Malheureusement, on a l'impression que l'indécision est plus souvent au rendez-vous que la volonté de placer le Québec dans le peloton tête des pays dynamiques et innovateurs.

Quelle tristesse également de voir la Caisse de dépôt et de placements subventionner des entreprises aux États-Unis sans que personne rechigne, sauf la chef du Parti québécois! La classe économique doit aussi retrouver un certain patriotisme économique. C'est la force de notre voisin du sud.

Le Québec a le choix. Devenir un acteur capable de faire vibrer la planète aux grands défis de ce siècle ou s'enfermer dans un provincialisme moribond. Mme Marois a beaucoup de courage en ce moment. Et elle a raison: il faut se ressaisir, retrouver ses marques, ses repères, pour pouvoir avancer. Pour cela, il faut retrouver urgemment le goût du Québec.

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Guy Lachapelle, professeur de science politique à l'Université Concordia
42 commentaires
  • Robert Bouthillier - Inscrit 3 septembre 2011 00 h 53

    Avons-nous tous les mêmes repères ?

    Ce plaidoyer n'est pas inintéressant, mais fait la part trop belle à l'émotion et ouvre la porte à bien des dérives. Rien contre le "goût du Québec", mais réaliser la souveraineté en se fermant les yeux sur la fait qu'on soit social-démocrate, de droite ou de gauche, peu mporte (!!), ne me semble pas une orientation viable socio-politiquement. Qu'on se retrousse les manches et qu'on construise le pays à faire, d'accord, mais pas en s'inféodant aux tenants du néo-libéralisme. Il y a des limites à la compromission. Certains pourraient croire que le Québécois, ayant voté "orange" aux dernières fédérales, sont mûrs pour une véritable social-démocratie... Rien n'est moins sûr quand on les sonde et qu'on constate qu'ils sont prêts à donner le pouvoir majoritaire à une hypothétique formation poliitique legautiste-adéquiste qui est aux antipodes du programme politique du NPD pour lequel ils ont pourtant voté massivement... Les mêmes électeurs -- méritent-ils vraiment ce titre, ce PRIVILÈGE ?? -- sont prêts à voter pour tout et son contraire, sans état d'âme, sans même se rendre compte de leur propre contradiction ! Et c'est avec ça qu'on voudrait faire un pays...??! J'ai beau avoir le goût du Québec, ça goûte parfois un peu beaucoup amer... Tant que le Québécois moyen n'aura pas acquis une culture politique où la conviction CONSTRUITE ne l'emportera pas sur l'opinion volatile, j'ai bien peur que le pays ne se fasse jamais.

  • alen - Inscrit 3 septembre 2011 04 h 34

    Faire médecine ou journalisme

    Il y a longtemps, quelqu'un m'a dit de faire journalisme si je ne pouvais faire médecine. Les médecins soignent le corps et la psychée; les journalistes, l'esprit et l'âme...

    Mais aujourd'hui les médecins ne soignent plus; ils font attendre, ils remettent leurs rendez-vous et reportent leurs opérations au gré d'un système bureaucratique sclérosé. Les journalistes non plus; aglutinés dans un espace hypothétique, ils jouent à défaire les partis d'opposition, les refaire, les fusionner, les faire éclater de nouveau, laissant le cancer, la corruption, la désolidarisation, le pillage de nos ressources gagner du terrain.

    Oui, il faut retrouver ses marques, ses repères mais surtout il faut revenir dans la réalité au p.c.

  • Normand Paradis - Abonné 3 septembre 2011 04 h 35

    Pas un manque de repères...un manque de moyens!

    À l'intérieur du Parti Québécois il n'y a plus l'espace et la possibilité d'exprimer un dynamisme intellectuel et de conduire quelque proposition différente de la ligne. Si on s'éloigne de la ligne sacrée «on attaque le leadership de Madame» et alors son entourage immédiat monte aux créneaux pour vous faire rentrer dans le rang. 5,000 individus pour adopter un programme c'est bien...mais ces 5,000 ne constituent plus les forces vives du mouvement indépendantistes. La plupart d'entre eux ont davantage d'intérêts dans le parti que d'influence dans leurs milieux. Le Parti Québécois à changé davantage qu'il n'est présentement perçu de l'extérieur. Mme Marois utilise le bureaucratisme et la force d'inertie des instances pour imposer un point de vue unique et sacralisé.
    Ex-vice-président de l'exécutif du PQ dans une circonscription

  • jeanduc - Inscrit 3 septembre 2011 08 h 16

    Les gros égos!

    L'histoire retiendra que ces gros égos auront saboté l'accès au pouvoir de leur parti politique et pire encore, le projet de souveraineté. Grosse responsabilité. Vous avez raison M. Lachapelle, il faut que les troupes serrent les rangs et se ressaisissent. L'anglicisation de Montréal et le bradage de nos ressources par le gouvernement actuel devraient convaincre les Québécois que l'indépendance est nécessaire pour leur survie en tant que peuple francophone et quant à leur richesse collective. Avec leurs ressources, les Québécois ont le potentiel à moyen terme de devenir aussi prospère que les Albertains.

  • Georges Hubert - Inscrit 3 septembre 2011 09 h 27

    Bravo !

    Bravo ! Enfin un rare texte inspirant venant d'un politologue. Paroles de sagesse et de recentrage sur l'essentiel.