Les dirigeants- marionnettes

Dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003, Saddam Hussein était arrêté par l'armée états-unienne à Tikrit. Il était pendu pour crime contre l'humanité, trois années plus tard, à la suite d'un procès devant un Tribunal d'exception irakien. Le 1er mai 2011, le président Barack Obama annonçait la mort du légendaire ennemi de l'Amérique Oussama Ben Laden. Presque dix années après les attentats du 11-Septembre, le président des États-Unis déclarait que justice était enfin rendue. La guerre se poursuit pourtant toujours contre les talibans.

Qu'ont en commun ces deux histoires? Elles traitent de personnages qui, après avoir obtenu l'assentiment de l'Occident, sont devenus instantanément les nouveaux monstres à abattre. Dans le premier cas, l'Amérique soutenait militairement Saddam pendant sa guerre contre l'Iran (1980-1988), avant que celui-ci ne s'en prenne aux ressources pétrolières koweïtiennes (1990). Dans le second cas, les États-Unis soutenaient Ben Laden et les moudjahidines pendant la guerre de l'Afghanistan contre l'URSS (1979-1989). Jusqu'à ce que la guerre froide se termine et que les talibans deviennent nuisibles aux projets géopolitiques des États-Unis, les islamistes radicaux pouvaient être naïvement perçus comme de gentils patriotes afghans.

Printemps arabe


Récemment, avec les révoltes du printemps arabe, le même paradoxe occidental se répète. Les chutes de trois dictateurs ont chaque fois été saluées par l'Occident: Zine el-Abdine Ben Ali en Tunisie (janvier); Hosni Moubarak en Égypte (février); Mouammar Kadhafi en Libye (août). Or, avant que les populations arabes ne se soulèvent, ces trois gouvernements étaient considérés comme de fidèles partenaires économiques et politiques.

La France soutenait le gouvernement de Ben Ali depuis sa prise de pouvoir en 1987. Même aux premières heures de la révolte tunisienne, de hauts dirigeants français réitéraient leur appui au régime. Il faudra attendre la fuite de Ben Ali en janvier avant que la France ne soutienne officiellement le mouvement populaire. Dans le cas de Moubarak, jusqu'au début du mois de février 2011, il recevait l'appui de son homologue étasunien. On se rappellera la proximité des deux gouvernements aux premières heures de la présidence d'Obama (discours au Caire en juin 2009, visite de Moubarak à Washington en août 2009). Enfin, l'Italie était, jusqu'à la mi-février 2011, le premier partenaire commercial de la Libye du colonel Kadhafi.

À l'heure des changements de maints régimes politiques dans le monde arabe (d'autres viendront peut-être en Syrie, en Jordanie, au Yémen ou au Bahreïn), gardons-nous de rétablir la réputation de dangereux autocrates. L'idée est plutôt de remettre en question l'instrumentalisation de ceux-ci par des gouvernements occidentaux. Aussi longtemps que ces acteurs demeurent utiles politiquement, les critiques à leur égard sont tues et les yeux sont clos à propos de leurs pratiques indécentes d'enrichissement personnel.

Mais au moment où leur régime vacille, ces dirigeants-amis deviennent instantanément (par on ne sait quelle amnésie) les monstres incarnant tout ce qu'on a toujours combattu. Et de manière sournoise, au nom de la poursuite de ces «monstres», on peut convaincre l'opinion publique qu'une intervention militaire est justifiée et nécessaire. De façon affreusement simpliste, un manichéisme s'installe: le bien combat le mal! C'est ce qui explique l'Afghanistan en 2001. C'est ce qui explique l'Irak en 2003. C'est ce qui explique aujourd'hui la Libye.

Loin de la démocratie


Si toutes ces actions se réalisent au nom d'un «nouvel humanisme militaire» (l'expression est de Chomsky), il faut réaliser qu'elles ont peu à voir avec la démocratie. Pour les pays du monde développé, l'émergence de mouvements démocratiques dans les pays en voie de développement ne constitue pas plus une priorité aujourd'hui qu'elle ne l'était au XXe siècle (pensons à Lumumba, Nasser ou Allende). Ce qui compte, aujourd'hui comme hier, c'est de s'assurer que le prochain gouvernement constituera un partenaire stable, comme l'étaient naguère les dictateurs déchus.

En 2011, la spontanéité de révoltes populaires a obligé les puissances occidentales à improviser pour s'assurer de conserver leur influence dans le monde arabe. Toutefois, en faisant tomber les marionnettes de l'Occident, ces mouvements de contestation ont levé le voile sur un profond néocolonialisme qui continue de ronger les relations interétatiques.

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Daniel Landry, professeur de sociologie au Collège Laflèche
5 commentaires
  • Andre de Calgary - Inscrit 3 septembre 2011 09 h 33

    Qu`est donc l`occident?

    Bien que je sois d`accord avec votre propos,je profite de l`occasion que vous me donnez pour m`interroger sur ce qu`est l`occident.Ca pourrait bien etre moi,Dick Cheney,les producteurs d`armes et de dividendes,ou QS.
    Ca pourrait-etre bien d`autre monde qui sont au dessus de ca et bien entendu ceux qui n`y peuvent rien.
    Je trouve qu`il serait bien de ne pas perdre de vue qu`il y a du monde qui cherchent des solutions un peut partout.
    Ceci etant dis,je crois bien que vous avez parfaitement raison.
    Andre Giasson

  • Nelson - Inscrit 5 septembre 2011 00 h 29

    Les dirigeants-marionettes...de nous, le G7, l'Occident, Le Monde Livre, L'OTAM, USA, CA, FR, IT, ANG, AL, JAPON...c'est comme ça que ça marche..,

    Nous, le G

  • Catherine Paquet - Abonnée 5 septembre 2011 07 h 33

    Dans l'Histoire, les Alliances, royales, politiques ou militaires ont rarement duré très longtemps

    Cher Daniel Landry, on peut admirer votre soif de démocratie, mais le mode réel, en diplomatie et en affaires, oblige nos sirigeants à traiter avec ceux qui détiennent le pouvoir, ici ou là. Bien sûr, nos élites politiques et économiques, ont recours à toutes sortes de flatteries et de pourboirs pout "faire de bonne affaires". La transparence et la bonne gouvernance ne progressent malheureusement que très lentement. Les rivalités commerciales, politiques et militaires amènènent les uns et les autres à ne pas coopérer valablement pour chasser du pouvoir ceux qui le méritent cent fois. Mais n'oubliez pas que si vous ne vous efforcez pas de connaître, de neutraliser et même de pactiser, à l'occasion, avec celui et ceux qui vous veulent du mal, vous risquez un bien plus grand mal, plus tard.

    N'avez-vous pas souvenir de collègues, d'amis et même de membres de votre grande famille, qui vous auraient obligé à les ignorer, à les fuir et même à les combattre. Les amitiés et les liens indéfectibles sont infiniment rares..

  • Denis Miron - Inscrit 5 septembre 2011 08 h 13

    Nuance

    Placer Kadhafi dans la même catégorie que les Moubarak et Ben Ali, ne rend pas justice aux évènements qui se déroulent présentement en Libye.
    Nous assistons plutôt de la part des média pro-OTAN à une instrumentalisation du printemps arabe en ce qui concerne le conflit en Libye
    D’accord avec vous pour qualifier Moubarack et Ben Ali de marionnettes des politiques colonialistes occidentales, mais pas Kadhafi, c’est plutôt le contraire.
    Le but visé par le renversement de Kadhafi est d’installer une marionnette à sa place.
    Concernant votre conclusion , elle est tout à fait juste.
    Ce qui est déplorable de la part du Devoir, c’est qu’il se met au service de cette propagande.

  • Nelson - Inscrit 5 septembre 2011 14 h 11

    Le Monde à toujours foctionné avec des pays metropolitains entouré des pays satellites...avec des gouvernements imposés par les premiers.,

    Perse, Egipte, Rome, Greece, France, Espagne, Anglaterre, USA, etc, tous ont éré des empires avec des colonies à saccager, à l'aide des gouvernements marionnettes.

    L'humanité fonctionne avec la dynamique des dominants-dominés, et sur le plan interne des pays comme au niveau international.

    La Loi de la Jungle ou les plus fortes imposent leur domination sur les autres.(Avec la nuance que les animaux n'ont pas de méchanceté).

    Ça explique pourquoi les humains soyons toujours en guerres économiques, politiques et militaires entre nous.

    Et que la moitié de l'humanité est affamé....et qu'on détruise la nature.

    Nous n'avons pas appris à vivre en harmonie et coopération, comme des frères et soeurs, sur la Terre.

    Nous payons un prix très élevé de vivre en méchants égôistes et suicidaires...et notre propre survie humaine sur la Terre