Itinérance - Un criant besoin de logement social

Cet homme a élu domicile sous un viaduc aux abords de l’une des phases du projet Griffintown, dans le sud-ouest de Montréal.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Cet homme a élu domicile sous un viaduc aux abords de l’une des phases du projet Griffintown, dans le sud-ouest de Montréal.

Monsieur le maire de Montréal Gérald Tremblay,

Le manque de logements est une problématique majeure aux yeux d'un bon nombre de citoyens montréalais. Décent et sécuritaire, un logement à loyer modique permet de stabiliser des personnes, qu'elles soient seules ou en familles, de jeunes adultes ou des personnes itinérantes: nous ne parlons ici que des besoins les plus urgents. À titre de maire de Montréal, plus haute autorité au niveau municipal, vous avez démontré votre intérêt pour ce dossier dès le début de votre mandat.

En effet, vous avez accompli bien des choses, entre autres le développement de nouveaux logements subventionnés pour les familles et l'augmentation de l'offre de services pour les personnes itinérantes. Quant à la stratégie d'inclusion, qui demande d'intégrer 15 % de logements sociaux au sein de projets comptant 200 unités et plus, elle est un grand pari fait par votre administration. Malheureusement, n'ayant aucune force légale et étant purement incitative, cette stratégie se voit très souvent négligée ou détournée. Le dernier exemple en date est le projet Beau-Vin rue Papineau.

Malgré ces efforts se cachent sous l'ombre du Quartier des spectacles — notre fierté montréalaise — des centaines d'itinérants qui doivent combattre leurs problèmes de santé mentale et/ou leurs dépendances. Honteusement, notre société perçoit ces derniers comme un fléau, que ce soit dans les rues, notre tissu social ou notre conscience collective. Nous en sommes responsables. Même si nous savons que le besoin de logements subventionnés touche un large éventail de personnes, nous voulons insister dans cette lettre ouverte sur le sérieux problème des personnes itinérantes.

Logement permanent

Plus que jamais, tout au long de l'année, plusieurs voix ont avancé la même question: «Comment peut-on aider les personnes itinérantes?» Notre expérience démontre très clairement que la meilleure façon de leur venir en aide est de leur offrir un logement permanent à loyer modique.

Que ces personnes aient ou non des problèmes de santé mentale, qu'elles aient besoin de médication ou qu'elles soient délinquantes, il semble évident que l'accès à un logement approprié tenant de compte de ses caractéristiques spécifiques l'aide à gérer ses problèmes.

Ajoutons que certains n'ont besoin que d'un simple habitat subventionné qui leur permettra de se mobiliser dans leurs projets. D'autres ont besoin d'un milieu de vie où ils pourront prendre leur médication régulière avec le soutien de personnes empathiques. Enfin, certains ont besoin de partager des espaces communs avec d'autres pairs. Il faut comprendre qu'un type de logement ne peut convenir à toute personne et toute situation.

Nous voulons ici démontrer le danger de promouvoir une approche unique. La recherche Chez-Soi, présentement en oeuvre à Montréal, prône l'éparpillement d'unités de logement subventionné dans des immeubles du marché privé avec le soutien plus ou moins intensif d'une équipe d'intervention mobile. Ce modèle peut être approprié, dans certains cas, mais notre expérience avec les personnes itinérantes souffrant de problèmes de santé mentale nous prouve qu'elles subissent l'isolement social et, par conséquent, bénéficieraient grandement d'une vie communautaire comme celle offerte dans les projets des OSBL d'habitation.

OSBL d'habitation

Nous avons également remarqué que, même stabilisées avec une médication et un logement, ces personnes ont besoin d'un milieu de vie empathique et tolérant: le logement social est la meilleure façon d'assurer la stabilité résidentielle des personnes socio-économiquement vulnérables.

Il existe plusieurs types d'OSBL d'habitation à Montréal. Leur succès s'explique de diverses manières:
  • ils offrent des logements permanents et subventionnés;
  • ils proposent différents types d'habitation allant de la chambre avec espaces communs à des studios;
  • ils sont situés dans le grand centre de la ville, là où les personnes itinérantes ont des services à proximité qui leur sont familiers;
  • ils présentent divers formats de soutien communautaire permettant de ne pas l'offrir aux personnes qui n'en ont pas le besoin et de proposer une supervision plus individuelle aux personnes ayant besoin de médication et/ou de protection contre les abus/violences et le crime;
  • ils favorisent la participation des locataires comme membres du conseil d'administration et donc une réappropriation de leur citoyenneté.

Tous ces projets logent présentement des milliers d'individus qui étaient itinérants, mais qui ne le sont plus aujourd'hui. Chambreclerc, par exemple, organisme qui se consacre aux personnes itinérantes avec des problèmes de santé mentale, a permis la stabilité résidentielle de plusieurs centaines de personnes. «C'est coûteux!», direz-vous. Pourtant, c'est moins coûteux que de ne rien faire. En 2007, une étude d'une université de San Diego a suivi quinze personnes itinérantes pendant dix-huit mois pour démontrer qu'elles coûtaient au système (prison, police, urgences des hôpitaux, surdoses, etc.) 3 millions de dollars, soit 200 000 $ par personne.

Assez pour que chaque personne s'achète un condominium! Nous n'avons aucun doute sur le fait que les mêmes résultats s'appliqueraient chez nous, surtout si nous devions y inclure les coûts de l'hébergement d'urgence dans les refuges qui ne reçoivent qu'un maigre financement de l'État et sont alors financés en partie par des donateurs privés.

Depuis la désinstitutionnalisation des années 70, les données concernant la population itinérante ont explosé. D'après une étude canadienne datant de 2004, près de 66 % des personnes itinérantes vivent avec un diagnostic de maladie mentale. Ces personnes se sont vu offrir un refuge à cause de leur condition. Désormais, ces personnes sont dans la rue, désorganisées et aboutissent souvent en prison. L'institution carcérale a remplacé l'institution hospitalière sans que l'on développe de réponse adéquate.

Opération de solidarité

Monsieur le maire, nous sommes au fait des contraintes financières avec lesquelles notre ville doit composer. Les autres niveaux de gouvernement ont le pouvoir d'imposition que les villes n'ont pas. Et malgré cela, les villes se retrouvent responsables pour des services quotidiens sur lesquels nous comptons grandement. Malgré ces contraintes, nous comptons sur votre statut pour faire des démarches auprès des divers niveaux du gouvernement afin qu'il fasse face à ses responsabilités.

Sachez que nous vous soutenons dans toutes ces démarches et nous vous offrons notre solidarité. Une première étape serait de rendre publique une recherche de la Conférence canadienne des municipalités qui avançait que pour chaque dollar remis en taxes, en incluant tous les niveaux de taxation, 0,50 $ allait au gouvernement fédéral, 0,42 $ aux provinces et 0,08 $ aux villes.

Il est évident que la Ville ne peut être en mesure de subventionner seule les logements sociaux dont nous avons besoin. Ainsi, nous savons que la majorité de la subvention pour les logements provient des deux autres paliers de gouvernement et que ces sommes sont bien en deçà des réels besoins.

Une part de notre tâche est de dénoncer collectivement et publiquement le fait que le choix des gouvernements fédéral et provincial de négliger de financer les subventions pour le logement social est contre-productif et non efficace. C'est aussi une humiliation pour notre société qui ne traite pas décemment les personnes dans le besoin.

Quand des personnes sont mal logées ou sans logement, cela se reflète sur la société. La présence de personnes itinérantes provoque diverses réactions, qu'elles soient justifiées ou pas: cela va du sentiment d'insécurité à l'irritation ou à la pitié. Et ça, nous ne pouvons pas l'ignorer...

Les cinq auteures de ce texte sont respectivement présidente du Comité des citoyens de Milton Parc, présidente de la Fédération des OSBL d'habitation de Montréal (FOHM), vice-présidente du conseil d'administration de Chambreclerc, présidente de Chambrenfleur et directrice générale de la FOHM.

***

Lucia Kowaluk, Isabelle Leduc, Katie Kinnear, Hélène Sévigny, Claudine Laurin - Montréal

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5 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 30 août 2011 09 h 20

    Pour la dignité humaine...

    Le ton de la lettre est poli, respectueux, informé et nécessite une réponse des décideurs. Au-delà de toute considération financière, il reste qu'une société dite civilisée se doit de privilégier la dignité de ses membres les plus démunis. Et ça, cela n'est pas négociable!

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 août 2011 12 h 16

    Bravo

    Votre lettre est claire et mérite d'être appuyée. Vous posez le problème avec clareté et nous invite à l'action. Quand aurons-nous un parti politique qui s'occupera de cette problématique en des termes aussi clair et précis.

  • Etienne Caissy - Inscrit 30 août 2011 12 h 24

    Logement à prix modique = logement de moindre qualité

    Une autre forme de nivellement vers le bas de la société.

    Il y en a plein de logement à prix modique, il suffit de s'éloigner du centre ville.

    Pourquoi un travailleur honnête du centre ville désirant habiter près du travail et désirant un assez bon niveau de confort devrait laisser sa place à un itinérant?

    Après, les mêmes se plaindront de l'étallement urbain de la classe moyenne!

  • Vanessa Bouchard - Inscrit 30 août 2011 16 h 32

    Programmes disponibles

    Bonjour,

    Certains programmes provinciaux sont disponibles pour créer de tels logements. Je parle notamment du programme AccèsLogis de la SHQ. De plus, 15% du financement est donné par la Communauté métropolitaine de Montréal. De tels projets ont déjà vu le jour. Renseignez-vous auprès de groupes de ressources techniques qui sauront vous aider.

  • sawyergordon - Inscrit 30 août 2011 18 h 47

    REMARQUABLE

    Un texte remarquable, qui fait de vous, mesdames, des personnes d'exception.

    Félicitations. Ne vous découragez surtout pas !

    Gordon Sawyer