Gil Courtemanche, 1943-2011 - Les petits bonheurs

Gil Courtemanche
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Gil Courtemanche

En guise d'hommage et de salut à l'écrivain, journaliste et collaborateur du Devoir Gil Courtemanche, décédé hier des suites d'une longue maladie, nous publions cette chronique. L'auteur l'avait offerte en cadeau à ses lecteurs le 20 décembre 2008, à la veille de Noël.

Expliquer le monde est un piège. Celui qui le fait domine et risque de perdre ses repères, ses bases, ce millier de petites choses qui font la vie quotidienne, tissent les liens familiaux, nourrissent l'amour quotidien, l'amitié ou les plaisirs simples.

J'ai longtemps cru que la vie était relativement simple et le monde extrêmement complexe, et je ne me suis jamais demandé pourquoi j'écrivais tant sur le monde et si peu sur la vie.

Je sais un peu pourquoi j'écris: pour partager, pour donner ce que je découvre, ce que j'apprends. Vous ne pouvez être à La Haye, j'y étais, tout comme au Rwanda ou au Liban et en Éthiopie. Alors, je me dis que je vous représente, que je suis votre envoyé, votre messager. Je vous explique, je vous raconte, un peu comme un ami très renseigné qui écrit de longues cartes postales.

Mais quand je le fais, malgré l'affection que je peux avoir, je prends une posture de professeur, d'analyste. Je prends surtout une énorme distance, je me mets en dehors de vos vies et sûrement de la mienne.

Ce n'est pas rien de voir 60 enfants mourir en quelques heures dans le camp de Bati en Éthiopie, de fouiller dans les fosses communes du Rwanda pour retrouver le corps d'un ami. Cela vous retourne les tripes et le coeur. Il est extrêmement passionnant de fréquenter les coulisses de la Cour pénale internationale et d'avoir l'impression de participer à une mission fondamentale de la communauté internationale. Cela donne un sentiment de pouvoir et d'influence sur des événements historiques.

Mais tout cela risque de vous isoler, comme le succès crée une bulle dans laquelle on se love et s'admire.

On s'isole d'abord de ses origines, de son pays, des problèmes de son pays ou, ici, de sa province. On devient facilement méprisant pour les «petits» problèmes locaux, les questions linguistiques, la pauvreté locale, qui est supportable comparativement à celle du Zimbabwe, les urgences qui sont relativement efficaces comparées à celles de Kandahar. On perd la mesure des choses et du quotidien réel de sa propre société. Les pauvres québécois sont aussi pauvres que les pauvres africains, aussi impuissants, aussi démunis, et leurs enfants, aussi malheureux même si leur sort est différent. Ici, on ne meurt pas de faim comme en Afrique, mais on meurt d'impossibilité de vivre.

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Je disais plus haut que j'écrivais pour partager, alors partageons un peu dans cette période des Fêtes qu'on dit destinée au partage. J'ai découvert deux ou trois choses qui pourraient vous être utiles, pas pour comprendre le monde, mais pour vivre mieux. Une sorte de cadeau de Noël.

Le monde est d'une simplicité confondante. Des jeux d'intérêts, des blocs d'influence qui se modifient, qui évoluent de manière généralement prévisible, des forces économiques qui peuvent s'analyser. Il y existe des surprises, mais nul mystère impossible à percer.

La vie de tous les jours, par contre, quelle complexité et quel effort d'attention elle requiert. La complexité des relations humaines risque d'échapper à celui qui explique le monde, mais aussi à beaucoup d'autres. Car nous sommes nombreux à croire que la vie quotidienne est simple et dépourvue de pièges. Obnubilés que nous sommes par le travail, la crise, les habitudes ou le déneigement, notre regard pour l'autre est myope. Obsédés par le confort et la facilité, convaincus de les pourvoir, les hommes cessent de regarder, d'apprivoiser, de comprendre leurs proches.

Tout ici semble acquis sur le plan social, ce qui nous rend apolitiques et nous incline à voter de moins en moins. Et trop souvent, dans nos relations personnelles, nous manifestons le même comportement, surtout quand nous prétendons résoudre des problèmes importants.

En fait, je voulais vous parler de l'inutilité des grandes explications qu'on trouve dans les livres et les journaux renommés et de l'importance fondamentale des petits bonheurs et des attentions minuscules. Pas les fleurs offertes pour excuser un retard, mais la main tendue, la caresse chaleureuse, le mot amoureux, et surtout l'attention pour l'autre.

Là, j'écris surtout pour les hommes, car nous nous complaisons facilement dans l'explication du monde et le refus de la vie qui nous semble trop complexe et désordonnée. Les hommes craignent l'incertain, le douteux, l'incompréhensible.

Le colonel Bagosora, maître d'oeuvre du génocide au Rwanda, [vient d'être] condamné à la prison à vie par le tribunal d'Arusha. J'en ai pris note, mais je ne pense qu'au sapin de Noël, aux cadeaux et aux petits bonheurs que j'ai si souvent oubliés parce que je ne pensais qu'au colonel Bagosora.

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