S'engager à gauche sans être partisan de la souveraineté: mission impossible?

Le passé militant de Mme Turmel est symptomatique d’une articulation de plus en plus difficile entre le fait d’être politiquement progressiste — ou d’avoir une identité militante de gauche — et le fait de vivre au Québec.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Le passé militant de Mme Turmel est symptomatique d’une articulation de plus en plus difficile entre le fait d’être politiquement progressiste — ou d’avoir une identité militante de gauche — et le fait de vivre au Québec.

Nycole Turmel a, la semaine dernière, déchiré sa carte de Québec solidaire (QS) et déclare regretter de s'être engagée dans deux partis souverainistes, QS et le Bloc québécois (BQ). Le passé militant de Mme Turmel lui cause quelques tourments à l'interne (tous les députés NPD ne semblent pas avoir été au courant de ses affiliations souverainistes passées) et, bien sûr, soulève l'ire des médias anglophones, qui demandent des comptes... bien que ce ne soit pas la première fois dans l'histoire politique canadienne qu'un chef de l'opposition officielle ait un passé souverainiste.

Au-delà de la conjoncture, cet incident est riche d'enseignement et illustre des transformations profondes de la vie politique québécoise, en cours depuis le milieu des années 90, qui risquent de se propager aux dynamiques politiques fédérales.

Le passé militant de Mme Turmel est symptomatique d'une articulation de plus en plus difficile entre le fait d'être politiquement progressiste — ou d'avoir une identité militante de gauche — et le fait de vivre au Québec.

Le NPD, avec son contingent de députés du Québec, devra apprendre à s'accommoder de ce qu'une partie de ses députés sont surtout de gauche, et peut-être souverainistes ou autonomistes, et ont en tout cas une position relativement ouverte sur la question du statut politique du Québec. En ce sens, le profil de Mme Turmel représente fort bien une partie (difficile à chiffrer) de l'électorat qui, tout en étant avant tout à gauche, n'a pas une position arrêtée sur la question nationale, mais plutôt une position contingente. Qualifions cette position de «pourquoi pas, ça dépend», dans la mesure où elle sert au mieux l'ancrage à gauche des électeurs.

Des causes

L'existence de cette portion de l'électorat tient à plusieurs facteurs.

Premièrement, le Parti québécois s'est progressivement éloigné des valeurs qui fondent l'identité politique de gauche: sur la question de la juste redistribution des richesses, de la propriété collective (publique ou coopérative), de la défense des intérêts des moins bien nantis. Le premier gouvernement Bouchard est probablement le moment où cet éloignement a commencé, et il n'y a pas eu de véritable ajustement depuis.

Cette transformation a notamment eu pour conséquence une disjonction progressive des causes sociales et nationales dans le débat politique au Québec. De plus en plus, les militants et les électeurs de gauche ont commencé à entrevoir la possibilité de penser la gauche en dehors de l'atteinte de la souveraineté et, surtout, en dehors du PQ. Il s'agit d'un changement majeur qui semble appelé à durer. Ce changement est à l'origine, au moins en partie, de l'émergence de QS.

Deuxièmement, la conjoncture politique. La «menace conservatrice» au niveau fédéral vient supplanter les vues «du Québec» de la politique fédérale. Les gouvernements Harper successifs, même minoritaires, par leur action (et leur inaction) sur le front des politiques environnementale, économique, culturelle et étrangère, ont un effet direct sur la vie des Québécois. Il ne s'agit plus d'un palier gouvernemental relativement éloigné face auquel la stratégie la plus efficace consiste à «représenter les intérêts du Québec», comme l'a répété ad nauseam le chef du Bloc durant la dernière campagne électorale, sans bien sûr préciser quels seraient ces intérêts, si tant est qu'il existe des intérêts unifiés. Interpellés par la politique fédérale, les électeurs de gauche du Québec (souverainistes ou non) ont voté... à gauche.

Un universalisme dépassé

Troisièmement, la transformation de l'engagement militant lui-même. Cette dimension dépasse le contexte québécois et concerne d'autres démocraties occidentales. Les sociétés sont confrontées à des enjeux d'une complexité croissante, notamment parce que nous sommes davantage conscients de l'interdépendance des facteurs qui déterminent nos conditions matérielles d'existence (l'économie, l'écologie, les relations avec les autres sociétés, etc.).

Ainsi, il est de plus en plus difficile d'adhérer à une cause qui prétend résoudre tous les problèmes (comme la souveraineté du Québec) ou englober toutes les autres causes (c'est également vrai pour une certaine gauche). Les militants d'aujourd'hui se méfient de l'universalisme des solutions toutes faites et jaugent leur appartenance à des organisations en fonction des enjeux, des contextes, des forces en présence. On note, du coup, une volatilité des affiliations, comme il y a une volatilité de l'électorat d'une élection à l'autre.

Je ne pense pas qu'il faille l'interpréter comme une volatilité idéologique, perçue négativement comme l'absence de valeur ou de vision politique (que n'avons-nous pas entendu sur la cécité des électeurs québécois lors des dernières élections fédérales!), mais plutôt comme la recherche du meilleur médium politique possible en fonction des contextes. Dans cette perspective, les organisations, dont les partis politiques, ne sont plus que des outils, plus ou moins détachés des identités militantes et politiques. On peut alors être cohérent sur le plan idéologique tout en changeant d'allégeance partisane à chaque élection.

Autrement dit, c'est comme si l'engagement politique de gauche n'avait, jusqu'à tout récemment, pas pu s'exprimer au Québec en dehors des partis souverainistes (PQ, BQ, QS). Le transfert vers le NPD change la donne, mais pas tant que ça. Il risque aussi d'obliger les élus et les militants du parti qui ne viennent pas du Québec à revoir leur conception du fédéralisme et des relations entre le Québec et le reste du Canada.

Peut-être la vie politique canadienne (et québécoise) deviendra-t-elle un jour plus mature; il sera alors possible, sans être traité de traître à «la cause» — et quelle que soit la cause —, d'assumer à gauche la position du «pourquoi pas, mais ça dépend».

***

Pascale Dufour - Professeure, Département de science politique, Université de Montréal
21 commentaires
  • helene poisson - Inscrite 9 août 2011 03 h 00

    Michel Chartrand a déjà été moine...

    ...alors que Mme Turmel n'ait pas toujours été membre du NPD, who cares?

    D'ailleurs, selon moi, dire que Québec solidaire est souverainiste est aussi vrai qu'affirmer que la constitution soviétique sous Staline reconnaissait le droit de l'Ukraine à l'auto-détermination. Ou, si vous préférez, que Stéphane Dion aurait reconnu un ''OUI'' majoritaire au référendum de 1995. En théorie, tout cela est exact sur papier... seulement sur papier.

    Pour assurer ''la paix, l'ordre et le bon gouvernement'' comme le prescrit si bien l'Acte de l'Amérique du Nord Britannique, le gouvernement fédéral possède TOUS les pouvoirs. Les nostalgiques pourront toujours relire les inutiles rapports Gomery, MacDonald ou Keable pour sécher leurs larmes en tournant ces pages démontrant la suprématie du pouvoir de l'argent sur les forces armées. (Désolé Général Dallaire)

    Le véritable problème des Canadiens surviendra quand ils découvriront que leur actuel premier conservateur a toujours gardé son programme du Reform Party sur son coeur , en attendant d'être enfin majoritaire. le 2 mai dernier. M. Harper peut maintenant dire: '',Just watch me go'' comme M. Trudeau lors de l'adoption de la Loi des mesures de guerre. ( Surtout si Obama perd en novembre 2012)

    De toute façon, l'électorat québécois a voté NPD pour ''faire changement'' tout en sachant fort bien que le NPD, même majoritaire, ne ferait pas ''de'' changement.

    Pourquoi la souveraineté ?
    ''Un seul shylock coûte moins cher que deux... peu importe qu'il soit droitier ou gaucher.'' dixit Ti-Guy Emond.

    Mme Dufour, j'aime bien votre ''pourquoi pas mais ça dépend'' qui me rappelle le ''Je n'ai rien contre le fait d'être pour, mais je ne suis pas sûr d'ëtre pour le fait d'être contre'' de ces sondages sur les vertus de la clôture en broche piquante (de M. Charles Sirois) par rapport à la corde raide (de M. François Legault).

  • Catherine Paquet - Abonnée 9 août 2011 04 h 03

    Très intéressante analyse...

    Mais sa première contribution me semble bien celle de situer fermement le PQ au rang des partis politiques traditionnels. Ce qui permet à son chef de prôner une gouvernance souverainiste: Dabord prendre le pouvoir. Ensuite: ««l'indépendance... peut-être, pourquoi pas, ça dépend...»»

    Et sa deuxième contribution serait de reléguer dans une vague diaspora les militants de l'indépendance du Québec.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 9 août 2011 06 h 29

    P'tet ben qu'oui, p'tet ben qu'non

    Pourquoi pas, mais ça dépend.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 août 2011 07 h 14

    Ça tient pas debout.


    C'est pourtant simple. Est-ce que je veux ou pas la souveraineté du Québec?

    C'est la question qu'il faut se poser.

    La position qui consisterait à dire: "Pourquoi pas mais ça dépend" révèle à mon avis une incapacité de se prononcer ou un refus de se prononcer pour des raisons de stratégie politique.

    Les gens qui adoptent une telle attitude ne veulent tout simplement pas se mouiller.

    Ce n'est pas parce que vouloir la souveraineté du Québec serait indiscutablement la seule position acceptable à prendre. Ce sera peut-être une erreur. Mais il en est ainsi de toutes les décisons qui sont prises en politique.

    Et il est évident que la souveraineté du Québec ne règlera pas tout. Bien des problèmes vont continuer d'exister et les Québécois vont continuer à diverger d'opinion sur les réponses à apporter à ces problèmes. C'est comme ça dans tous les pays et il en sera toujours ainsi.

    Mais c'est qu'à un moment donné il faut se brancher si on veut avancer.Il faut faire un choix. Il faut arrêter de tataouiner comme le font beaucoup de gens de gauche, semble-t-il.

    Au moins, quand le Québec sera souverain comme le sont les USA, comme l'est la France, comme l'est la Grande-Bretagne, comme le sont tous les pays qui font partie de l' Organisations des Nations Unies (l'ONU), au moins, à ce moment-là, le Québec détiendra tous les pouvoirs qui reviennent à un pays indépendant et non pas seulement une partie de ces pouvoirs comme c'est le cas actuellement.

    Madame Dufour me donne l'impression de s'exprimer comme étant elle-même une partisane du NPD ou tout au moins comme une femme qui se veut être de gauche que comme un professeur-chercheur d'université.

    Cela me laisse perplexe.

  • Roland Berger - Inscrit 9 août 2011 08 h 38

    Bravo et merci !

    Madame Dufoour, bravo et merci pour cette excellente analyse. Votre propos nous sort du « c'est comme ça parce que c'est comme ça. X
    Roland Berger