Le marché est libre, mais pas l'homme

Dans notre société moderne avancée, tout est rattaché au marché puisque, comme l'a noté Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie à l'Université Paris-VII, «la mobilisation sur le travail conduit à l'inverse l'ordre des priorités, comme si la société tout entière devait se mettre au service de l'économie». Et comme l'ont remarqué à leur tour Pierre Dardot et Christian Laval: «Loin d'être l'obstacle que l'on croit à cette extension de la logique du marché, l'État en est vite devenu l'un des principaux agents, sinon le vecteur essentiel.» [...]

L'intensification de la mondialisation a permis au marché d'acquérir le pouvoir qu'il a aujourd'hui. Il est facile de constater avec quelle aisance les entreprises délocalisent leur production dans les pays sous-développés, tout ça dans le but d'économiser le plus d'argent possible et atteindre l'objectif ultime dans une société capitaliste, l'augmentation du capital.

Tout ce chaos économique a une influence directe sur une autre espèce en voie d'extinction, la démocratie. Le néolibéralisme a enlevé à l'Homme moderne son seul outil qui lui permettait de se représenter en ce début de XXIe siècle, par conséquent celui-ci se retrouve esclave de lois économiques qui n'ont, la plupart du temps, aucun sens.

Les travailleurs et leurs droits

Cette disparition de la démocratie et de l'État-providence nous pousse à nous interroger sur les conditions des travailleurs au Québec et au Canada qui passent trop souvent sous le radar public puisque le débat se centralise surtout autour des salaires. À la suite de la perte de milliers d'emplois dans les dernières semaines au Québec, notamment chez IQT qui est l'exemple le plus percutant, la question de la sécurité d'emploi doit resurgir et faire partie du débat public et politique sur la scène québécoise et canadienne.

Les travailleurs sont constamment soumis à du harcèlement psychologique ainsi qu'à l'instabilité reliée au travail et ils sont sans arrêt mis en concurrence les uns contre les autres, tout ça au nom du libre marché qui leur enlève toute essence humaine. Les syndicats ne sont plus aussi présents qu'ils l'ont déjà été et leur pertinence est remise en question. Non pas parce que ceux-ci n'ont pas de raison d'exister, mais tout simplement parce que la façon dont ils sont gérés laisse à désirer.

Les conventions sont signées avec les employeurs tous les trois ou quatre ans, ce qui ramène au même problème que la démocratie représentative. Pour reprendre les termes utilisés par Cornelius Castoriadis qui reprenait l'idée de Rousseau critiquant la démocratie anglaise: «Les Anglais se sentent libres parce qu'ils élisent leur Parlement, mais en réalité ils ne sont libres qu'un jour tous les cinq ans.» De même, les travailleurs se sentent libres un jour tous les trois ou quatre ans, puisque c'est seulement là qu'ils ont le droit d'affirmer leurs intentions et de défendre leurs acquis.

Avec les exemples encore plus explicites au niveau fédéral, dont la loi spéciale qui a forcé les travailleurs de Postes Canada à rentrer au travail sans avoir eu le droit de négocier convenablement, il est permis de douter du bien-être de la supposée liberté individuelle que l'État capitaliste conservateur défend du plus fort qu'il peut.

Il serait juste de ranimer le débat sur le manque de démocratie et la disparition de l'État-providence pour le bien-être de chacun des individus qui font partie de la société. De plus, il serait pertinent de repenser la façon de faire des syndicats, qui sont le seul moyen de pression que les travailleurs ont. [...] Repenser l'État et la pratique du syndicalisme est une chose indispensable pour que les individus reprennent leur destinée en main, sans quoi nous risquons de sombrer dans une dictature économique.

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Adis Simidzija, étudiant en sociologie à l'Université du Québec à Montréal

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