Crise alimentaire - La famine en Somalie ne tombe pas du ciel

En 1992, la Somalie connaît une terrible famine: la pire que l'Afrique ait connue depuis celle d'Éthiopie en 1985. Qu'est-ce qui explique cette famine où 300 000 Somaliens sont morts de faim? Et aujourd'hui, qu'est-ce qui explique la crise alimentaire qu'elle connaît depuis plusieurs mois, voire des années?

Il est vrai que la Somalie, l'un des dix pays les plus pauvres, est un pays aux maigres ressources naturelles à cause de son environnement plutôt aride. Par conséquent, la plus grande partie du territoire ne convient qu'à l'élevage. Ces facteurs sont à considérer, mais les famines ne s'expliquent plus, comme elle par le passé, seulement par les conséquences des conditions climatiques. Elles résultent plutôt de la rencontre d'un ensemble de facteurs qui entraînent la dégradation progressive des conditions de vie des populations. Autrement dit, elles ne sont plus un phénomène accidentel.

Les causes des récentes famines sont davantage d'origine humaine que climatique. Comme le mentionnent plusieurs auteurs, dont Sylvie Brunel, géographe et spécialiste des questions sur la famine: «Il n'existe plus de famines climatiques, c'est-à-dire qui puissent s'expliquer uniquement par des caprices de la nature, sécheresses ou inondations, qui priveraient les hommes de nourriture et les occulteraient à la faim.»

Deux raisons majeures font en sorte que les famines ne sont plus «naturelles»: les technologies aptes à les prévenir lorsqu'elles sont susceptibles de relever de la nature et la circulation de l'information dans le monde. À cet effet, la communauté internationale dispose d'un système mondial d'information d'alerte rapide qui examine la planète et empêche, par exemple, que des sécheresses dégénèrent grâce à l'envoi d'aide alimentaire d'urgence.

Placé sous la responsabilité de la FAO, après la crise alimentaire en Afrique du début des années 1970, ce système a recours aux technologies de pointe avec des satellites qui permettent de récolter des estimations sur les prévisions météorologiques, la pluviométrie, les proliférations de criquets, ainsi que des informations relatives aux sécheresses.

Bien qu'une sécheresse traverse la Corne de l'Afrique lorsque la famine en Somalie survient en 1992, il apparaît que c'est une conjonction de facteurs humains qui en étaient principalement la cause. Par exemple, les 21 années qu'avait duré le régime de Siad Barré furent largement responsables de l'instabilité alimentaire. Ce dernier s'approprie la plupart des ressources du pays, il redistribue les meilleures terres à ses proches et néglige les politiques agricoles, où la sécurité alimentaire n'est pas une priorité.

Il ne faut pas oublier que dans les années 1980, jusqu'à 75 % de l'aide alimentaire est détournée par Barré. Pour plusieurs, cette aide internationale n'a fait qu'appuyer une dictature sanglante où les donateurs (principalement états-uniens) ont fermé les yeux, car la Somalie était considérée comme une alliée importante dans le contexte de la guerre froide.

La famine qui survient en 1992 se déclenche dans un contexte de guerre civile, mais nous pouvons constater que la Somalie avait depuis longtemps une sécurité alimentaire fragile. Le rôle des institutions mondiales n'est pas à négliger. Dès le début de 1992 la famine frappe ce pays, et pourtant les Nations unies, les pays donateurs et les médias ne s'intéressent réellement au sort des affamés que six mois plus tard. Lorsqu'ils se décident à aider, les morts se comptent déjà par milliers et les organisations sont aux prises avec les pillages des denrées alimentaires perpétrés par les «seigneurs de guerre». C'est alors qu'une intervention militaire a lieu et prend le pas sur l'humanitaire.

Insécurité permanente

Ces observations nous révèlent que la nature de la présente crise alimentaire qui sévit dans la Corne de l'Afrique, et plus particulièrement en Somalie, est aussi politique. Dominée par la loi des clans, la Somalie vit une insécurité permanente, où aucun gouvernement n'a réellement réussi à s'installer depuis la chute de Siad Barré en 1991.

Ce qui caractérise la Somalie aujourd'hui est le chaos, la piraterie, l'absence d'infrastructures de base et de services, notamment dans les secteurs de la santé et de l'éducation. Bref, depuis plus de 20 ans, la guerre civile a plongé le pays dans l'imbroglio le plus complet. Affirmer que la présente famine en Somalie est due à une sécheresse serait inévitablement la banaliser.

Par ailleurs, si l'on fait une analyse des famines mondiales des 40 dernières années, on remarquera qu'elles ont toutes été causées par de grandes crises politiques. La sécheresse accentue inévitablement les famines, mais le manque de démocratie et les guerres sont bien plus à l'origine de celles-ci.

En 1992, l'absence de volonté à réellement comprendre les causes de la famine en Somalie dessinait le triste résultat d'un échec humanitaire. Il est clair que l'inquiétude que l'on peut avoir sur l'alimentation en Somalie devrait se porter avant tout sur le terrain politique. Il en résulte que la démocratie et la paix deviennent des enjeux primordiaux pour régler à long terme le problème de la faim dans cette région d'Afrique. En attendant, cette faim (malnutrition, sous-alimentation et famine) laisse les Somaliens entièrement dépendants de l'extérieur.

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Nathalie Sentenne, spécialiste en développement et en crises alimentaires - L'auteure enseigne la science politique au cégep de Joliette. Elle a aussi fait des reportages photographiques avec UNICEF et Médecins du monde à Madagascar et collaboré avec l'Institut de la Terre de l'Université de Columbia (New York) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Mali.
5 commentaires
  • Gordon Craig - Abonné 26 juillet 2011 08 h 07

    Politique ou Militaire?

    La crise en Somalie est avant tout militaire et religieuse.

  • Yves Côté - Abonné 26 juillet 2011 13 h 13

    Si je vous comprend bien Madame...

    Si je vous comprend bien Madame Sentenne, à l'unisson, ne faisons rien pour sauver ces vies humaines qui ne tiennent plus qu'à un fil et ainsi, tout ira mieux ?
    Si je ne vous comprend pas, SVP Madame, de toute votre science, acceptez de nous refaire un texte qui parle de 2011 plutôt que de 1992 en y intégrant votre solution d'urgence pour qu'on puisse tous continuer à être des Hommes debout...
    Merci.

  • Jacques Morissette - Abonné 26 juillet 2011 13 h 34

    Bravo! Votre texte est lucide et courageux.

    En résumé, les famines seraient dues, pour la plupart, à des oligarchies très bien organisées. Ce sont d'ailleurs ces mêmes oligarchies organisées qui, complice avec certains médias, véhiculeraient l'idée tout à fait trompeuse que ce sont les aléas de la météo qui cause les famines et qui en sont les grandes responsables.

  • Françoise Breault - Abonnée 26 juillet 2011 17 h 52

    Comment on fabrique une famine

    En effet une famine ne tombe pas du ciel.

    A ce sujet l'article de Chossudovsky: Comment on fabrique une famine est très éclairant: http://www.pressegauche.org/spip.php?article7738

  • Martin Pelletier - Inscrit 26 juillet 2011 21 h 09

    À qui la faute, à ceux qui souffrent ou à ceux qui profitent du malheur?

    Sans doute étiez-vous à un conférence ou un atelier d'été en compagnie de M. Chossudovsky qui a lui même publié un texte sur le même sujet la même journée :

    http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va