La mort de mon grand-père

Lorsque je contemple cette vie de mon grand-père, sa grandeur et ses misères, sa candeur et sa petitesse, je ne peux m’empêcher d’y voir le portrait d’une certaine génération dont le Québec d’aujourd’hui est incontestablement l’héritier.<br />
Photo: Agence Reuters Michaela Rehle Lorsque je contemple cette vie de mon grand-père, sa grandeur et ses misères, sa candeur et sa petitesse, je ne peux m’empêcher d’y voir le portrait d’une certaine génération dont le Québec d’aujourd’hui est incontestablement l’héritier.

Mon grand-père est mort en ce printemps. Il a été, de son vivant, aimé et respecté de tous. Il est né en 1926 dans une famille d'une dizaine d'enfants qui s'était établie au «Royaume» du Saguenay après avoir parcouru le Québec de la Charlevoix à l'Abitibi en quête de subsistance. Il épousa ma grand-mère très jeune, comme il se doit, et passa avec elle la totalité de son existence. Atteinte d'Alzheimer depuis peu, elle ne survivra sans doute pas très longtemps à sa mort.

Ils eurent eux-mêmes sept enfants, dont la première, ma mère, est née en 1950. Mon grand-père appartient donc à cette génération des parents des baby-boomers, et c'est cette génération charnière entre la tradition et le Québec dit moderne qui s'éteint avec lui.

Son propre père était mort alors qu'il était adolescent. Il avait alors pris sa famille — nombreuse — en charge, ses deux frères aînés ayant pris le chemin de l'alcool et des mauvais coups. Mon grand-père aura fait plusieurs métiers, raccordé plusieurs petits boulots pour faire vivre ensuite sa propre famille dans cette maison de Jonquière qu'il avait lui-même construite et que s'est affairée à entretenir ma grand-mère.

Son boulot le plus conséquent a été d'être facteur. Faisant partie de ces gens qui se donnent corps et âme, et orgueilleux, il courait littéralement dans les rues et sautait d'escalier en escalier pour livrer le courrier. Il était fier de bien servir la société du Dominion en faisant deux routes plutôt qu'une, et plus vite que ses collègues. Ce serait d'ailleurs comme ça qu'il aurait connu ma grand-mère, qu'il aurait impressionnée par ses prouesses en lui livrant ses factures.

La religion

Mon grand-père était un catholique très croyant et pratiquant, la religion du «P'tit Jésus» et du «Bon Dieu», du chapelet et des rameaux bénits. Il était le directeur de la chorale et un des piliers de sa communauté. Animés par les va-et-vient des familles nombreuses, les Noëls de mon enfance, dans sa maison, étaient magiques. Tout le monde y passait, on y jouait de la musique, on chantait constamment, l'odeur de la pâte à pain levant près des calorifères sous les fenêtres emplissait les pièces, l'arbre de Noël touchait au plafond et les cadeaux débordaient sous ses branches.

Les tables débordaient de victuailles. La tradition vivait: pâtés, tourtières et desserts se succédaient dans un tourbillon. Mon grand-père récitait le bénédicité avant chaque repas, et après la messe de minuit, il y avait toujours un oncle lointain pour faire le père Noël pour les nombreux enfants fascinés.

Peu à peu, les enfants de mon grand-père ont quitté sa maison et le Saguenay, devenant qui militaire, qui banquier, qui cuisinier, qui un peu perdu, qui femme au foyer.

Le repos

Un jour, les deux routes de poste que faisait mon grand-père lui permirent une seule pension et un peu de repos. Avec ma grand-mère, ils s'achetèrent une roulotte sur un minuscule terrain en Floride où ils passèrent leurs hivers, en proche compagnie d'autres Canadiens français qui comme eux pouvaient jouir de ce que leur ancienne condition de porteurs d'eau leur avait fait chérir plus que tout: un morceau de l'American Dream, un certain confort matériel et une fascination pour tout ce qui facilitait la vie, de la télécommande au micro-ondes.

Ils décidèrent enfin de suivre une de leur filles dans l'exode, vendirent la maison et emménagèrent à Granby dans un de ces blocs-appartements entourés de stationnements et construits sur des terrains vagues où l'on avait rasé tous les arbres pour faire plus simple. Mon grand-père était très fier que le parcours vers le Zellers et le Super C se faisait à pied en traversant la route 112.

Autour d'un cabaret

Ses enfants disséminés partout dans la province et sans la maison familiale, on ne se réunissait plus à Noël comme avant. Mon grand-père tenait quand même à rassembler toute la famille une fois par année. Il choisissait généralement un restaurant de type fast-food et chacun allait se procurer sa portion de poulet frit, de frites et de boisson gazeuse avec un cabaret. Plus personne ne recevait, plus personne ne servait.

Malheureusement, ce genre de restaurant ne permet pas de coller des tables et de s'asseoir tous ensemble, mais qu'importe, mon grand-père était fier: il pouvait «payer la traite» à tout le monde et il était convaincu de nous faire plaisir car il s'agissait là des nouvelles et bonnes manières de faire. Il fallait voir mon grand-père vanter l'efficacité des friteuses et rôtisseuses qui parvenaient à remplir tous ces cabarets en quelques minutes.

Qu'il était impossible de s'ouvrir une bouteille de vin en pareil endroit importait peu: l'alcoolisme des familles d'antan avait provoqué une abstinence obstinée en réaction, et le plaisir de la communion autour du vin ne faisait pas partie des moeurs. La perte de l'amour de la bonne chère ne pouvait que suivre, tombé des bagages dans le voyage de Jonquière à Granby. Mon grand-père ne se rendait même pas compte qu'en ces moments, il oubliait de faire le bénédicité. Comme il ne se rendait pas compte que les conditions minimales de la communauté et du sens n'étaient plus réunies, que le rituel était vide.

Le pire, le meilleur

Mon grand-père était un homme simple, sans grande éducation et sans grande aspiration, comme bien des gens de sa génération. Il appliquait son intelligence à remplir ses mots croisés plus vite et mieux que tout le monde.

Les débats politiques, qui avaient surtout lieu lorsque j'étais jeune, étaient d'abord pragmatiques et centrés sur la personnalité des politiciens. Il était fédéraliste, par loyauté à la Poste, sans doute, et l'argument de Trudeau sur la perte des pensions de vieillesse si le Québec devenait souverain avait un effet certain.

Comme bien d'autres Canadiens français, quoique colérique et orgueilleux, mon grand-père n'aimait pas la «chicane», et c'est sous cet aspect que se présentaient la question nationale et les revendications sociales. Les enjeux sociaux, écologiques et internationaux étaient du chinois. Il n'y avait pas de livres ou de disques chez lui, il n'est jamais allé au théâtre, au cinéma non plus. Au-delà de la chorale, des longues marches et du club social, la télé, TVA et TQS, le plus souvent allumée même lorsque personne ne la regardait, suffisait.

Ces derniers mois, mon grand-père avait peur. L'impuissance de sa condition éveillait encore l'orgueil, et la frustration. Une vie entière de ferveur catholique, sa religion du «P'tit Jésus», ne semble pas lui avoir procuré beaucoup de sérénité, ni à ma grand-mère, à l'approche de la mort. La famille, elle, autrefois tissée serré et un modèle de fraternité, a depuis un moment déjà commencé à se désagréger, rongée par les jalousies, les remords, les reproches et toutes ces autres choses refoulées plutôt que mises au jour. La tradition, en cela au moins, aura survécu.

Lorsque je contemple cette vie de mon grand-père, sa grandeur et ses misères, sa candeur et sa petitesse, je ne peux m'empêcher d'y voir le portrait d'une certaine génération dont le Québec d'aujourd'hui est incontestablement l'héritier, comme une métaphore du passage léger et inconscient à une certaine modernité.

En revenant du salon mortuaire et tandis qu'un anonyme remplit une urne des cendres du cadavre de mon grand-père — une autre nouveauté moderne plus commode et plus propre que l'enterrement —, il ne me semble pas très clair ce qui, du passé lointain et du passé proche, participe du pire et du meilleur.

***

François Gauthier, sociologue et professeur, Département de sciences des religions, Université du Québec à Montréal
16 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 juillet 2011 04 h 05

    Merci.

    Merci à Monsieur Gauthier et au Devoir de nous avoir donné à lire un texte fait d'autant de sensibilité que de sincérité.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 25 juillet 2011 07 h 40

    Plusieurs peuvent se reconnaître ici

    Félicitations pour le beau texte, vous possédez l'art du conte prenant. Ça me fait penser à la chanson de Jean Ferrrat.

    Faut-il pleurer, faut-il en rire? Fait-elle envie ou bien pitié?
    Je n'ai pas le cœur à le dire, on ne voit pas le temps passer.

    Ou à celle de Trenet : Que reste-t-il de ces beaux jours?

    Un petit village un vieux clocher
    Un paysage si bien caché
    Et dans un nuage le cher visage
    De mon passé

    Les ceintures fléchées de nos ancêtres sont bien rangées et nos traditions ont pris toute une débarque avec de nouvelles façons de passer notre temps.

    Est-ce que les Québécois francophones sont maintenant si différents des autres Canadiens, depuis que nous ne sommes plus un lot de porteurs d'eau...sauf rares exceptions.

  • Yvon Bureau - Abonné 25 juillet 2011 07 h 42

    Gratitude

    Gratitude pour ce beau texte, bien travaillé et agréablement écrit.

    Que la vie est intense et pleine de vie !

    La vie une valse de valeurs vécues dans des humains très incarnés, avec leurs grandeurs et leurs limites. À nous de continuer la danse, en faisant simplement du mieux que l'on peut.

    Chaleureuses sympathies à vous et à toute votre famille.

  • Geneviève Laplante - Inscrite 25 juillet 2011 07 h 45

    Quelle lucidité !

    Je suis plus âgée que votre mère et très probablement plus près de l'âge de votre grand-père que du vôtre. Mais je salue bien bas votre lucidité, votre fine observation, votre description intelligente de toute une partie de la société québécoise. J'ai reconnu une bonne partie de ma vie et de celle de mon entourage en lisant cet article. Je le garde précieusement pour mieux me rappeler que je suis moins seule que je le pensais.

    Votre article vaut plusieurs thèses, Monsieur. Bravo !

    Geneviève Laplante, abonnée

  • Bertrand,Mireille - Abonnée 25 juillet 2011 09 h 08

    Beaucoup d'amour !

    Quel beau texte. Mon père avait l'âge de votre grand-père, né aussi en 1926 - mais décédé le 3 décembre 2008 - et moi-même, née en 1950. Des vie différentes, mais qui se ressemblent également. Un beau témoignage que vous avez fait à votre grand-papa. Juste et sensible. Je vous félicite.

    Mireille Bertrand