Les services de santé à l'île Verte: un exemple pour le Québec

Le bateau-taxi de l’île Verte. Le système de santé qui y existe pourrait servir de modèle tant au Québec qu’à l’étranger. Il a toutes les caractéristiques que les chercheurs et les responsables des systèmes de santé au Québec, au Canada et dans les organisations internationales, comme l’Organisation mondiale de la santé, recommandent partout dans le monde.<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Le bateau-taxi de l’île Verte. Le système de santé qui y existe pourrait servir de modèle tant au Québec qu’à l’étranger. Il a toutes les caractéristiques que les chercheurs et les responsables des systèmes de santé au Québec, au Canada et dans les organisations internationales, comme l’Organisation mondiale de la santé, recommandent partout dans le monde.

Une petite fille de quatre ans tombe, tête la première, d'une hauteur de 4 pieds sur un bloc de béton dans la cave de sa maison à l'île. Son front est ouvert, son visage est en sang. Sa maman fait le 911. Quelques minutes plus tard, trois «premiers répondants» et l'infirmière sont sur place. Ils évaluent la situation, arrêtent l'hémorragie et appellent le capitaine du bateau-taxi.

Il reste une fenêtre d'une demi-heure avant l'enclavement de la marée basse. Vu l'importance de la chute, de la taille de la plaie et de l'âge de l'enfant, les infirmiers décident de transférer la petite à l'hôpital. Le capitaine du bateau-taxi est prêt, mais il faut faire vite, car il ne reste que très peu d'eau avant que la marée soit complètement basse. L'infirmière prévient l'urgence de l'hôpital de Rivière-du-Loup et, quelques minutes plus tard, la petite, sa maman et l'infirmière sont à bord du petit bateau en direction de L'Isle-Verte. Puis, elles prennent l'auto d'un des premiers répondants, stationnée sur quai de l'autre côté, et elles arrivent à l'hôpital. Le médecin les attend à l'urgence, il fait immédiatement huit points de suture et garde la petite cinq ou six heures en observation.

En fin de journée, Jacques est au quai de L'Isle-Verte pour ramener la petite patiente à l'île avec sa maman et l'infirmière, qui les a accompagnées durant toutes ces heures. Le lendemain, le couple d'infirmiers s'assure que tout va bien. Trois jours plus tard, ils enlèvent les points.

D'autres histoires

Un résidant de l'île subit une intervention au genou à Rivière-du-Loup. Il décide de rentrer chez lui pour sa convalescence. L'infirmier de l'île viendra chez lui quotidiennement, durant plusieurs semaines, pour sa médication et pour l'aider à faire ses exercices. La convalescence est optimale, et le patient retrouve sa mobilité.

Un autre résidant de l'île, vivant seul, une force de la nature, tombe malade. Les infirmiers l'envoient consulter un médecin, qui demande immédiatement une admission à l'hôpital pour des examens. On diagnostique un néo-terminal. Désirant vivre jusqu'au bout chez lui à l'île, le patient sera pris en charge par le couple d'infirmiers durant des mois. Tout est fait pour assurer son bien-être et lui éviter la souffrance: les infirmiers aménagent sa maison, les proches lui apportent des repas, des amis passent le saluer. Les infirmiers viennent le voir tous les jours, parfois plusieurs fois dans la journée, et à la fin, se relaient auprès de lui, même la nuit.

Mais, à un moment donné, les limites sont atteintes. Le malade quittera l'île fièrement, sur ses pieds, deux jours avant son décès, pour se rendre à la maison de fin de vie de Rivière-du-Loup.

Il existe à l'île Verte une multitude d'histoires semblables, qui ne sont ni des rêves ni des fictions. De très nombreux habitants de l'île et de nombreux visiteurs les ont vécues. Les soins offerts par les infirmiers du dispensaire avec l'aide des «premiers répondants», 24 heures par jour, tous les jours de l'année, montrent qu'il est possible, au Québec, de répondre avec professionnalisme, compassion et efficience à tous les besoins de santé d'une population.

Tout simple

L'organisation des soins est simple: l'infirmier et l'infirmière du dispensaire (quelle chance qu'ils soient un couple!) sont responsables de tout ce qui a trait à la santé sur l'île. Ainsi, ils offrent des soins courants de proximité et un service de garde 24 heures par jour, ils font de la prévention et assurent les urgences.

Pour les urgences, les infirmiers interviennent avec l'aide de «premiers répondants» bénévoles, ils évaluent la situation et prennent rapidement une décision: soit ils traitent le cas sur l'île avec les moyens du dispensaire, soit ils demandent un transfert d'urgence à l'hôpital de Rivière-du-Loup. Cette décision est toujours prise en tenant compte du fait que l'île est isolée à marée basse, et que les évacuations durant cette période sont difficiles.

L'existence et le fonctionnement actuel du dispensaire de l'île Verte sont l'aboutissement de nombreuses années de travail pour répondre aux besoins de santé de la population de l'île. Il reste toutefois des choses à améliorer, et il faut assurer l'avenir. Premièrement, en ce qui concerne les conditions de travail des infirmiers du dispensaire, il est essentiel que l'on reconnaisse les exigences liées au caractère isolé de l'île. Deuxièmement, il faut trouver une solution satisfaisante aux évacuations médicales à marée basse compte tenu des besoins et des possibilités actuels.

Un modèle

Les caractéristiques essentielles des services de santé de l'île Verte sont les suivantes:

1) l'existence d'une véritable responsabilité des infirmiers à l'égard de la santé de toutes les personnes qui vivent ou qui sont de passage sur l'île;

2) une grande confiance de la population envers ses infirmiers: le couple vit sur l'île, fait partie de la communauté, connaît tout le monde, et tous les connaissent;

3) une large polyvalence des services du dispensaire: les compétences de l'infirmier et de l'infirmière sont complémentaires et elles sont mobilisables en tout temps;

4) l'accès à des services spécialisés pour les patients du dispensaire;

5) un «passage obligé» pour obtenir des soins. Plus précisément, tous les patients qui ont un problème de santé passent par le dispensaire. Ce «passage obligé», qui découle de l'insularité, n'est pas vécu comme une contrainte parce que la disponibilité, la polyvalence et la compétence des infirmiers sont telles que chacun sait qu'il obtiendra les meilleurs soins possible à l'île ou, en cas de besoin, à l'hôpital de Rivière-du-Loup.

Le système de santé qui existe à l'île Verte pourrait servir de modèle tant au Québec qu'à l'étranger. Il a toutes les caractéristiques que les chercheurs et les responsables des systèmes de santé au Québec, au Canada et dans les organisations internationales, comme l'Organisation mondiale de la santé, recommandent partout dans le monde.

Si, dans tous les villages du Québec et dans tous les quartiers des grandes villes, on pouvait ouvrir des dispensaires qui comme celui de l'île s'adapteraient au contexte et partageraient les caractéristiques que l'on a mentionnées ci-dessus, il n'y aurait plus de pénurie de médecins, la question de l'attente dans les urgences serait résolue, la surconsommation de médicaments réduite et la confiance de la population dans le système de santé serait restaurée.

En un mot, on serait arrivé à réaliser ce dont rêvaient les commissaires de la commission Castonguay, en 1970, quand l'assurance maladie a été introduite au Québec!

***

André-Pierre Contandriopoulos, insulaire et professeur en administration de la santé à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal

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6 commentaires
  • Jean St-Jacques - Abonnée 22 juillet 2011 07 h 12

    Quand on veut, on peut

    Bel exemple de qualité et de disponibilité des soins. Ici, à St-jea ou ailleurs, on doit attendre des mois pour une résonnance magnétique quand on souffre de douleurs au dos ou autres malaises. Je veux consulter un neurologue, un AN D'ATTENTE... J'ai dû payer $650.00 pour une résonnance magnétique et je me propose de réclamer au RAMQ pour ce service. Je ne suis pas un résidant de l'Ile Verte...

  • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 22 juillet 2011 08 h 47

    Excellente idée

    Malheureusement, le lobby des médecins fera tout en son possible pour empêcher que les choses se règlent de cette façon : disparition de la «pénurie» veut dire baisse du pouvoir des médecins, et comme tout bon syndicat il faut se battre pour ses membres, pas pour la société.

    Je ne peux m'empêcher de sentir quelque chose d'éminemment symbolique dans ces conflits, entre médecins-mâles qui territorialisent et infirmières-féminines qui râlent contre les premiers en bûchant plus fort. On se fout qu'il y ait plus de femmes dans les facultés de médecine : le symbole demeure masculin, comme ceux qui sont au sommet des hiérarchies.

    Qui nous disent que c'est pour nous qu'ils revendiquent d'énormes augmentations de salaire et des frais indécents pour «s'occuper» d'une infirmière praticienne spécialisée, comme une tâche supplémentaire.

    Beaux exemples de l'Île Verte. Comme dit le philosophe, guérir ce n'est pas être hospitalisé, c'est quitter la médicalisation.

    Alexis Lamy-Théberge

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 22 juillet 2011 11 h 42

    C'est beau exagérer mais tout de même.

    Premièrement bravo pour les gens de l'Île Verte mais suggérer cela comme modèle de santé à des milieux urbanisés à la grandeur du Québec c'est vraiment exagéré. C'est un milieu isolé avec une population de moins de 1500 personnes en 2010.

    Calculez au prorata le risque d'accidents graves, le nombre d'urgences, tout ce qui en coûte pour accommoder les insulaires avec deux infirmiers, un bateau ou en Hélicoptère dans le pire des cas. De plus ils ont la chance que les deux infirmiers sont conjoints. Tout cela avant d'utiliser les services des milieux urbains, ambulances hôpital etc...

    Quand vous parlez du monsieur qui a préféré terminer ses jours chez lui avec les soins nécessaires des deux infirmiers, ce monsieur a été privilégié et je suis sûr qu'il n'a pas dû se battre avec un C.L.S.C. pour avoir les soins et services nécessaires. Ma mère a passé 3 années alitée dans sa maison sous les soins de ma soeur. La première année, ma soeur qui travaillait a dû se battre becs et ongles pour avoir l'aide nécessaire. La réalité urbaine diffère beaucoup du site enchanteur et bucolique de l'île verte.

    Je ne dis pas que ce qui est fait pour les insulaires, ça ne devrait pas être fait, c'est même une obligation de le faire et de l'améliorer si possible; ce modèle réduit à sa plus simple expression de premiers soins et de services médicaux en milieu isolé ne peut servir de modèle à milieu urbain. C'est un modèle pour des milieux isolés avec une population restreinte.

  • camelot - Inscrit 22 juillet 2011 12 h 50

    Ben voyons !

    C'est beaucoup trop simple. Comment pourrait-on défoncer son budjet avec des idées pareilles ?

  • Catherine Habel - Inscrit 22 juillet 2011 15 h 46

    Une situation ingénéralisable tant que la "pénurie" devra être maintenue...

    Malheureusement, ce genre de situation n'est la plupart du temps possible que dans des endroits où les médecins refusent de se rendre. Je ne peux qu'abonder dans le sens du commentaire de bilbulu: quand on sait que le nombre de superinfirmières pour ce type d'interventions en Ontario se compte en milliers, contre bien moins d'une centaine ici, on ne peut que douter de la bonne volonté des autorités pour refuser si obstinément d'appliquer une formule qui a pourtant fait ses preuves. Un médecin devrait être là pour traiter un patient, et une infirmière pour le soigner: qui empiète sur la compétence de qui, en ce moment?