Économie du savoir - Silence radio inquiétant pour la science

Dans la nouvelle économie du savoir, le commerce des idées prendra une vitesse encore inimaginable, et la science sera la force maîtresse de l'économie. Pour Jacques Attali, nous sommes dans un contexte international de «guerre pacifique», les objectifs rivaux entre les nations se jouant au niveau économique. Alors que les activités manufacturières basculent dans le giron de la Chine, devenue la deuxième économie mondiale après les États-Unis, la suprématie en science et innovation passera-t-elle également à la Chine d'ici 10 ans? Cette question cruciale a eu peu d'écho lors de la dernière campagne électorale canadienne.

Le Québec et le Canada bénéficient d'une forte base scientifique construite depuis 40 ans. Sans faire du sur-place, on peut néanmoins se demander si notre vitesse de progrès est adaptée au défi à relever. En effet, des indicateurs frappants prouvent la montée de la Chine avec sa politique scientifique agressive. Par exemple, le budget chinois consacré aujourd'hui à la science est de 87 milliards de dollars par an (1,7 % du PIB) et augmente de 20 % annuellement dépassant maintenant celui du Canada qui demeure sous la barre des 2 % du PIB (environ 25 milliards) depuis 5 ans. Le Québec ferait figure de proue avec son 2,5 % du PIB (6 milliards).

La France a réagi suivant le rapport Juppé-Rocard et vient de voter 35 milliards d'euros pour accélérer son rythme d'innovation, stimuler l'enseignement supérieur et concentrer ses forces scientifiques. La Chine pour sa part rapatrie 70 000 jeunes PhD chinois par an, sans compter qu'elle est maintenant en mesure de les former elle-même. Elle abrite déjà 1,4 million de scientifiques, égalant ainsi l'Amérique du Nord ou l'Europe. Au Canada en revanche, moins de 6000 jeunes obtiennent leur PhD chaque année. Les scientifiques chinois publient déjà 10 % des articles scientifiques mondiaux (ils en publiaient moins de 2 % il y a 10 ans), propulsant la Chine au 2e rang des pays «producteurs de Science», après les États-Unis.

Quatre stratégies


Les choses se passent comme si plusieurs pays du G8 pensaient avoir encore du temps devant eux, alors que des politiques nationales tenant compte de la mondialisation de la science et de la montée véloce de la Chine sont urgentes. Une politique canadienne «mondialisée» de la science et de l'innovation pourrait s'articuler sur quatre stratégies complémentaires.

- Un, cibler des axes prioritaires en misant sur les forces existantes. Par exemple, la Chine a décidé de prioriser des secteurs comme les technologies de l'énergie, les technologies de l'information, les biotechnologies (santé et agriculture), les matériaux de pointe et les technologies vertes. Elle a recensé des laboratoires clés pour réaliser ses objectifs. Si le Québec et Canada veulent demeurer concurrentiels, ils devront faire de même, mais leur effort devrait s'exécuter de concert avec les autres pays du G8. Un effort collectif d'une population de 800 millions de personnes représente le meilleur moyen d'opposer d'ici 10 ans une vigueur scientifique compétitive face à la Chine. Notre avance actuelle devrait nous permettre de rester dans la course si nous nous y mettons maintenant.

- Deux, attirer nos jeunes étudiants vers la science. Alors que l'enseignement des sciences au Canada est concurrentiel (nos étudiants occupent la 6e place du classement de l'étude PISA de l'OCDE 2009, derrière — et c'est un comble! — la Chine), nous n'occupons que la onzième place au classement du nombre de docteurs par millions d'habitants dans le domaine des sciences et génie, après la France, l'Allemagne, les États-Unis et même l'Italie. Si notre enseignement est bon, où sont passés les étudiants, nos futurs innovateurs? La fuite de nos jeunes mérite d'être combattue énergiquement en raison de ses effets gravement néfastes à moyen ou long terme. Devrions-nous aller jusqu'à offrir une bourse d'études au secondaire à ceux qui choisiront les options science?

- Trois, améliorer le dialogue entre les universités et l'industrie (elle-même multinationale), qui est encore peu efficace au Québec et au Canada. Une nouvelle politique de la science doit s'y attaquer avec de nouveaux moyens initiés par les gouvernements. Un bel exemple d'innovation au Québec semble être le consortium québécois sur la découverte du médicament (CQDM) qui met en communication productive les différentes parties.

- Quatre, une condition nécessaire, mais non suffisante, augmenter le pourcentage de PIB investi en R&D au Canada et au Québec. La science et l'innovation constituent des enjeux politiques en Chine, mais est-ce le cas chez nous? Les Chinois changeront notre environnement scientifique autant qu'ils ont transformé notre économie manufacturière et sa façon de faire. Mais le commerce des idées risque de nous submerger encore plus vite que le commerce des biens.

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Ce texte a bénéficié de la collaboration de Thomas Paccalet et d'Alix Phivilay. Les références bibliographiques le soutenant sont disponibles sur www.crulrg.ulaval.ca/maziade.

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Michel Maziade, M.D. FRCP(C), C.Q. - Professeur titulaire de psychiatrie à la faculté de médecine de l'Université Laval, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génétique des maladies neuropsychiatriques et directeur scientifique de l'Institut universitaire de santé mentale de Québec

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3 commentaires
  • Michele - Inscrite 5 juillet 2011 09 h 43

    La problématique des innovations

    À mon avis, avant de se lancer dans cette course folle aux innovations, non seulement la science doit-elle se questionner sur les conséquences de ces soi-disantes avancées mais encore s'entendre avec le gouvernement sur une gestion responsable du progrès.

  • DenisH - Inscrit 5 juillet 2011 13 h 56

    D'accord, mais...

    Encore faut-il que des emplois soient disponibles pour les diplomés. Quand on sort de l'université avec une énorme dette, si on ne trouve pas rapidement un emploi dans notre domaine d'études, on doit accepter des emplois sans lien avec nos études.

    Dans le domaine scientifique, on devient ainsi rapidement passé date et le cercle vicieux fait son effet: pas de travail donc pas d'expérience, pas d'expérience, pas de travail dans ton domaine. Ce n'est pas long qu'il faut dire adieu à sa spécialisation mais il faut encore rembourser ta dette d'étude. Voilà que tu as investi une dizaine d'années pour tes études, tu dois des dizaines de milliers de dollars pour financer ces études et tu te retrouves le bec à l'eau.

    Maintenant, j'ai compris que le Canada est un pays de ressources naturelles, pas de science. Personnellement, je ne conseille à personne d'investir son avenir dans le domaine scientifique à moins d'avoir le goût de vivre dans la misère et la pauvreté. N'oublions pas aussi que Canada a un créationiste comme ministre de la Science et de la Technologie.

    Si c'était à refaire je ne me serais pas orienté vers le domaine scientifique et j'aurais sûrement eu une meilleure vie que celle que j'ai eue.

  • Francois Dorion - Inscrit 5 juillet 2011 15 h 34

    L'idée science

    Au départ, la techno-science relève d'une opinion de Descartes sur l'utilité des mathématiques pour la vie et d'une méthode qu'il propose pour faire qu'il en soit ainsi.
    Cela suppopse que la science soit toujours conçue en fonction de l'environnement de son application.
    La formation scientifique au canada a longtemps été faite en fonction des besoins de l'Europe, puis des États-Unis après la guerre. Pas surprenant dans ce contexte le phénomène de fuite des cerveaux. Seuls les pionniers de la science québécoise comme Marie-Victorin ont conçu une science faite pour l'environnement canadien. Il faut leur en rendre grâce et les suivre pour améliorer notre milieu de vie.

    François Dorion LLM