Milieu psychiatrique - La persistance de l'institution «totale»

La publication d'un rapport dévastateur sur les conditions de traitement, ou plutôt d'absence de traitement, en milieu psychiatrique fait encore une fois les manchettes alors que tout un chacun crie au scandale. Mais quel scandale?

La situation décrite dans le rapport conjoint du Collège des médecins (CMQ) et de l'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) concernant le CSSS de Saint-Jérôme est connue depuis longtemps et témoigne encore une fois des conditions de traitement accablantes et affligeantes auxquelles sont soumises des personnes vulnérables souffrant de troubles mentaux. Ce scandale n'est pas nouveau, il perdure depuis des décennies et, à la lumière de nos travaux de recherche, il est endémique partout au Canada dans les institutions où le pouvoir, le contrôle et les populations vulnérables s'entrecroisent.

Si les conclusions du rapport conjoint sont alarmantes, les conditions de «détention» dont il est question ici sont intensifiées dans des milieux psychiatriques en milieux correctionnels où l'utilisation de la cellule du patient, de la salle d'isolement ou des contentions mécaniques ou chimiques fait partie de l'arsenal «thérapeutique» quotidien alors qu'ils sont souvent associés à des plans de modification de comportements qui ne sont d'aucune efficacité, en plus de placer le personnel soignant dans des situations où ses obligations professionnelles sont ignorées.

Absence de soins

Le déploiement des mesures restrictives dont il est question dans le rapport s'inscrit au coeur d'un complexe hospitalo-carcéral où s'articulent des processus sociaux propres aux institutions définies comme «totales» où les aspects les plus rudimentaires de l'existence (intimité, horaire des activités quotidiennes, permis de circuler, etc.) sont complètement pris en charge pour un traitement de masse. Le fonctionnement de l'institution totale est «simple» et sans nuance: un règlement intérieur (traitement) qui dicte les règles de la vie quotidienne dans l'unité de soins, assorti de sanctions (retrait en chambre, isolement, etc.) ou de privilège (permis de circuler, congés d'essais) afin d'assurer la conformation du patient au «système»

L'absence de soins, dont fait courageusement état la présidente de l'OIIQ, est telle qu'on peut légitimement se demander si le traitement existe réellement en milieux de soins psychiatriques. En écoutant les nombreux reportages qui ont suivi le dépôt du rapport, on se demande comment cela a pu durer aussi longtemps avant que l'on sonne l'alarme.

Effet puissant des institutions


Comment expliquer le silence du personnel soignant? Ce dernier est pourtant au fait de ses obligations éthiques et légales à l'endroit des populations dont il a la charge; il est au fait, aussi, des sanctions possibles advenant une faute professionnelle. Mais c'est sans compter l'effet puissant de ces institutions qui prônent la conformité et l'obéissance, non pas seulement celles des patients, mais celles, également, du personnel soignant. Ces institutions imposent un cadre rigide de comportements tant à ses résidents qu'à son personnel. Pour ce dernier, aller à l'encontre du courant, sortir des rangs, s'opposer à la tendance du groupe, peuvent aussi entraîner la perte de certains «privilèges» et des sanctions diverses (critiques des pairs, ostracisme, railleries, exclusion, méfiance). Ce processus n'est pas unique aux milieux psychiatriques, mais il est certain que compte tenu de leur nature fermée, ceux-ci se prêtent bien à son déploiement.

Nous saluons le courage des deux ordres professionnels pour la qualité de leur rapport et les encourageons fortement à étendre leur exercice à d'autres milieux psychiatriques où les modalités de traitement sont non seulement archaïques, mais également le symbole d'une violence organisationnelle qu'on ne remet plus en question tant elle fait partie des façons de faire et est intégrée aux rituels des milieux. Cet exercice devrait comprendre les milieux psychiatriques hospitaliers et aussi les milieux psychiatriques correctionnels.

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Dave Holmes - Professeur titulaire à la Faculté des sciences de la santé de l'Université d'Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en soins infirmiers médico-légaux, Amélie Perron - Professeure adjointe à la Faculté des sciences de la santé de l'Université d'Ottawa, Stuart J. Murray - Professeur agrégé à la Faculté des arts de l'Université Ryerson
4 commentaires
  • bib - Inscrit 28 juin 2011 06 h 55

    Trop gros pour être vrai

    Votre propos est général et il part d'un endroit qui fonctionne tout croche--l'hôpital de Saint-Jérôme--dont vous faites un exemple qui me semble boiteux pour le reste du monde de l'hôpital psychiatrique, quoique....

    Je travaille dans un hôpital psy depuis 27 ans maintenant et le caractère infantilisant et prise en charge par le système est parfois aliénant et fais place à certains abus. J'en convient et le déplore, mais encore aujourd'hui je n'ai pas de réponse douce vis à vis une personne qui souffre d'un délire très profond, ancré et qui est violente. Oui oui ça existe, on doit protéger les autres usagers, le personnel et la personne perturbé il ne s'agit pas seulement ici d'individus violenté par le système. L'arrêt d'agir est parfois nécessaire et salutaire et oui ça comprend la médication, le retrait en chambre et même la contention, c'est la réalité. Si ce n'est pas fait on met en péril la sécurité de tous le monde. Bien entendu ce pouvoir est exercé par des personnes humaines avec tout les travers que celà supposent et les possibles déviations mais le laisser aller est souvent aussi dommageable.

    Pour les correctifs je pourrais en proposer une série mais disons que le modèle archaïque médical pourrait sans doute être avantageusement être remplacé sinon réformé en profondeur.

  • Marcel Bernier - Inscrit 28 juin 2011 07 h 09

    Au-delà des discriminations…

    Effectivement, nous nous retrouvons, en ce qui concerne l’égalité des droits des citoyens et des citoyennes, dans une situation archaïque, digne du Moyen Âge. Toutes ces personnes qui sont ainsi maltraitées (n’ayons pas peur des mots!) deviennent des sujets de non-droit. En milieu hospitalier ou en milieu carcéral, nul n’est sensé perdre sa dignité d’être humain.
    Il y a lieu de reprendre le débat public concernant les traitements offerts aux diverses populations nécessitant des soins appropriés à leur état. Et il est de prime importance de repenser le discours de la psychiatrie comme mécanisme de contrôle social pour y substituer une apologie de la pratique thérapeutique.

  • Monsieur Pogo - Inscrit 28 juin 2011 07 h 46

    David Cooper

    Il me semble bien avoir déjà lu semblables témoignages à l’époque, dans l’ouvrage du psychiatre David Cooper intitulé Psychiatrie et Antipsychiatrie, et qui a parût il y a une… quarantaine d’années.



    De toute façon, au-delà des déficiences organiques, il ne s’agit que de sortir des sentiers battus pour être taxé de fou par les esprits simples.

  • inf30 - Inscrit 28 juin 2011 21 h 37

    La réalité terrain !!!!!

    Je crois que vous généralisez un peu!!
    Le CSSS Saint-Jérôme a de graves problèmes j'en conviens mais de là à dire que les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ne reçoivent pas de soins et que leurs droits ne sont pas respectés, je ne suis pas d'accord.

    Je travaille depuis plusieurs années dans un centre hospitalier universitaire comme infirmier clinicien en psychiatrie à domicile. Je suis des gens qui souffrent de graves problèmes de santé mentale chroniques. Les patients que je suis souffrent parfois de graves crises psychotiques. Cela peut les amener à être très dangereux pour la population et pour eux. J'ai souvent à agir contre leur gré avec des ordonnances de cour pour les amener à l'hôpital car je dois assurer leur sécurité et celle des autres citoyens. Je peux vous assurer que ces patients sont traités avec dignité. La population a énormément de préjugés contre ces personnes et souvent les gens ne veulent pas en entendre parler. Les personnes qui souffrent de problèmes de santé mentale ne demandent qu'à être normal et pouvoir avoir leur place dans la société. Le manque de connaissance des gens en général ainsi que le sensationnalisme de beaucoups de média amplifient les craintes faces aux malades mentaux. La psychiatrie est l'enfant pauvre du milieu de la santé et peu d'argent y est investit. La recherche existe, mais il y a beaucoup à faire. J'adore mon travail et j'aime beaucoup les gens que je soigne, mais parfois des mesures moins agréables et difficles doivent être mises en oeuvre. C'est évidement la partie de mon travail que j'aime le moins, mais je dois le faire pour le bien-être de mes patients qui souvent me remercient de les avoir aidé à sortir de la psychose.
    Je propose qu'on travaille à renseigner les gens de la population pour aider l'intégration des malades mentaux dans la société car comment voulez-vous vous intégrer et accepter votre maladie si tout le monde a peur de vous et