Les excès de la fête nationale

Les célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, sur les plaines d’Abraham, en 2008.<br />
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger Les célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, sur les plaines d’Abraham, en 2008.

Depuis plusieurs mois déjà, les organisateurs de la fête nationale ont prévenu les fêtards: les excès seront de moins en moins tolérés, notamment à Québec où le mégaspectacle des plaines d'Abraham est souvent le lieu de beuveries, voire de débordements violents dans les rues avoisinantes. Une campagne de promotion d'Éduc'Alcool présentant des jeunes en état d'éthylisme profond avec le slogan «C'est notre fierté qui en prend un coup» a ainsi été mis en place.

De fait, le phénomène des consommations excessives lors de la fête nationale est tellement présent qu'on serait tenté de croire qu'il en a toujours été de même. Or, un petit retour sur l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec permet d'en mieux comprendre l'évolution et, plus profondément, les dynamiques qui animent ce phénomène social bien particulier qu'est la fête.

L'émergence des fêtes populaires

L'apparition des grands spectacles populaires à l'occasion de la Saint-Jean-Baptiste se fait dans le courant des années 1960, alors même que le côté plus traditionnel et religieux de la fête est de plus en plus remis en cause. Les organisateurs tentent alors une «modernisation» des festivités, organisant des spectacles publics avec des chanteurs populaires et remplaçant même, au sein du défilé, le traditionnel petit garçon frisé accompagné de son mouton par une statue plus mature et moins infantilisante.

Ce n'est cependant qu'au tournant des années 1970 qu'on voit apparaître les fêtes de quartier, qui remplacent le défilé national que les autorités ont décidé de ne plus tenir à la suite des émeutes ayant marqué les célébrations de 1968 et 1969. C'est dans ce contexte de décentralisation de la fête qu'on voit véritablement apparaître l'aspect festif et parfois excessif qu'on lui connaît aujourd'hui. Certes, la Saint-Jean-Baptiste traditionnelle comportait bien, au-delà des manifestations officielles tels le défilé, la messe et le banquet, des manifestations d'ordre populaire, mais celles-ci étaient plutôt familiales.

La Saint-Jean-Baptiste qu'on voit émerger au début des années 1970 conserve ce caractère familial, mais est également marquée par des dynamiques propres à cette époque mouvementée. La fête devient ainsi, du moins pour plusieurs jeunes qui sont de plus en plus nombreux à y participer, un lieu d'excès qui n'est pas sans rappeler les antiques bacchanales ou encore les carnavals renaissants. Cette dynamique, encouragée par la contre-culture qui teinte alors la société québécoise, allait d'ailleurs culminer avec les festivités organisées sur le mont Royal en 1975 et 1976, elles-mêmes influencées par le modèle de Woodstock.

Également, le contexte politique explosif qui précéda et suivit la crise d'Octobre allait lui aussi se manifester au sein de la fête, des émeutes éclatant dans le Vieux-Montréal de 1970 à 1974, où fêtards et pillards se confondaient pour affronter les forces de l'ordre et saccager plusieurs commerces. Par ailleurs, si ces violences suivent de près celles qui avaient mis un terme aux festivités traditionnelles de la Saint-Jean-Baptiste à la fin des années 1960, elles s'en distinguent cependant par leur quasi-absence de résonance politique.

Élément populaire

Ainsi, l'élément de violence de la fête qui avait émergé en réaction à un certain pouvoir politique hostile au nationalisme québécois naissant allait lui-même se dépolitiser pour ne devenir que casse et confrontation émeutières avec les forces de l'ordre qui, elles-mêmes, donnaient régulièrement dans les débordements répressifs, encourageant d'autant la dynamique de confrontation.

Il est donc intéressant de voir émerger à cette époque une Saint-Jean-Baptiste qui, évacuant de plus en plus ses aspects officiels et codifiés — voire élitistes —, renoue en quelque sorte avec un aspect de communautarisation qu'on retrouvait il y a fort longtemps, en Nouvelle-France, avant même que les Patriotes fassent de cette fête la fête nationale. De fait, l'élément populaire de la Saint-Jean-Baptiste y est alors prédominant comme en font foi plusieurs coutumes, dont les bains et la cueillette d'herbes, que l'on considère comme porteuses de vertus médicinales et qui comportent un fond magique issu de croyances antiques et préchrétiennes.

La fonction sociologique de la fête

Plusieurs chercheurs se sont penchés sur le phénomène social que représente la fête et il n'est pas inutile de rappeler ici quelques-unes de leurs conclusions pour donner davantage de perspective à l'analyse qu'on peut proposer de la Saint-Jean-Baptiste. Étudiant le phénomène festif auprès de peuples aborigènes, les premiers sociologues et anthropologues y virent d'abord un moment de (re)fondation de la communauté, un lieu de rencontre entre l'individu et le collectif où les normes sociales s'inversaient, parfois jusqu'à laisser place à des comportements excessifs (par exemple par rapport à la nourriture, l'alcool, la sexualité, etc.).

Servant également parfois de rite de passage, la fête peut aussi constituer un moment charnière dans la vie des individus ou des communautés. Elle représente alors un moment de redéfinition de l'identité ou encore l'affirmation d'un statut nouveau, notamment le passage à l'âge adulte ou encore, plus prosaïquement, le passage d'un certain moment de l'année à l'autre. La fête peut de plus, dans certains cas, revêtir un visage beaucoup plus codifié, dessiné par un ensemble de normes et de pratiques souvent d'ordre religieux ou politique.

Dans cette perspective, il est indéniable que la Saint-Jean-Baptiste a constitué, en différentes époques, un rituel politique d'affirmation de l'existence de la nation canadienne-française, puis québécoise, tout en développant parallèlement une tangente pratiquement opposée à partir des années 1970. Ainsi, en ce qui concerne les excès de consommation des jeunes qui font aujourd'hui l'objet de critiques, il n'est pas difficile d'y voir un certain lien, peut-être inconscient mais malgré tout présent, avec cette notion de rite de passage, tant à ce qui a trait à l'affirmation excessive d'un comportement «adulte» (la consommation d'alcool) que, chez les plus jeunes, à la célébration du début de l'été et la fin des classes...

Quel sens donner à la fête nationale?

À la lumière de ces quelques précisions, il est permis de s'interroger sur un possible lien entre les excès de célébration lors de la fête nationale et l'évacuation d'une référence (et surtout d'une réflexion) nationale forte et assumée en regard de l'époque canadienne-française (pour conservatrice que celle-ci ait pu être). Ainsi, lorsque l'objet célébré s'efface devant la célébration elle-même, il reste bien peu d'idéal dépassant le fait de fêter en lui-même en fonction duquel restreindre ses comportements.

Plus fondamentalement, peut-être une injection supplémentaire de sens à la fête nationale serait-elle le moyen le plus sûr de faire en sorte que ceux qui la fêtent gardent en tête le pourquoi de l'événement et subsument en partie le moment festif par une réflexion les rattachant à un idéal collectif qui dépasse la seule célébration.

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Marc Ouimet - Spécialiste de l'histoire de la fête nationale du Québec et animateur du site Le lys en fête, le lys en feu: une histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec (www.lysenfetelysenfeu.net)
12 commentaires
  • Yan St-Pierre - Inscrit 22 juin 2011 05 h 19

    Rien à voir avec la St-Jean

    La St-Jean-Baptiste n'est aucunement la raison pour laquelle les gens boivent pas excès une occasion pour le faire. Les gens associent fêter avec le besoin d'être excessivement saoul, que ce soit un anniversaire ou une fête nationale. Les gens boivent à Québec, dorment et se dirigent vers Montréal pour boire à nouveau, uniquement parce que l'occasion s'y prête. C'est cette mentalité qui doit changer.

    Quant à l'euphorie de la fête en soi, le manque (ou diminution marquée) flagrante de fierté nationale (très prévalente dans les années 70 et 80) peut contribuer au besoin de boire pour être joyeux, particulièrement de de ces moments.

    La St-Jean n'est malheureusement qu'une beuverie de plus, une occasion de plus pour un peuple déprimé et désabusé de boire sa peine

  • Henry Fleury - Inscrit 22 juin 2011 05 h 54

    Alors on casse !

    Fête de la saint Jean ou danse de saint Guy, on ne résoudra pas le problème du dérapage chez les jeunes en y rajoutant un air cool aux milliers de policiers qui encadreront la foule. Là-dessus la Ville de Québec se trompe et on aura beau voir des constables entamer quelques pas de danse sur l'air de la Bitte à Tibi, rien ne changera au malaise profond qui envahit le coeur de la jeunesse d'aujourd'hui pour qui le No Future est de plus en plus la seule avenue imaginabe. Alors on ne danse pas, on casse ! On casse devant cette corruption crasse qui envahit désormais le paysage québécois, on casse devant la richesse des uns et la pauvreté des autres, on casse devant la répression des forces de l'ordre qui envahit de plus en plus l'espace privé !
    Oui, il n'y a plus de quoi danser, alors on casse. Mais alors une question pour le maire Labeaume : pourquoi tenir les festivités sur les champs de bataille, si vous souhaitez la paix ?

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 22 juin 2011 07 h 49

    LS Radio

    C'est un animateur de la station CFLS de Lévis qui a parti les Fêtes en 1968 en organisation une fête à l'Ile d'Orléans. Il en avait marre des parades stupides avec le p'tit frisée et voulait célébrer la chanson québécoise.
    L'année suivante on organisait la première fête sur les Plaines avec Félix. Montréal n'a suivi que quelques années plus tard.
    Ce n'était pas la première fois que Montréal copiait Québec... Pensez juste au Festival de Jazz, copié sur le Festival d'Été, mais avec 10 ans de retard!

  • Michel Mongeau - Inscrit 22 juin 2011 08 h 35

    ''No future''?

    Monsieur Fleury et plusieurs autres Québécois (es) comme les "jeunes dégrisés", soutiennent que le " No Future est de plus en plus la seule avenue imaginabe." C'est faux! Le futur est à faire et n'est jamais tracé d'avance totalement. Il faut s'engager et les voies pour le faire sont multiples: cause nationale, environnement, défense des droits humains, lutte contre la pauvreté, pour améliorer la santé, pour soutenir l'éducation, l'art et la culture, pour défendre la langue française...Il faut cesser de braire en se référant consciemment ou non à un idéal paralysateur, une espèce de pureté initiale ou idéale.
    Québécois (es) (trop nombreux,hélas)), vous êtes devenus des chiâleux et des égoïstes hyper exigeants et souvent intolérants. Critiquer, rêver, revendiquer sont des attitudes nécessaires. Il faut également savoir profiter de ce que nous avons la chance d'avoir et de pouvoir réaliser. J'ai apprécié la crise d'affirmation des ''jeunes dégrisés''. La suite consiste à s'impliquer, bâtir, créer et oser confronter nos rêves à la dure réalité, afin d'en repousser certaines limites. L'apparition, depuis quelques années, des blogues et autres formes de prise de parole citoyenne ne doit pas devenir un déversoir de frustrations et d'idées étriquées, mais un lieu d'échange constructif, respectueux et rationnel.
    Les différents textes publiés récemment autour de la question de l'enseignement ont constitué une belle occasion de prendre le pouls de cette réalité et moult échanges se sont montrés fructueux. Ça l'était moins quand des profs en venaient mutuellement à s'insulter grossièrement. Bon, enfin, on s'éloigne de notre sujet initial. Sans être crédule, il faut croire que beaucoup de réalisations sont possibles si on s'y met avec sérieux, créativité et un peu de patience. Bonne fête Québécois (es)!

  • Marc Ouimet - Abonné 22 juin 2011 10 h 45

    petite précision pour M. Tremblay

    Les premiers spectacles populaires sont apparus à Montréal en 1964, la même année où le petit garçon frisé et son mouton ont disparu pour faire place à une statue de 10 pieds symbolisant un saint Jean-Baptiste mature qu'on voulait davantage à l'image du Québec de l'époque.

    C'est cette même statue qui fut mise à sac par des manifestants lors du défilé de 1969, ce qui sonna le glas du défilé national à Montréal jusque dans les années 1980, la tradition ne reprenant vraiment qu'en 1990, mettant en scène un Mouton de Troie en clin d'oeil à la tradition, lequel symbole prit une signification bien particulière dans le cadre de l'échec de l'Accord du lac Meech.