10es Journées sociales du Québec - Le cri de la Terre et le cri des pauvres

Femme travaillant dans une briqueterie au Bangladesh. Les femmes pauvres peuvent être considérées comme le «paradigme de l’humanité blessée et des écosystèmes menacés».<br />
Photo: Agence Reuters Rafiqur Rahman Femme travaillant dans une briqueterie au Bangladesh. Les femmes pauvres peuvent être considérées comme le «paradigme de l’humanité blessée et des écosystèmes menacés».

Les 10es Journées sociales du Québec se sont tenues du 3 au 5 juin à Salaberry-de-Valleyfield sur le thème Le cri de la Terre et le cri des pauvres. Ce thème illustre aux yeux des quelque 180 participants qu'il y a urgence en la demeure. Le message d'Albert Jacquard est sans équivoque: ou bien l'humanité se détourne de la course à la croissance économique éternelle et cesse de considérer les ressources de la planète comme infinies, ou bien elle devra faire face à son propre naufrage dans un avenir pas si lointain, comme il l'affirmait dans une entrevue accordée au Devoir en octobre 2009.

Nous sommes effectivement confrontés à un bouleversement que les experts présentent comme biosphérique et dont les conséquences se font sentir sur tout un ensemble d'éléments (pollution de l'eau, réchauffement climatique, aliments falsifiés, épuisement des ressources, déclin de la biodiversité de la faune et de la flore...), sur la transmission de la vie et sur le vivre-ensemble sociétal. Conséquences qui touchent d'abord et surtout les humains les plus vulnérables.

Le défi est monumental et il apparaît comme majeur et impérieux, car l'espèce humaine, écrit Hervé Kempf, «pour la première fois depuis le début de son expansion, il y a plus d'un million d'années, [...] se heurte aux limites de son prodigieux dynamisme». Or la crise actuelle, nous le savons, vient surtout de l'ampleur de la «marque humaine», pourtant généralement appelée progrès.

Justice sociale, justice écologique

Nous avons affirmé l'inséparabilité de la justice écologique et de la justice sociale. Devant la folie mortifère d'une économie marchande souvent laissée aux mains de prédateurs qui n'hésitent pas à exploiter scandaleusement la planète, la conscience écologique s'accroît et s'affirme plus vigoureusement. De plus en plus aussi, en regard d'une pléiade de faits à l'appui, monte l'évidence d'un lien étroit entre la situation environnementale et le phénomène d'appauvrissement et d'exclusion sociale: «Au total, dira encore Hervé Kempf, pauvreté et crise écologique sont inséparables. De même qu'il y a synergie entre les différentes crises écologiques, il y a synergie entre la crise écologique et la crise sociale: elles se répondent l'une l'autre, s'influencent mutuellement, s'aggravent corrélativement.» Dit autrement, le cri de la Terre est indissociable du cri des pauvres.

Au coeur de cette problématique complexe et inquiétante, une gamme de sentiments nous habite, allant du découragement (désenchantement, morosité, impression de tourner en rond...) à la créativité active en passant par le refus, le rebondissement, la résistance... Et surtout, face à un tel mode de développement conduisant à une impasse, se pose la question fondamentale de notre rapport au monde et au vivant.

Quelle est notre vision de la nature? Quelle est notre conception de l'être humain? Comment nous situons-nous concrètement en regard de l'environnement? Dans nos pratiques, quelle sorte de liens entretenons-nous avec la Terre et tout ce qui y vit? Autant d'interpellations qui risquent fort de nous entraîner dans un processus de «conversion anthropologique», comme l'évoque le titre de l'intervention faite par André Beauchamp. Pour un changement de perspectives, nous avons avantage à prendre en compte la parole et la pratique des écoféministes, dont l'approche s'avère plus inclusive.

Dans cette perspective, le point de départ vient des femmes pauvres, considérées comme «paradigme de l'humanité blessée et des écosystèmes menacés», selon les mots de Jacqueline St-Jean. Non seulement une telle approche remet en question la vision du monde et l'anthropologie patriarcale, mais elle introduit une «biodiversité» dans la façon d'analyser la réalité, de la comprendre et de la transformer dans le sens d'une libération intégrale.

L'action concertée

Il y a un enjeu majeur dans cette problématique, celui de l'action concertée. Cela s'affirme et se renforce dans la mesure où nous gardons comme visée le changement en profondeur. Et c'est ici que rebondit singulièrement la question éthique, considérée comme une sorte d'exigence personnelle et de responsabilité collective.

Place donc à l'irremplaçable implication citoyenne, à la participation des groupes sociaux et environnementaux, à toute cette mouvance écologique qui privilégie, dans sa recherche d'alternatives, une logique consensuelle et une pratique plus concertée. Aussi, misant sur la sagesse des gens, leur lecture du réel, leur compétence écologique et sociale, nous avons voulu entendre leurs paroles, leurs questions et leurs propositions d'action dans les différentes régions du Québec.

En faisant appel aux expériences de ceux dont les pratiques prennent déjà part au changement dans leurs milieux, nous avons pu les analyser d'un point de vue à la fois écologique et social. Cela nous a permis de nous approprier davantage la problématique, en l'intégrant à notre réflexion et à nos interventions, tout en maintenant constamment le lien entre le «local» et le «global» afin de développer des alternatives collectives.

C'est donc tout cela que les Journées sociales ont approfondi cette année dans l'espoir de contribuer quelque peu à la venue d'une Terre et d'une humanité nouvelles. Sans quitter les lieux où se vivent les enjeux et où se décide l'avenir de la planète et de l'humanité, nous avons voulu également saisir ce qui anime ces femmes, ces hommes, ces groupes en train d'instaurer une autre dynamique dans leur rapport aux autres et à l'univers. Cela ouvrira sur les multiples perspectives capables de donner du souffle et de nourrir une certaine vision de l'engagement.

Nous ferons donc route ensemble sur les chemins que nos concitoyens empruntent au quotidien de leur histoire. Peut-être y reconnaîtrons-nous cette présence souverainement libre qui nous accompagne et donne le goût de nous libérer aujourd'hui en nous plaçant au «diapason de l'écojustice» et en entrant dans la danse de la solidarité.

***

Yvonne Bergeron - Théologienne et coprésidente des Journées sociales du Québec

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3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 13 juin 2011 09 h 50

    Écoféminisme?

    "Non seulement une telle approche (écoféministe) remet en question la vision du monde et l'anthropologie patriarcale, mais elle introduit une «biodiversité» dans la façon d'analyser la réalité, de la comprendre et de la transformer dans le sens d'une libération intégrale", dit madame Bergeron.
    Et on n'en saura pas plus long cette fois-ci sur ce sujet.
    Mais on en revient toujours, au final, à l'irremplaçable implication citoyenne.

  • Jean_Yves - Abonné 13 juin 2011 09 h 58

    Ho la la...

    Discours hautement cérébrale et autant distant de la réalité.

    «Non seulement une telle approche remet en question la vision du monde et l'anthropologie patriarcale, mais elle introduit une «biodiversité» dans la façon d'analyser la réalité, de la comprendre et de la transformer dans le sens d'une libération intégrale»

    "Intégrale" la libération ?

    Ici la qualification d’intégral a ce projet ne trahit-il pas un coté totalitaire ?

    La logique "consensuelle" n’est-elle pas un exercice d’exclusion des logiques autres que les siennes ? Et juste une autre façon de protéger ses intérêts non-avouables.

    Louanger la biodiversité dans la façon de penser implique une multitude de façon de pensé, ce qui devrait nous éloigné de facto des solutions "intégrales" qui sont nécessairement fondée sur une pensé unique, non ?

  • Godfax - Inscrit 13 juin 2011 12 h 39

    Déformation pure et simple de la réalité

    Pouvez-vous m’expliquer en quoi la promotion de la destruction de l’économie physique peut-elle permettre de nourrir les 9 milliards de personnes attendu pour 2050? Comment permettre à tout ce monde un accès à l’énergie, à l’eau, à la médecine, à l’éducation, à une vie plus longue et à plus de confort dans un environnement moins pollué? Avec une écodictature anti-développement comme l’a fait l’empire britannique sur l’Afrique depuis 200 ans? Non mais franchement.

    Les solutions véritables pour sortir les pays sous-développé de la misère n’on rien à voir avec l’idéologie malthusienne impérialiste qui s’auto-couvre de vertu sans avoir à démontrer quoi que ce soit. L’Afrique a besoin d’industrialisation, de grands projets d’eau potable, d’énergie dense, d’infrastructures de transport et d’agriculture moderne.

    Seul le progrès politique, économique, scientifique et social peut assurer la dignité humaine future dans l’accroissement de la population. Comment peut-on croire que le non-développement et la décroissance peut servir à lutter contre la pauvreté?!? On est vraiment en plein délire ici. Cette orgie de beaux sentiments romantiques (quasi religieux) n’est liée en rien avec la réalité de l’humanité.
    Il faut impérativement ramener les conditions de développement des 30 glorieuse, séparer les banques d’affaires et les banques de dépôt et de crédit, et dégager les spéculateurs et le grand capitale de leurs emprise sur le monde et redonner à la politique le pouvoir d’émettre du crédit productif publique pour le progrès de l’économie de travail au service du citoyen.
    Les gents doivent comprendre que « l’écojustice » vise ici à remplacer le principe de justice social lorsque seront imposer partout des mesures d’austérité draconienne. Le bien et le mal est une question humaine, l’attribuer à la nature relève purement et simplement du sophisme.