Notre protectorat en Afghanistan

Les convois de blindés lourdement armés aliènent la population, comme ci-dessus à Kandahar.
Photo: Archives Reuters Les convois de blindés lourdement armés aliènent la population, comme ci-dessus à Kandahar.

À Kandahar, cette semaine, le premier ministre Stephen Harper a annoncé que l'Afghanistan n'est plus une menace pour le monde. Il a raison. Mais ceux qui pensent que nous sommes tirés d'affaire se trompent.

Après dix ans d'une gestion chaotique qui a coûté la vie à des milliers d'Afghans et d'Occidentaux, l'OTAN a recentré sa stratégie depuis le sommet de Lisbonne, en 2010. Nous passons graduellement de l'occupation militaire à une forme de protectorat qui ne dit pas son nom.

Un protectorat est un territoire indépendant dont la diplomatie et la défense sont assurées par une puissance étrangère. Par rapport à une colonie, un protectorat peut, en principe, recouvrer sa souveraineté. Mais en pratique, les autochtones conservent une marge de manoeuvre limitée. C'est précisément dans cette situation que se retrouve aujourd'hui le gouvernement de Hamid Karzai par rapport aux États-Unis et à la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS).

Enfin la solution pour l'Afghanistan?

La stratégie adoptée depuis 2010 en Afghanistan est fondée sur deux principes. D'abord, la transition. Les alliés se sont fixé l'échéance de 2014 pour le transfert complet de l'administration publique et des forces de sécurité aux autorités afghanes. Un ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, le suave Ashraf Ghani, est le président de la Commission de transition où siègent ambassadeurs occidentaux et dirigeants afghans. Les Américains dépensent 11 milliards de dollars par année pour former l'armée et la police nationale. Mais la transition concerne aussi la justice, les médias ou encore le développement rural.

Ensuite, la contre-insurrection. Contrairement au contre-terrorisme, il ne s'agit pas simplement d'éliminer l'ennemi mais de séparer les insurgés de la population par un savant mélange de tactiques militaires, politiques et sociales. Une fois les insurgés capturés ou tués, la FIAS doit s'assurer que la population voit rapidement les avantages de leur mise à l'écart: la police patrouille les rues, un conseil municipal se met en place, des infrastructures sont bâties et la justice est assurée. L'idée, c'est de convaincre les gens de choisir le «bon» camp.

Lors de mon séjour récent dans ce pays, j'ai pu observer une des formes inusitées de la contre-insurrection: la «directive tactique de conduite». Selon le général Petraeus, le commandant de la FIAS qui en parle avec fierté, la circulation automobile est le «talon d'Achille» des forces alliées. Les convois de blindés lourdement armés aliènent la population. C'est pourquoi, à Kaboul et dans les rares villes où la sécurité le permet, les soldats se déplacent désormais en jeep banalisée et doivent respecter les consignes des policiers afghans. Stressant pour les conducteurs, mais efficace.

À l'image de cette directive, toute la stratégie alliée a été repensée en fonction des deux objectifs typiques du protectorat: éviter les actions inutilement agressives et, dans la mesure du possible, laisser les autochtones s'en occuper.

Le côté obscur du protectorat

Si la contre-insurrection est séduisante, elle demeure meurtrière puisque les insurgés doivent d'abord être neutralisés, ce qui suppose des opérations militaires à grande échelle. On observe ainsi une recrudescence de la violence, alors que le nombre de victimes civiles ne faiblit pas.

En outre, la construction d'infrastructures et la mise en place de structures politiques constituent le principal véhicule de la corruption. Un homme charmant, le gouverneur de la province de Kandahar Ahmad Wali Karzai, contrôle ainsi à travers ses réseaux de favoritisme une grande partie de l'économie locale, y compris le trafic de drogue. On peut imaginer ce qu'en pensent ses opposants, et à qui vont les allégeances politiques de ses concurrents dans cette région où les talibans foisonnent. Selon les experts du Afghan Analysts Network, la FIAS a créé sans le vouloir une «paix criminalisée» qui alimente l'insurrection.

Quant à la transition, elle n'est pas sans risque. Derrière chaque ministre, on trouve quelques colonels américains (ou canadiens) qui sont les véritables gestionnaires de l'État afghan. Les quelque 300 000 soldats afghans seront alphabétisés, formés et habillés (en six semaines!) par l'armée américaine, et bientôt par les Forces canadiennes. Si les choses se passent mal en 2014, qu'adviendra-t-il de ces gens qui ont «choisi» l'Occident? Cette situation n'est pas sans rappeler le sort malheureux des harkis algériens et des boat people vietnamiens qui durent fuir leur pays parce qu'ils avaient choisi le mauvais camp.

La présence occidentale en Afghanistan a créé un noeud gordien d'effets pervers, caractéristique des protectorats. Sûre de sa supériorité militaire et financière, la puissance protectrice est instrumentalisée par les factions, clans et tribus locaux. En renforçant l'administration, on soutient les groupes ethniques qui la contrôlent au détriment des autres. En construisant des routes, on finance un clan plutôt qu'un autre. Et lorsque les forces spéciales éliminent des insurgés, elles brisent des familles qui deviennent autant d'ennemis.

Que faire?

Il est encore possible que l'OTAN puisse s'offrir une sortie honorable. Il faudra que les négociations avec les insurgés portent leurs fruits. Il faudra que le Pakistan — la principale préoccupation de tous les Afghans que nous avons rencontrés — arrête de fomenter le trouble. Il faudra surtout convaincre la population afghane que l'ingérence étrangère et la corruption à grande échelle sont préférables aux trente années sanglantes qui ont précédé.

Mais une guerre civile ne peut être exclue: 2014, c'est demain. Les responsables de la FIAS et du gouvernement afghan ne se font pas beaucoup d'illusions. Les militaires du rang et les ONG encore moins. Comme nous l'a confié un ambassadeur occidental à Kaboul, «dans le meilleur des cas, l'Afghanistan retournera à ce qu'il était à la fin dans les années 1990». C'est-à-dire un régime stable... mais corrompu, autoritaire et ultraconservateur.

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Frédéric Mérand, professeur de science politique à l'Université de Montréal et directeur adjoint du Centre d'études sur la paix et la sécurité internationale (CEPSI) - L'auteur a passé huit jours en Afghanistan à l'invitation de l'OTAN.

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