Amir Khadir - Le chef de l'opposition officieuse

Amir Khadir parle effectivement le langage de la décolonisation.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Amir Khadir parle effectivement le langage de la décolonisation.

On peut reconnaître le talent politique indéniable d'Amir Khadir sans approuver d'aucune manière la philosophie qu'il sert. L'homme est intelligent, on le dit même cultivé, et dispose manifestement de tous les moyens requis pour s'imposer comme une figure incontournable de la recomposition politique québécoise. La complaisance d'une certaine intelligentsia l'a par ailleurs transformé en conscience humanitaire du Parlement, un statut qui va bien à celui qui revendique souvent un monopole de la vertu.

Depuis quelques mois, l'objectif de M. Khadir semble limpide: développer une stratégie de polarisation en occupant la fonction tribunitienne contre une classe politique relativement homogène malgré ses distinctions partisanes. C'est d'ailleurs ainsi qu'il est parvenu à inscrire Québec solidaire dans le jeu politique et à déclasser Françoise David, dont le progressisme soporifique ne parvenait pas à interpeller au-delà de la gauche communautaire et féministe. Amir Khadir joue en plus sur le sens de la transgression, ce qui plaît à une frange de l'électorat exaspérée par la langue de bois technocratique.

Une stratégie qui porte ses fruits

M. Khadir semble miser sur une coalition des radicalismes, certains d'entre eux étant quelquefois contradictoires, mais tous unis néanmoins dans une veine protestataire. Mais surtout, au coeur de cette stratégie, Khadir privilégie de plus en plus l'appropriation d'un discours qui était autrefois celui d'une gauche nationale et populaire, voire populiste, conjuguant socialisme et indépendance. Ses dernières frasques sur les représentants de la Couronne britannique vont dans ce sens.

Cette stratégie porte ses fruits, d'autant plus que les souverainistes ont souvent offert leur tribune à Khadir, en l'accréditant ainsi comme un porteur légitime de l'option nationale. S'ajoute à cela la décomposition du souverainisme officiel, qui a notamment eu pour conséquence depuis quelques années l'autonomisation d'une tendance indépendantiste assez radicale portée sur le militantisme de rue davantage que sur la poursuite d'une stratégie parlementaire. Cette mouvance semble séduite par la rhétorique décolonisatrice d'Amir Khadir.

Car Amir Khadir parle effectivement le langage de la décolonisation. Son imaginaire politique est structuré en bonne partie par la critique de l'impérialisme qu'il associe pêle-mêle à l'Amérique, à Israël et aux multinationales, ce qui l'amène à certaines dérives malheureuses, notamment son association jamais reniée au boycottage de la boutique Le Marcheur. Khadir fait le procès d'un souverainisme embourgeoisé et entend le réinvestir d'une ferveur contestataire, voire révolutionnaire. Ce discours décolonisateur est souvent exemplifié par les questions liées aux ressources naturelles, qui interpellent directement une vieille couche encore active de l'imaginaire politique québécois, traversée par la peur de la spoliation du pays.

La vraie altérité politique

S'il parvient à bricoler une synthèse idéologique convaincante entre ce nationalisme décolonisateur et le populisme gauchisant qui lui a valu un premier succès d'estime, Khadir pourrait faire de Québec solidaire un acteur politique important. S'il ne peut viser sérieusement le poste de premier ministre, il peut néanmoins devenir une force politique importante cannibalisant le souverainisme officiel sans pour autant parvenir à le remplacer. Il contribuerait paradoxalement au maintien des libéraux au gouvernement. Il n'est pas certain que Khadir ne les préfère finalement à la solution de remplacement péquiste.

Pour Khadir, la lutte politique ne consiste pas à distinguer entre ce que Cioran appelait les «nuances du pire» mais dans un affrontement entre le bien et le mal. Cette «idéologisation» du jeu politique l'avantage dans un espace public qui fonctionne au pragmatisme comptable. À travers tout cela, Amir Khadir s'impose de plus en plus comme le chef de l'opposition officieuse, celui qui incarne la véritable altérité politique.

Au Parti québécois, on devra se demander comment développer un nationalisme de rupture qui, sans être populiste, redevienne néanmoins populaire et canalise le sentiment protestataire dans la population. Pour les souverainistes, Amir Khadir vient de passer du statut de problème mineur à problème majeur.

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Mathieu Bock-Côté, chargé de cours en sociologie à l'UQAM

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