Une société hyperindividualiste - Le bling-bling, la porno et les nouveaux réacs

Le président français, Nicolas Sarkozy, et son épouse, Carla Bruni, lors d’une visite officielle à New York en mars 2010.
Photo: Agence Reuters Lucas Jackson Le président français, Nicolas Sarkozy, et son épouse, Carla Bruni, lors d’une visite officielle à New York en mars 2010.

«Tout le monde a une Rolex. Si à 50 ans on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie!», dixit Jacques Séguéla, publicitaire français.

Si cette phrase a heurté de nombreuses personnes après que le célèbre créatif l'eut prononcée en février 2009 dans le cadre d'une entrevue qu'il accordait à l'émission Télématin, elle a sans doute fait sourire le philosophe Gilles Lipovetsky et plusieurs lecteurs de son célèbre ouvrage L'Ère du vide: essais sur l'individualisme contemporain, publié en 1983.

Au moment où il était interrogé au sujet du côté bling-bling du président Nicolas Sarkozy et de son affection pour les objets clinquants, Jacques Séguéla, l'inventeur du slogan «La Force tranquille» — puisé dans un discours de Léon Blum — qui a contribué à l'élection du président socialiste François Mitterrand en mai 1981, venait, mine de rien, de cristalliser en une phrase lourde de sens le concept fondamental du livre de Lipovet-sky: l'«hyperindividualisme».

Président marié à une chanteuse pop et ex-mannequin, Sarkozy instrumentalise sa vie privée, refuse la critique, avilit la fonction présidentielle — on se rappelle son célèbre «Casse-toi, pauv'con!» —, affiche un goût prononcé et assumé pour les marques de luxe et s'avère ultradoué dans la «pipeulisation» de la mise en scène politique...

Société civile

Cet hyperindividualisme se vérifie dans la classe politique bien sûr, mais également tous les jours dans la société civile: «L'idéal moderne de subordination aux règles rationnelles collectives a été pulvérisé», nous dit Lipovetsky.

Désormais, la valeur fondamentale est celle de l'accomplissement personnel. Exit les idéologies. «C'est la transformation des styles de vie liée à la consommation qui permit ce développement des droits et des désirs de l'individu, cette mutation dans l'ordre des valeurs individualistes.»

Près de 30 ans plus tard, force est de constater que non seulement l'agrégé de philosophie a su cerner et codifier notre époque, mais dans bien des cas, s'avérer prophète.

En effet, ce que nous dit la déclaration du fils de pub Séguéla, en somme, bien au-delà de l'apparente prise de défense du président ou du repli stratégique de quelqu'un qui viendrait de s'apercevoir qu'il a lancé une bourde, c'est que Sarkozy incarne de façon on ne plus éloquente, et cela, au sommet de la hiérarchie sociale, le symbole de son époque: institué par la société qui l'entoure et les conditions mises en place par le fonctionnement et les origines du libéralisme, Sarko cristallise l'hyperindividualisme contemporain poussé à son paroxysme.

Individu narcissique

Bien sûr, ce contemporain se décline dans la quotidienneté. On le voit à la télé, on le lit dans les journaux populaires, sur les blogues, sur Twitter, car partout il cherche un reflet dans l'approbation des autres, partout il quémande la gratification éphémère de la reconnaissance: versatile et sans passion dominante sinon que le culte de lui-même ou d'elle-même, relativiste absolu, bref, véritable girouette que Platon appelait déjà l'«homme démocratique»: une personne qui ne parvient plus à séparer ses désirs superflus de ses besoins nécessaires.

C'est cet individu narcissique qui serait réapparu avec la société industrielle des années soixante, à l'âge de la consommation de masse, à aujourd'hui. On a dit Sarko, mais cela aurait pu tout aussi bien être Paris Hilton ou, chez nous, les faiseux de recettes, lofteurs et autre pléthore d'histrions qui dispensent leurs avis émotifs, polémistes et souvent démagogiques contribuant ainsi à vider de son sens le débat public.

«L'âge moderne était hanté par la production et la révolution, l'âge postmoderne l'est par l'information et l'expression», confie Lipovetsky avant de pêcher cette perle: «Mais il en va ici comme pour les graffitis sur les murs de l'école ou dans les innombrables groupes artistiques: plus ça s'exprime, plus il n'y a rien a dire, plus il n'y a rien a dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l'effet est anonyme et vide.»

Effet anonyme pour gratification éphémère, l'opinion généralisée avec stars, codes, morcellement et effets chocs façon porno a encore de belles années devant elle...

Lipovetsky avait raison il y a 30 ans. Et après avoir vu l'hypernarcissisme et ses corollaires triompher au sommet de la hiérarchie française, ce qui semble le plus étonnant, c'est de constater à quel point les pornographes de l'opinion sont devenus, à peu de frais, les nouveaux gardiens de l'ordre moral. Bref, les nouveaux réacs.

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Claude André - Journaliste indépendant

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