Plan Nord - Le Nunavik aspire à plus

Jean Charest annonçait en grande pompe la semaine dernière le lancement du Plan Nord, un vaste chantier de développement économique, social et environnemental se déployant au nord du 49e parallèle. La région du Nunavik est particulièrement visée, avec ses 11 000 habitants dont 90 % sont Inuits. Le gouvernement du Québec s'est d'ailleurs empressé d'affirmer que les autochtones avaient embrassé avec enthousiasme son projet. Si certains dirigeants ont pu se déclarer en faveur de ce plan, il n'est pourtant pas certain qu'ils soient entièrement au diapason du reste de leur population.

En fait, pas plus tard que le 27 avril, le peuple inuit rejetait par référendum une importante entente négociée depuis plusieurs années par leurs leaders avec les gouvernements du Québec et du Canada. Cette entente prévoyait la création d'un gouvernement régional du Nunavik (GRN), formé par la fusion des trois principaux organismes publics de la région, soit l'Administration régionale Kativik, la Commission scolaire Kativik et la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik. En pratique, ces entités continueraient à fonctionner comme elles le font actuellement, mais en étant chapeautées par une Assemblée du Nunavik et un Conseil exécutif élus par l'ensemble des habitants de la région.

Lieu de débats


Avant d'entrer en vigueur, cette entente devait être ratifiée par la population visée à l'aide d'un référendum. À partir du 14 février, les négociateurs entreprirent donc une tournée des principales communautés du Nunavik pour mieux faire connaître le projet. Ils y rencontrèrent une résistance insoupçonnée, qui s'est rapidement rassemblée autour d'un groupe Facebook créé pour l'occasion. Intitulé «Nunavik and the Nunavik Regional Government's Final Agreement», cet espace devint rapidement le lieu virtuel par excellence de tous les débats.

Le succès de cette page — qui compte toujours plus de 850 membres — est d'ailleurs un phénomène qui devrait retenir l'attention des chercheurs intéressés par l'impact des nouvelles technologies sur la vie sociale et politique. Au moment où les révolutionnaires arabes utilisent les réseaux sociaux pour contourner la censure imposée par leurs dictatures, les Inuits du nord du Québec s'en servent pour s'instruire et débattre de leur avenir au milieu du spectaculaire silence médiatique résultant de l'indifférence des sociétés québécoises et canadiennes.

Victoire du «Non»

Le 27 avril, alors que tous les regards du pays étaient tournés vers la fin de la campagne électorale fédérale, les Inuits sont allés voter en grand nombre pour décider de leur futur. Le taux de participation global s'est élevé à 54,5 %, un chiffre fort respectable qui a même dépassé les 80 % dans certaines communautés.

Les résultats obtenus ne laissent place à aucune ambiguïté: le camp du «Non» l'a emporté dans toutes les communautés, avec un total de 66 % des voix, contre 33 % pour le «Oui». Les négociateurs du Nunavik, Minnie Grey et Harry Tulugak, de même que les autorités de l'Administration régionale Kativik ont dit être déçus du résultat mais accepter la volonté populaire.

Pourquoi le «Non» l'a-t-il emporté si majoritairement? L'entente ne prévoyait-elle pas une plus grande autonomie pour les Inuits? Jim Bell, éditorialiste au Nunatsiaq News, s'est montré cinglant à ce propos. D'après lui, les Nunavimmiuts (les habitants du Nunavik) ont voté «Non» par peur: peur de l'entente, mal comprise, peur d'affronter le monde extérieur, mais surtout peur d'eux-mêmes. Il n'hésite d'ailleurs pas à faire un lien entre l'insécurité identitaire des Québécois et celles des habitants du Nunavik, qui ne s'estimeraient pas prêts à prendre leur destin en main.

Des critiques

C'est un tout autre son de cloche que l'on entend chez les opposants à l'entente. En réponse à Jim Bell, Jobie Epoo d'Inukjuak explique que c'est l'espoir et non la peur qui a mené les tenants du «Non». L'ambition des Inuits étant d'obtenir une véritable autonomie régionale, la simple fusion des organismes publics proposée dans l'entente leur apparaissait nettement insuffisante. L'absence de dispositions particulières pour la protection de la langue et de la culture inuite a également été très critiquée. Une telle position devrait trouver une certaine résonance au sein de la population québécoise francophone, puisqu'elle peut fort bien s'apparenter au rejet des accords du lac Meech et de Charlottetown au début des années 1990 par les nationalistes québécois.

L'entente du gouvernement régional du Nunavik prévoyait bien une seconde ronde de négociations pour accroître les pouvoirs dévolus au Nunavik, mais sans préciser la nature et l'ampleur de ceux-ci. Devant un tel flou, les Nunavimmiuts ont refusé de signer «un chèque en blanc» à leurs négociateurs. Les appels à un nouveau leadership se sont d'ailleurs faits pressants au cours de la campagne référendaire.

Le désir de changement et la recherche d'un modèle de société plus inspirant ne sont donc pas l'apanage des Québécois du Sud qui, pour ces raisons, ont massivement voté pour le NPD aux dernières élections. Au Nord aussi, on veut plus et on veut mieux. Les dirigeants de la province devraient en prendre bonne note, car si le Plan Nord ne réussit pas à prendre réellement en compte les besoins et les aspirations des habitants du Nunavik, il pourrait bien finir par se heurter à une volonté populaire inuite bien décidée à ne plus se laisser marcher sur les pieds...

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Sébastien Brodeur-Girard - Historien
4 commentaires
  • sly3162 - Inscrit 18 mai 2011 00 h 27

    Très intéressant

    Merci de cette analyse très intéressante du référendum au Nunavik, qui est effectivement passé complètement sous le radar médiatique.

  • Yves Côté - Abonné 18 mai 2011 05 h 19

    Démocratie véritable

    N'est-il pas réjouissant de constater qu'en refusant cette fusion, s'attendant à avoir un véritable gouvernement représentatif, les Nunavimmiuts croient en la démocratie et non dans ce genre de fac-similé approximatif qui leur fut proposé !?
    Bravo à Monsieur Brodeur-Girard et au Devoir pour cet article qui nous éclaire de manière salutaire.

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 mai 2011 11 h 07

    Municipalité

    On peut ajouter que selon certains, cette entente ne représentait effectivement que des pouvoirs semblables à ceux d'une municipalité et non des pouvoirs d'autonomie gouvernementale, ce qui était nettement insuffisant pour la majorité des Inuit du Nunavik. On peut comparer avec des traités modernes comme ceux de Colombie-Britannique (Nisga'a, Tsawwassen, Maa-Nulth etc.) où les pouvoirs sont plus vastes et on ne peut blâmer les Inuit de vouloir des pouvoirs au moins comparables. Par exemple, en vertu du traité Nisga'a, ces derniers ont le pouvoir de créer des tribunaux nisga'a alors qu'au Nunavik les Inuit doivent se contenter, encore une fois, du Flying Circus (terme souvent utilisé au nord pour désigner les tribunaux volants qui se rendent dans les collectivités inuites) venu du sud.

    À la décharge de ceux qui avaient négocié cette nouvelle entente administrative (la création d'un gouvernement régional), il faut dire qu'ils étaient réalistes et pensaient que les gouvernements québécois et fédéral ne bougeraient pas de leur position étant donné que la Convention de la Baie-James et du Nord québécois n'est pas une entente d'autonomie gouvernementale mais plutôt une entente de revendication territoriale et que les dirigeants inuit d'alors avaient accepté cette entente telle qu'elle était.

    L'administration Charest devrait prendre acte de la soif d'autodétermination des Inuit du Nunavik et son Plan nord devrait en tenir compte sinon, on peut certes conclure que ce plan ne verra jamais le jour, du moins pas avec l'appui des Inuit.

  • France Marcotte - Abonnée 18 mai 2011 19 h 13

    Des intérêts communs?

    Tant mieux si les gens du nord ne se laissent pas non plus marcher sur les pieds avec ce Plan Nord.
    On sera plus nombreux à être vigilants et qui sait, c'est peut-être le début d'une nouvelle solidarité entre nos peuples.