Interculturalisme 2011 - Un sentiment d'appartenance

Nos bagages ethnoraciaux n’ont pas besoin d’être pareils pour que nous puissions considérer le Québec avec fierté comme notre «chez-soi».
Photo: - Le Devoir Nos bagages ethnoraciaux n’ont pas besoin d’être pareils pour que nous puissions considérer le Québec avec fierté comme notre «chez-soi».

Je ne suis pas une immigrante. Ma famille est installée au Québec depuis environ cinq générations. Elle y a plongé ses racines avant la Confédération. Je suis une Quebecker; vous pourriez dire aussi que je suis une Québécoise. C'est ici qu'est mon chez-moi. Je viens du sud-ouest de l'île, des communautés voisines de la Petite Bourgogne, Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles et Verdun. Je suis une fille du sud-ouest, quoique pour plusieurs dans la communauté noire, je viens simplement «du centre-ville».

En dépit de mes origines, mon sentiment d'appartenance est souvent remis en question par les non-Noirs. «D'où venez-vous?» est une question que je dois souvent affronter dans les premières minutes d'une conversation. Eh bien, d'accord. À l'exception des Premières Nations, ne venons-nous pas tous de quelque part? Il est déconcertant que «de Montréal» soit rarement une réponse suffisante. «Mais où êtes-vous née?» «D'où vient votre famille?» Ces questions de mes interlocuteurs indiquent que je suis pour eux une étrangère, que je ne fais pas partie de la souche québécoise ou, comme disent certains politiciens, que je fais partie des «autres».

Supposition destructrice

Qu'est-ce qui m'identifie comme différente ou étrangère? Que voient ou qu'entendent mes interlocuteurs durant ces premières minutes? Entendent-ils un accent? Je n'en ai pas. Peut-être que cela tient à ma façon de m'habiller (on peut repérer un touriste par ses vêtements sur la rue Sainte-Catherine). Je m'habille pourtant comme tout le monde, même si je veux bien admettre que je suis un peu en retard sur la mode. Peut-être qu'il s'agit de mon nom de famille. Après tout, Williams sonne très britannique. Mais je ne pense pas qu'il s'agit de mon nom. Certaines interactions un peu plus irritantes m'inclinent plutôt à penser que c'est à cause de la couleur de ma peau. Ah, une peau brune... cette femme noire n'est donc pas d'ici.

Cette supposition est cependant fausse et destructrice. Plusieurs Québécois blancs perçoivent les Québécois noirs comme «autres», alors que nombre d'entre eux sont de vieille souche. Certains de leurs ancêtres vivaient ici à l'époque de l'incendie du parlement, avant le rapport Durham, pendant la crise de la conscription, durant le vote pour la prohibition; certains ont même participé à l'élection de Maurice Duplessis. Depuis vingt ans, je me suis donné pour mission de contester cette perception en décrivant le rôle qu'ont joué les Noirs au Québec depuis la Nouvelle-France.

Le mois dernier, j'ai animé un atelier au cégep Marie-Victorin. Les étudiants m'ont demandé pourquoi on ne leur enseignait pas l'histoire des Noirs. Je les ai invités à réfléchir à ce qu'on gagnait à ne pas parler d'eux, à ne pas les inclure au sein du récit québécois. Je leur ai demandé de réfléchir à la vision qu'ils avaient d'eux-mêmes en tant que «peuple distinct» et à la façon dont cette croyance pourrait être contestée ou enrichie par un récit incluant la diversité (qui a toujours existé au Québec).

Timides changements


Grâce à une telle approche, le Québec pourrait revoir en profondeur la façon inadéquate avec laquelle il aborde les relations interculturelles et intercommunautaires précaires, et viser une véritable justice sociale et économique. Voilà, je pense, pourquoi les changements restent timides en dépit de plusieurs commissions consacrées à ces questions.

En effet, les Noirs se trouvent souvent pris dans la ligne de mire des débats sur les accommodements ou la tolérance, des débats théoriques qui laissent peu de place à une discussion de fond au sujet de la discrimination, du profilage, de la marginalisation et de la racisation. Si le cadre de réflexion se limite à une rhétorique qui néglige ces derniers enjeux, alors ma voix se trouve réduite au silence. Il s'agit, bien sûr, d'une lutte personnelle; mais à titre d'historienne, je crois aussi que la création d'un sentiment d'appartenance doit passer par une ouverture du discours et par l'exploration du paysage multiculturel souvent ignoré dans l'histoire du Québec.

Pourquoi cela est-il important? Pourquoi les Québécois d'Abitibi ou de Gaspé devraient-ils se sentir concernés? Eh bien, comme pour vous, cette province est la mienne. Comme vous, je ne peux pas «retourner là d'où je suis venue» parce que mes origines sont profondément enracinées dans le terreau du Québec. Je reste ici par choix et parce que je veux contribuer à faire du Québec un meilleur endroit pour toutes et tous. Je travaille afin que des visages comme le mien deviennent plus courants dans les conseils d'administration, l'appareil gouvernemental, le système judiciaire et les organismes du Québec.

Mon bagage ethnoracial n'est peut-être pas le même que le vôtre, mais ceux-ci n'ont pas besoin d'être pareils pour que nous puissions considérer le Québec avec fierté comme notre «chez-soi». Moi aussi, j'apprécie la culture québécoise, sa joie de vivre; en tant que maniaque de sports, je ne rate quasiment jamais une partie des Canadiens ou des Alouettes.

Embrasser le changement

La création d'un sentiment d'appartenance suppose que nous construisions des communautés vivantes et vitales auxquelles chacun de ses membres pourra contribuer et dont les institutions ethniques et culturelles seront convenablement soutenues. Nous devons célébrer leurs artistes, soutenir leurs manifestations culturelles, explorer leurs voix à travers leurs oeuvres littéraires. La diversification de la main-d'oeuvre doit s'accélérer afin que les meilleurs et les plus brillants d'entre nous ne soient pas sous-employés ni victimes d'un chômage chronique. La fonction publique doit s'ouvrir à une plus grande partie de la société afin que le Québec tout entier puisse bénéficier des innovations et des nouvelles idées issues de la diversité mondiale.

Le monde change très rapidement et nous avons peine à le suivre, mais nous ne devons pas avoir peur du changement. En creusant plus profondément notre histoire et ce que nous sommes aujourd'hui, nous réaliserons que nous nous sommes toujours appuyés sur la tradition pour embrasser le changement. Nous devons maintenant aller de l'avant, en évitant de nous retrancher dans nos solitudes, de retomber dans nos bunkers culturels.

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Dorothy W. Williams - Historienne et directrice de programme au Centre de ressources de la communauté noire

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