Élections fédérales - Que s'est-il donc passé?

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, salue ses partisans lors d’un passage à Gatineau pendant la campagne électorale. Jack Layton, un Montréalais bilingue de gauche, a pu s’attirer aisément la sympathie du public québécois.<br />
Photo: Agence Reuters Patrick Doyle Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, salue ses partisans lors d’un passage à Gatineau pendant la campagne électorale. Jack Layton, un Montréalais bilingue de gauche, a pu s’attirer aisément la sympathie du public québécois.

Comment peut-on expliquer la vague orange qui a déferlé sur le Québec? Il y a tout d'abord eu la polarisation du vote entre la droite conservatrice et les partis politiques se réclamant de la gauche. Puis il y a eu la performance de Jack Layton à Tout le monde en parle. La conjoncture était favorable pour faire passer le message d'un Montréalais bilingue de gauche qui pouvait s'attirer aisément la sympathie du public. Cette impression fut confirmée lors du débat des chefs. Or, à l'occasion de ce débat, comme dans d'autres interventions, M. Layton s'est montré ouvert au Québec et a même fait miroiter d'éventuels changements qui iraient dans le sens du fédéralisme asymétrique, du droit de retrait avec compensation financière et d'une ouverture sur le front linguistique.

À mi-chemin dans la course, d'autres facteurs déterminants sont toutefois venus s'ajouter. Au congrès du Parti québécois, dans un discours très médiatisé, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, affirmait sur un ton solennel qu'avec le BQ à Ottawa et le PQ à Québec, tout devenait possible. Les Québécois ont soudainement été replongés dans le débat sur la question nationale avec la possibilité d'un référendum sur l'indépendance du Québec. Cela a donné la frousse à plusieurs personnes. Le fruit était mûr pour jeter son dévolu sur le Nouveau Parti démocratique.

Saluons au passage le courage, la détermination et le dévouement de Gilles Duceppe et de son équipe de députés. Le métier de politicien est souvent ingrat et le Bloc québécois ne méritait pas cela.

La fameuse troisième voie

L'arrivée du NPD dans l'opposition officielle à Ottawa rappelle les événements qui ont précipité l'Action démocratique du Québec dans l'opposition officielle à l'Assemblée nationale. Comme pour l'engouement en faveur du NPD, la question nationale a, à l'époque, joué un rôle déterminant dans le choix de plusieurs électeurs québécois. Je n'ai pour ma part jamais vraiment cru à un tournant droitiste au Québec pour expliquer les succès de l'ADQ à l'époque. C'est l'autonomisme de l'ADQ qui a attiré les électeurs, tout comme c'est la peur d'un autre référendum et le minimum d'ouverture du NPD qui constitue un autre élément d'explication du tsunami orange en 2011, en plus de la peur bleue de voir les bleus majoritaires à Ottawa.

Plusieurs Québécois sont en effet encore à la recherche d'une troisième voie dans le débat constitutionnel. Cette hypothèse s'appuie sur ce que les sondages nous révèlent depuis 1995. Depuis environ une quinzaine d'années, en effet, à l'initiative du Groupe de recherche sur l'opinion publique (GROP), on sait qu'environ les deux tiers des Québécois estiment que le Québec a le droit de se séparer, qu'il a les ressources pour faire la souveraineté, et que celle-ci est réalisable. Mais en même temps, près des deux tiers de la population québécoise croient encore que le fédéralisme est susceptible d'être réformé.

Quelle leçon pour les souverainistes?


Telle est la position historique des Québécois. Ils préféreraient grandement un arrangement à l'intérieur de l'État canadien. Sans être un pis aller, car c'est le fédéralisme canadien qui est davantage un pis aller, ils sentent confusément que la démarche souverainiste n'est légitime que si elle se fonde sur le refus du Canada de reconnaître le peuple québécois. Si le Québec ne peut être reconnu dans le Canada, il a alors le droit de chercher la reconnaissance internationale en devenant souverain. Mais puisqu'ils croient encore à la possibilité de réformer le fédéralisme canadien, ils s'associent à un parti fédéraliste qui leur promet une ouverture.

Certains souverainistes répondront que, justement, c'est la croyance dans le caractère irréformable de l'État canadien qui justifie leur démarche. Mais ils sont souvent incapables de préciser quel est l'arrangement minimal qui les aurait satisfaits dans l'État fédéral canadien. Cela révèle qu'aucun arrangement à l'intérieur de l'État canadien ne saurait les satisfaire et qu'ils conçoivent la souveraineté comme une fin en soi et non comme un moyen pour obtenir la reconnaissance.

Les nationalistes qui sont au diapason avec le Québec doivent tout d'abord déterminer quel devrait être le statut politique du Québec dans le Canada. Il ne s'agit pas seulement de proposer des réformes ponctuelles dans la fédération en attendant de faire la souveraineté ou de demander toujours plus de pouvoirs jusqu'à ce que l'on obtienne un jour la souveraineté. Il s'agit plutôt de proposer un ensemble de principes de fonctionnement qui nous inciteraient à mettre de côté la souveraineté.

Un souverainisme de conclusion

Même si on a l'intime conviction que l'État fédéral est incapable de se réformer, il faut s'ajuster à la démarche de la majorité des Québécois. En appuyant le NPD, les Québécois disent qu'ils veulent à nouveau chercher un arrangement à l'intérieur du Canada.

Il s'agit autrement dit d'appliquer la maxime «pas nécessairement la souveraineté, mais la souveraineté si nécessaire». Il s'agit d'être des souverainistes de conclusion. Tel est le point consensuel possible au sein de la classe politique québécoise tout entière. C'est le sens de la loi 150 du gouvernement libéral adoptée en 1991 dans la foulée de la commission Bélanger-Campeau. Le Canada avait un an pour faire une offre au Québec, sans quoi il y aurait un référendum sur la souveraineté. C'était aussi le sens du rapport Allaire. Le Canada devait transférer 22 pouvoirs au Québec, sans quoi il y aurait un référendum sur la souveraineté.

Il faut cesser de voir dans le projet d'une réforme constitutionnelle canadienne une option que les souverainistes ne peuvent accepter sans se contredire. Il n'y a là aucune contradiction quand on est un souverainiste de conclusion.

De telles démarches de déblocage ont été maintes fois envisagées au sein du mouvement souverainiste. Le GROP, Jean-François Lisée, Claude Morin, Gilbert Paquette et moi-même l'avons tour à tour considérée. Si un gouvernement souverainiste était à l'origine d'une telle démarche, que celle-ci était consacrée dans une loi québécoise, que l'on exploitait le cadre prescrit par la Cour suprême dans le Renvoi sur la sécession de 1998, le Canada anglais aurait l'obligation constitutionnelle de négocier cette réforme.

Vaincre la peur

Les Québécois ont peur de s'engager dans une démarche souverainiste qui casserait le Canada en deux. Ils ne veulent pas poser un geste irréparable qui est moralement condamnable. Une offre de réforme constitutionnelle impliquant notamment la reconnaissance formelle du peuple québécois, un statut particulier pour la province de Québec, un régime de fédéralisme asymétrique, une pleine maîtrise d'oeuvre en matière de langue, de culture, d'immigration et de télécommunications, et un droit de retrait avec pleine compensation financière, constitue une demande moralement irréprochable.

Si le Canada dit non à cette réforme, la souveraineté assortie d'une offre de maintien de l'union économique dans une union confédérale constitue une autre option moralement irréprochable. Les Québécois peuvent sans peur et sans reproche mettre ces deux options de l'avant. Car dans les deux cas, ils cherchent l'unité dans la diversité.

Quant à ceux qui ont voté orange pour en finir avec la question nationale, ils doivent bien reconnaître qu'elle s'est imposée d'elle-même en bout de piste, avec une opposition officielle constituée majoritairement de Québécois (il n'y a pas eu de vague orange au Canada) et une majorité absolue de députés conservateurs constituée sans le Québec.

***

Michel Seymour, professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal

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17 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 4 mai 2011 01 h 02

    Justice sociale, démocratie et solidarité...

    Voilà des valeurs qui nous ressemblent et auxquelles le NPD souscrit.

  • ysengrimus - Inscrit 4 mai 2011 06 h 55

    Braco Laurin Liu

    Mon fils de vingt ans, ma femme et moi avons voté NPD dans Rivière des Mille-Iles. Et pas par «protestation» s’il vous plait. Par simple et pure conviction. On a voté le parti, par-dessus la petite politique de chapelle. On a coché à côté de ce beau nom exotique dont on n’avait même pas vu le visage (aucune affiche dans le comté – on vous prenait pour un homme!).

    Le lendemain nous avons découvert avec une stupéfaction réjouie que nous venions de faire rentrer sur la Terre des Patriotes une femme, de souche asiatique, de l’age de mon fils, étudiante à McGill en études culturelles et études islamiques. Elle parle français comme son chef Layton. Elle représente le renouveau par tous les embouts!

    Bravo Laurin Liu. Vous incarnez la modernité mondiale, le Québec et le Canada contemporain, généreux, progressiste, ouvert, ardent. Vous êtes ma députée fédérale et, laissez-moi vous dire qu’il y a belle lurette que je n’avais pas eu autant le sentiment d’avoir gagné mes épaulettes.

    Bon courage dans l’opposition officielle. C’est qu’il faut maintenant abattre l’hydre réactionnaire bleue blême. Vous avez tout notre appui.
    Paul Laurendeau

  • lephilosophe - Inscrit 4 mai 2011 07 h 13

    Les verres souverainistes

    Le prisme, au travers duquel Monsieur Seymour interprète le résultat de l'élection, ne lui permet pas de mesurer les mutations de la société québécoise. Le Québec a choisi la jeunesse, la justice sociale et économique, l'opposition à la morale puritaine, l'opposition au militarisme canadien. La question nationale n'a que très peu à voir avec le résultat de l'élection. Bien sûr, nous savons que dans ce pays, nous avons toujours été le fer de lance des mouvements progressistes, des réformes sociales et politiques. Rien de nouveau à constater cela. Mais de croire que c'est pour chercher «un nouveau beau risque» que les Québécois ont voté orange, c'est se méprendre profondément, c'est reproduire le vieux carcan d'une génération qui n'arrive plus à faire son deuil de son échec politique de 1995. Le Québec est ailleurs. Vous devrez tôt ou tard en prendre la mesure avec cette nouvelle génération de députés de toutes provenances pour qui les questions sociales et environnementales sont plus importantes que la question nationale. Il ne s'agit de jeter le bébé avec l'eau du bain, mais de laisser le bébé sécher un peu après un bain qui lui a laissé la peau un peu trop ratatinée...

    Bernard Gadoua

  • Alain D'Eer - Inscrit 4 mai 2011 07 h 56

    la philo dans le boudoir

    Les québécois non pas mutés M. Gadoua, c'est bien mal les connaître que d'affirmer cela. Vous êtes fédéraliste et souhaiter la mort à jamais de la question national, mais vous rêver. Elle est présente depuis plus de 200 ans et elle sera présente tant et aussi longtemps qu'elle ne sera pas réglée.
    Quatre années de gouvernement majoritaire conservateur auront tôt fait de vous démontrez l'impasse du régime politique canadien et son incapacité à refléter vos valeurs "néo démocrates" que vous partagez d'ailleurs avec le Bloc et le PQ sur plusieurs aspect.
    Je vous rappellerai aussi que 1995 n'a pas été un échec mais un vol.

  • Peter Kavanagh - Inscrit 4 mai 2011 08 h 06

    Et si....

    Et si les Québecois n'en voulait plus de la souveraineté, si ils avaient voté pour un parti qui représente leur valeurs, leur croyance et un désir d'avancer à l'intérieur du Canada. Il est trop facile de dire que le Québec a voté contre quelque chose. Il a voté pour le NPD, il a voté pour une vision positive et inclusive. La création d'un parti de gauche non souverainiste au Québec pourrait finalement faire tomber les partis traditionnelles et nous permettre d'avancer.