Une larme coule sur la démocratie canadienne

Le 2 mai 2011, j'ai pu exercer mon droit de vote pour la première fois. Oui. Avec tout mon enthousiasme d'électrice débutante, j'ai pu enfin me rendre aux urnes. Or, au-delà de la simple expression de mon opinion politique, il s'agissait pour moi d'une occasion toute désignée pour témoigner mon respect envers la démocratie canadienne; celle qui sert ses citoyens et ne viole pas leurs droits. Celle qui respecte la Constitution dont elle s'est dotée et qui ne bafoue pas la voix de son peuple. Celle pour laquelle nos aïeux ont donné leur vie, et pour laquelle certains peuples luttent encore.

Cette même journée, j'ai également assisté, consternée, je l'avoue, au déferlement d'une vague bleue — froide et dure — sur le Canada. J'ai écouté les opposants des conservateurs tempêter, les internautes crier au scandale de tous leurs tweets; j'ai encaissé avec tristesse la déconfiture bloquiste et j'ai sourcillé devant les amas orange qui teintent désormais la carte électorale. Je ne cacherai pas ma déception, voire mon inquiétude devant les résultats du scrutin, non.

Néanmoins, je me suis gardée de m'insurger contre l'issue du vote en elle-même. Je n'ai pas à blâmer la nation de ne pas entériner mes choix, mes convictions personnelles. Aussi, il aurait été irrespectueux et présomptueux d'oser rechigner contre un verdict soi-disant collectif. Lorsque la majorité se prononce, les dissidents se doivent d'incliner la tête avec déférence, il en va de l'accord tacite qui sanctionne les principes démocratiques.

L'odieux de ce scrutin

Cependant, notez l'ajout du «soi-disant» devant «collectif». Ce devant quoi j'ai eu envie de crier au scandale, au terme de la soirée électorale, ce n'est pas la majorité conservatrice, la démission de Gilles Duceppe ou même l'élection d'un député néodémocrate unilingue anglophone dans une circonscription montréalaise. Non. Je considère que le véritable odieux de ce scrutin réside non pas dans son résultat, mais bien dans l'attitude apathique des citoyens canadiens devant celui-ci.

Dès la sortie des premiers résultats, la grogne s'est déclenchée dans les masses partisanes. Comme si quelconque victoire avait été due à quiconque. Pourtant, et il s'agit là de tout le ridicule de la chose, à ce qu'on semble observer, maintenant que les votes ont été dépouillés, le taux de participation se trouve sous la barre des 60 %.

À mon sens, la question suivante s'impose, et j'appuie sur mon interrogation avec véhémence: au nom de quoi un peuple qui snobe ses propres institutions politiques peut-il s'indigner avec autant de hargne et de cynisme? Au-delà d'un droit, le vote est un devoir; un devoir que nous nous sommes attitrés de par notre système parlementaire, et dont tous les bienfaits nous sont dédiés. Bouder le scrutin n'est en aucun cas la meilleure manière d'exprimer un mécontentement politique. L'abstention de vote, par désintérêt ou par frustration, ne déstabilisera jamais les candidats, mais bien la démocratie qui les cautionne.

Grave erreur que de penser qu'en boudant le scrutin, les candidats jugés «indésirables» seraient privés de l'accession au pouvoir. Si les Canadiens ont pensé qu'en refusant de se rendre aux urnes, la majorité conservatrice serait rendue impossible, ils se sont mis le doigt dans l'oeil 167 fois plutôt qu'une, la preuve en a été douloureusement faite! L'apathie politique est le premier véhicule qui achemine vers l'effondrement de l'opposition et l'avènement du totalitarisme. Je dramatise, certes, mais qu'on se le tienne pour dit.

Prendre la parole

Qu'il n'y ait pas de méprise: je ne suis pas insensible aux conséquences que le résultat du vote du 2 mai induit. J'entrevois l'impact que ces élections auront sur la politique canadienne, et ce, pour les quatre années à venir. Le scénario est terne, particulièrement pour le Québec. Mes ancêtres ont pris les armes sur les berges du Richelieu en 1837, et j'ai grandi dans une famille qui peine encore à éponger les larmes d'Octobre 95. La déconfiture du Bloc fait peine à voir; mais comment pourrais-je oser me lamenter? La parole a été donnée aux Canadiens et ils ne l'ont pas prise. À présent, il est trop tard. Il est temps de faire amende honorable et de s'engager collectivement à voter, pour l'avenir.

Pour lors, je fredonne entre mes dents serrées ce vieux chant scout de Job le beatnik:

«Passe-moi vingt sous pour un café
Une cigarette, je suis fauché
Pour le Québec, c'est pas fini
Vous pouvez me croire
C'est Job qui l'dit»

***

Aurélie Lanctôt, étudiante en journalisme à l'UQAM
9 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 4 mai 2011 06 h 27

    «taux de participation se trouve sous la barre des 60 %

    Faux, on frôle les 62%. Si vous voulez devenir journaliste, commencez pas respecter les faits.
    Je suis toujours étonné de voir que Le Devoir publie des lettres, articles, commentaires qui contiennent des éléments faux.
    On peut penser ce que l'on veut de la politique, du Québec, de la planète, on n'a pas le droit de dire des faussetés.

  • Claude Rompré - Inscrit 4 mai 2011 07 h 24

    Calmez-vous M.Tremblay

    Ce serait ridicule de rejeter un texte sur une erreur aussi triviale. Qu'il y ait eu 58 ou 62% des suffrages exprimés ne change pas grand chose, ces deux chiffres sont tout aussi désolant.

    Et puis si le Devoir cherchait absolument à ne pas publier de faussetés, il ne rapporterait pas souvent les communiqués de presse des gouvernements libéraux et conservateurs!

  • Suzanne Bettez - Abonnée 4 mai 2011 07 h 59

    En union de pensée avec toi Aurélie

    Merci Aurélie pour partager avec nous ton opinion. Je suis tout à fait d*'accord avec toi : il y a un devoir de citoyen et c'est celui d'aller voter. J'avais passé le mot autour de moi, ai essayé de convaincre une collègue de travail d'aller voter. Ne pas aller voter parce que "la politique c'est du pareil au même" (souvent entendu) c'est le droit de s'exprimer laissé vacant. Et les dirigeants qui veulent tout contrôler pour faire valoir leurs valeurs personnelles adorent ce genre d'électeur invisible. Nous allons certainement avoir grand besoin d'une journaliste de ton calibre. J'ai hâte de te lire encore.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • Bernard Dupuis - Abonné 4 mai 2011 09 h 21

    Ça commence bien pour le NPD au Québec

    La démocratie ne comporte pas que des avantages. Il arrive souvent qu'elle transforme les citoyens en vulgaires individualistes et les politiciens en malhonnêtes manipulateurs. Le philosophe Toqueville l'avait observé lors de son voyage aux États-Unis au début du XIXe siècle. Lors de la dernière campagne électorale, la circonscription de Berthier-Masquinongé a été témoin d'un des pires abus imaginables. Le parti «Néo-démocrate» s'est surpassé en terme de manque de respect envers les citoyens et de manipulation vicieuse. En effet, tout le Québec sait maintenant que les néo-démocrates ont recruté une serveuse unilingue anglophone dans un bar d'Ottawa et lui ont demandé de se présenter aux élections dans une circonscription francophone du Québec. Celle-ci n'a pas daigné visiter le comté, ni même afficher son visage.

    Les néo-démocrates ont pris les électeurs et leur candidate pour des zombis politiques, sourds, muets et aveugles. Ils ont même affirmé que cette candidate était un «poteau». Par conséquent, les électeurs n'ont pas voté pour une personne, mais pour une «chose». Certains objecteront que les électeurs ne sont pas si bêtes et qu'ils ont voté pour Jack Layton. J'espère bien! Toutefois, il reste que nous ne sommes pas dans un système présidentiel, mais dans une démocratie de représentation comprenant des députés dans chaque circonscription, dont la somme détermine le parti au pouvoir.

    Cette situation est une véritable honte autant sur le plan éthique et politique. Afin de redonner respect et dignité aux électeurs et aux politiciens, tout le monde dans Berthier-Masquinongé devrait refaire ses devoirs.

    Berthierville

  • tohi1938 - Inscrit 4 mai 2011 09 h 40

    Allons, il n'y a pas de quoi verser de larmes, et surtout pas des larmes de crocodile!

    Nous revoilà donc plongés dans les mythes sans que l'on ne se rende compte que les mythes justement ne relèvent que de l'imaginaire.
    Et votre imaginaire est tout aussi déçu que le jour où vous avez découvert que le Père Noël n'existait pas.
    Pour avoir une vraie peine, encore eût-il fallu que vous ayez connu ce que vous regrettez. Et reconnaissons quand même que l'histoire (vraie) des patriotes ou les résultats de 1995 ( vous aviez quelque chose comme 5 ou 7 ans à l'époque) ne vous sont connus que par des sources qui ne sont pas vous-même.
    Autrement dit, cette prétendue Terre promise (qui n'était du reste pas inclue dans l'élection du 2 Mai) vous est largement inconnue, et l'apprentissage expérienciel vous manque cruellement.
    Alors vous êtes déçue, et d'autant plus que vous faites grief à des millions de gens de ne pas penser comme vous.
    Certes vous avez la foi, une foi souverainiste apparemment inébranlable comme celle du charbonnier de Brassens "qu'est heureux comme un pape et con comme un panier".
    Les grandes douleurs dit-on sont muettes, avec comme corollaire que les sanglots les plus dithyrambiques sont inversement proportionnels à la réalité de la souffrance.
    Et combattez un idéal qui touche vos semblables autrement que par des lamentations de Jérémie.
    "Gémir, pleurer, prier est également lâche" (Vigny La mort du loup).
    Bienvenue dans la réalité.