Affaire Cantat - À Aimée de Cendrine...

Le père en colère, illustré par sa fille, Cendrine.<br />
Photo: Le père en colère, illustré par sa fille, Cendrine.

En réponse à la lettre intitulée «Aimée, ma petite chérie» de Wajdi Mouawad et publiée dans Le Devoir du 16 avril 2011, l'auteure relate sa propre histoire dans un style où elle donne la parole à sa fille. À sa demande et de manière tout à fait exceptionnelle, nous ne révélerons pas son identité car elle craint toujours de possibles représailles.

Garde bien précieusement mon histoire. Et, quand tu seras grande, tu pourras la relire à ton papa. Peut-être qu'il comprendra. Peut-être pas.

J'avais presque 5 ans. Je courais vers la maison et j'ai entendu des cris. C'était maman qui criait. La porte était ouverte et je l'ai vue dans la cuisine. J'ai vu papa qui frappait maman. Le bébé était dans ses bras et il criait aussi. Papa ne m'a pas vue tout de suite. Mais moi je l'ai vu frapper maman au visage. Lorsqu'il m'a aperçue, il m'a regardée avec un regard terrifiant et a crié très fort: «Qu'est-ce que tu fais là? Va-t-en d'ici!» Moi aussi je me suis mise à hurler et je me suis enfuie en courant, en faisant de grands mouvements avec mes bras. Je ne savais pas où aller. Je me suis cachée derrière la grange et j'ai attendu assise dans l'herbe.

Ensuite, maman est venue me chercher et nous nous sommes sauvées avec le bébé chez un ami de maman. Là-bas, je me suis installée dans le grand hamac et maman m'a bercée tout doucement. Elle ne parlait pas. Elle me regardait. Et là encore, j'ai attendu jusqu'à ce que maman nous dise qu'on devait retourner à la maison. Qu'il fallait bien revenir. Son ami s'est inquiété quand il a su qu'elle voulait partir. Dehors il faisait noir. On a roulé dans la nuit et je n'ai pas dormi. Dans la maison, il faisait noir. On est entrées sans faire de bruit. À part la lumière au-dessus de l'évier de cuisine et le grand couteau que papa avait laissé au milieu de la planche à découper. Maman a ouvert le tiroir et l'a remis à sa place. Ce soir-là, on s'est endormis tous les trois dans la chambre d'en bas. Maman a pleuré. Je sais que papa était en haut. Il était couché.

Et puis, quelques jours plus tard, papa est parti en voyage et il n'est pas revenu. Je suis restée seule avec maman et le bébé. C'était long. Je m'ennuyais de papa. Enfin, tu comprends: mon père, c'est mon père, et je continuais de l'aimer. En même temps, j'avais toujours peur pour maman et je voulais la protéger.

Et puis, papa est revenu juste avant Noël. Il ne dormait pas avec maman. Il venait juste nous visiter. Et puis, il est revenu pour de bon. Maman lui avait pardonné. Elle voulait que ce soit comme avant.

Plus tard, je suis partie au camp. Mon petit frère avait trois ans et moi je ne voulais pas laisser maman. Je pleurais tous les soirs en pensant à elle. Je serrais dans mes bras ma petite souris rose et je lui demandais de la ramener. Je lui écrivais des lettres pour lui dire de ne plus jamais me laisser toute seule. Elle m'avait dit: «Je vais t'écrire tous les jours.» Et qu'une semaine, c'était vite passé. Pendant ce temps, elle ferait un petit voyage avec papa et mon frère. Elle disait que ça leur ferait du bien. Six jours plus tard, ils sont revenus me chercher. Elle n'a rien dit. Mais, à son air triste, j'ai compris que c'était arrivé encore une fois. J'étais assez grande maintenant pour faire attention. On faisait tous attention parce qu'on avait entendu papa lui dire qu'il allait la jeter en bas de l'auto.

À la fin, papa est parti pour de bon. Un soir, on est revenus et il n'était plus là. J'étais chez une amie avec mon frère. Elle nous a dit le matin qu'il s'était fâché. Il y avait un tiroir brisé et elle avait un gros bleu sur le bras. Il y avait un trou dans le mur et une patte de chaise cassée. Maman avait dû se cacher sous la table pour qu'il ne la frappe pas avec la chaise. Elle lui disait d'arrêter et lui n'arrêtait pas de crier qu'il allait la tuer.

Voilà Aimée, surtout, ne t'inquiète pas, maman n'est pas morte. Elle a eu juste eu très peur de mourir. Quand il lui criait qu'il allait la tuer, elle n'arrêtait pas de penser qu'elle ne voulait pas mourir. C'est ça qui l'a sauvée.

Elle lui avait déjà pardonné trop de fois déjà et avait compris que ça ne donne rien. C'était juste papa qui pouvait décider d'arrêter de la frapper. Pas maman. Pas Wajdi. Pas la police, ni la justice. Ça devait se passer dans le coeur de papa et pas ailleurs. Ce miracle-là n'est pas arrivé et ma famille a éclaté.

Ensuite, maman est tombée malade. Elle était trop fatiguée.

Oui, oui, je te rassure: aujourd'hui, maman va bien... Quand elle a eu son cancer, un soir qu'elle pleurait, j'ai voulu la consoler et je lui ai dit: «Maman, c'est toi qui m'as montré que dans la vie, il ne faut jamais se décourager...»

On ne s'est pas découragés, mais on a tous eu beaucoup de peine. Juste d'y penser, ça me fait encore pleurer.
17 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 20 avril 2011 08 h 21

    Silence

    Cette lettre laisse sans voix, bien sûr.

    Entre la publication de cette lettre, criante d'une vérité déchirante et l'annonce un peu étourdie du spectacle qui a amené la nécessité de l'écrire, comment se définit donc l'indépendance de ce journal? Est-ce l'art de ne pas choisir?
    Mais ne choisit-on pas toujours?

  • Étienne Guérin - Inscrit 20 avril 2011 09 h 56

    Dans la maison de Wajdi

    Sortant enfin de son mutisme, Wajdi Mouawad a finalement choisi de se mettre en scène lui-même et de commenter les enjeux soulevés par "l'affaire Cantat" dans les médias. Entre autres stratégies communicationnelles employées, Mouawad écrit à sa fille de 3 ans, par l'intermédiaire des journaux, une lettre dans laquelle il lui fait part de sa vision du pardon. Manoeuvre du plus mauvais goût: Mouawad se ridiculise en s'auto-érigeant ainsi en bon père sensible et aimant auprès d'un public grossièrement pris à partie. On croit y voir le cliché traditionnel d'un politicien, sa famille et son chien!
    Monsieur Mouawad, vous voulez vous exprimer, éclairer votre démarche artistique? Plusieurs personnes de bonne foi sont là pour vous entendre, et même, croyez-le ou non, réfléchir avec vous. Mais si vous cherchez à piloter un projet de télé-réalité sur votre grandeur d'âme en matière d'éducation des enfants, hé bien il se pourrait que votre public, confus devant une telle auto-promotion déguisée en vertu, cesse de vous écouter. Quant à votre fille, sentant bien, rétroactivement, que ces pompeuses élucubrations ne s'adressent pas vraiment à elle, elle pourrait bien en faire de même...

    Étienne Guérin
    Montréal, le 20 avril 2011

  • Michel Leclaire - Inscrit 20 avril 2011 10 h 56

    Une société sans pardon

    Une société sans pardon est condamnée à la violence. Il y a une très belle chanson de Brassens "L'Auvergnat" qui dit tout.
    Je suis PROFONDÉMENT touché par la HAINE envers M. Cantat. À ceux qui le crucifient, que dites-vous de vos habitudes qui, activement ou passivement, sont RESPONSABLES de la mort de millions d'êtres humains (hommes, femmes et enfants) et qu'avez-vous fait de concret pour combattre cela?
    Comme le dit si bien Léo Ferré, "le problème avec la morale c'est celle des autres."
    Pour moi, ceux qui jugent M.Cantat sont des sépulcres blanchis.
    Que les « biens pensants »se le disent.

  • Micheline Carrier - Inscrite 20 avril 2011 11 h 30

    Affaire Mouawad

    Je parlerais plutôt d'affaire Mouawad que d'Affaire Cantat. Après tout, toute cette histoire découle d'un choix de Mouawad. Lecture suggérée: http://sisyphe.org/spip.php?rubrique46

  • Gajepi - Inscrit 20 avril 2011 11 h 34

    Pardon et popularité

    Wajdi Mouawouad voudrait redonner la scène à Cantat, lui faire retrouver sa popularité d'antan, sa notoriété d'artiste perdue suite à son crime . Le pardon dont parle Wajdi Mouawouad est une chose, le malheur d'une vie enlevée vécu par les proches toujours en vie en est une autre, doit-on faire abstraction du calvaire vécu par les enfants, père, mère, frères et soeurs de la victime dans notre abandon dans le pardon ?