Un cri de révolte

En 1998, à l'occasion des 50 ans de Refus global, Le Devoir a rencontré Pierre Gauvreau, l'un des signataires, dans son atelier-résidence de Saint-Armand. Nous publions aujourd'hui des extraits de cette entrevue.

Il avait 25 ans le jour où il a décidé d'endosser Refus global. Cinquante ans après cette bouffée de rage envoyée à la face d'une société étouffant les écarts de conduite tapageurs, Pierre Gauvreau évoque le brûlant texte avec des pointes de déception dans la voix. Il s'agissait d'un cri de révolte en 1948; malgré un contexte différent, ça l'est encore aujourd'hui. Parce que la société persiste à faire la sourde oreille.

«La société dans laquelle on était obligés de vivre était néfaste parce qu'elle nous empêchait de vivre les aventures de notre époque. Nous considérions que les religions, comme systèmes d'explication de l'univers, étaient largement dépassées et qu'elles servaient à maintenir les gens dans l'ignorance. Quand on sort d'une guerre qui a duré cinq ans et qu'on retombe dans une société dirigée par Maurice Duplessis, avec la Loi du cadenas, les évêques, les dénonciations, la censure et tout ce que vous voulez, c'est inacceptable, ça révolte! Refus global est arrivé au moment où on a dit: "On ne peut plus endurer ça sans protester."»

[...] «Au point de vue fondamental, rien n'a changé. Absolument rien. Refus global, c'était un refus généralisé d'aborder la question de la religion, et on ne l'aborde toujours pas. Les questions posées par Gauguin: "D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?", on n'y a pas répondu. La société dans laquelle nous vivons actuellement base sa prospérité sur le fait qu'elle nous garantit que nous n'avons aucune question à nous poser.»

Société de consommation

Pierre Gauvreau a transféré sa rébellion, jadis portée sur le pouvoir de la religion, sur cette «société de consommation» qui a pris le relais comme «occultrice» d'idéaux.

Cette même société commande une célébration autour de la parution du manifeste «alors qu'il n'y a rien à célébrer. Voilà une des absurdités de la société de consommation: décider de célébrer quelque chose tout simplement à cause d'une date. C'est une attitude primaire, pour ne pas dire primitive, que de célébrer quelque chose uniquement sur la base d'une date anniversaire. Mais tout ça ne dénote absolument aucun intérêt pour le contenu du manifeste, ni même son histoire. Je suis d'ailleurs toujours assez surpris de rencontrer des gens qui ont des opinions très arrêtées sur Refus global mais qui — et on s'en rend compte en grattant un peu — ne l'ont même jamais lu.»

Les mythes de Refus global

[...] Pierre Gauvreau se rappelle le long silence qui a suivi la publication du manifeste, un mutisme d'autant plus difficile pour ceux des signataires, comme lui, qui sont restés au pays, n'optant pas pour la voie de l'exil. «Bien sûr, on ne s'attendait pas à ce que tous les gens qui fréquentaient nos expositions, les journalistes qui avaient des positions assez critiques sur Duplessis, nous emboîtent le pas. Mais un silence tel que celui qu'on a observé, pendant près de 20 ans? Non, on n'aurait pas pu prévoir cela.»

Dans Le Devoir du 25 septembre 1948, Gérard Pelletier livre sa position sur le manifeste. «Nos amis nous pressent de formuler notre opinion sur cette profession de foi d'un groupe de jeunes. J'accepte même et trouve normal que ces jeunes automatisent avec férocité. Il est vrai que notre pays manque de maîtres, il est vrai qu'une grande inquiétude travaille la jeunesse et qu'elle cherche toute seule des voies qui débouchent sur la lumière.»

Pierre Gauvreau rigole: «C'est l'une des seules défenses que nous avons eues à l'époque. Il a fait un appel à l'indulgence en disant: "Pardonnez-leur, ces jeunes-là sont à la recherche de Dieu." Un groupe d'entre nous a réagi en disant: "Ce n'est pas du tout cela. Et si Dieu existe, de toute façon, on est du bord du diable!"»

[...] Cinquante ans plus tard, les mythes circulent toujours autour de Refus global et s'enracinent. «On parle toujours de Borduas et de ses disciples, et l'image que ça charrie, c'est celle du maître et d'une dizaine de petits gars autour qui écoutent. Ce n'était pas la réalité! On était adultes. Moi, je revenais d'un séjour outre-mer où j'avais servi comme officier: est-ce que ça ne faisait pas de moi un adulte, ou juste un petit gars qui suivait Borduas?»

Un cri à entendre


Manifeste nationaliste, Refus global? «Jamais! Borduas a déjà dit qu'il haïssait les nationalistes!» Manifeste né de la pensée d'un groupe structuré? «Nous ne formions pas une association ou un club sélect, contrairement à ce que croient les gens. C'était disparate, très lâche comme structure. Tout ce qui nous regroupait, c'était la voie de l'automatisme, chercher à s'exprimer le plus librement possible en tant qu'individus.» Manifeste, oeuvre des peintres automatistes? «On oublie tous les autres! Il y avait ce psychiatre, très connu de par le monde, Bruno Cormier, et puis les femmes, qu'on a eu tendance à oublier.»

Dans son atelier de Saint-Armand, oasis de lumière et de fleurs propices à la création sous toutes ses formes, Pierre Gauvreau hausse le ton et lève le poing lorsqu'on lui demande s'il garde espoir que le cri soit entendu. «Garder espoir? Bien sûr que je garde espoir! Dieu n'existe pas, merde! Dieu n'existe pas! On ne va pas continuer à dire le contraire parce que quelqu'un va nous taper sur les doigts ou parce que ça fait pleurer maman! Il faut devenir adultes à un moment donné, non? La société n'a pas le choix. Elle peut bien retarder et repousser l'échéance, mais la question la rattrapera bien un jour.»

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Journaliste au Devoir
1 commentaire
  • Erwan Basque - Inscrit 9 avril 2011 22 h 20

    Un refuge sous la Tuque.

    Bonsoir.
    Une des premières strophes du Refus Global d'une façon des plus lapidaires clamait : Au diable la tuque et le goupillon ! Autrement dit, dehors le nationalisme et la religion. Les nationalistes québécois petit à petit délaissèrent le Goupillon, symbole de leur catholicisme et se réfugièrent sous la Tuque, symbole du nationalisme. Ainsi la Tuque prit du galon en étant la seule bouée des nationalistes qui se blottirent dessous........ Pas étonnant que nos nationalistes québécois ne se réclament jamais du Refus Global. Au diable la Tuque et le Goupillon fut le Refus Global de 1948. Et aujourd'hui, plus que jamais en 2011 : Au diable la Tuque ! Merci beaucoup, Erwan Basque.