Bertrand Cantat au TNM - L'impossible spectacle de la violence

D'ores et déjà, rumeur médiatique oblige, Sophocle semble évacué au profit de Mouawad et Cantat, et l'on peut craindre qu'il n'y ait pas de tragédie au TNM, mais une cérémonie autour de l'impossible spectacle de la violence.

J'aime le théâtre au-delà du spectacle. Bien sûr, le spectaculaire me divertit, mais ma véritable attente au théâtre est qu'il me procure le sentiment de toucher à une parcelle de vérité. Et pour faire l'expérience de cette vérité, il faut que je puisse me sentir libre, au-delà du spectacle.

C'est mal parti. Je me sens déjà piégé. Pourtant, s'il est un lieu où l'on devrait protéger la plus entière liberté du public, c'est bien au théâtre. Mais dans le cas présent, la question est: comment faire pour aller voir ce spectacle? Car le procès du spectateur est déjà engagé: quelqu'un qui refuserait d'aller voir la pièce se fait déjà dire qu'il manque d'ouverture et est contre la réhabilitation des meurtriers. Par contre, la personne qui va voir la pièce est ouverte, généreuse et apte à pardonner.

Ici, cela peut aider de revenir à Sophocle.

Culte des dieux


La tragédie apparaît en Grèce au moment où le culte des dieux bascule vers la culture humaine. Il s'agit là d'une sorte de révolution tranquille. Sophocle situe son oeuvre à hauteur de la Cité. Il se sépare de la religion en établissant une distance entre la représentation et la vérité. Le spectateur, lui, est interpellé non plus en tant que croyant, mais en tant que citoyen.

En outre, Sophocle ayant écrit plus de quatre siècles avant Jésus-Christ, son oeuvre n'est en aucun cas chrétienne. L'idée d'un dieu unique et omniscient qui pardonne, lave nos péchés, soulage nos angoisses et alimente notre sentiment de culpabilité lui est totalement étrangère. Les dieux grecs, nés du chaos originel, mélange de matière et d'énergie, étaient aussi chaotiques et imprévisibles que l'univers. Ces dieux avaient des humeurs, et l'on pouvait être tour à tour dans leurs bonnes ou mauvaises grâces. Du point de vue de l'humain, il s'agissait de faire face à son destin comme on fait face à la nature: en assumant ses actes et en ayant les yeux ouverts.

Sophocle raconte toujours l'histoire d'un être humain incapable d'avoir les yeux ouverts. La tragédie naît au point d'aveuglement, que les Grecs nommaient ubris. La fameuse catharsis, effet de soulagement dont on dit tout et son contraire, supposait que plus les personnages représentés sur scène manquaient de lucidité et commettaient des actes aveuglément, plus le spectateur se devait d'être clairvoyant et lucide. La tragédie bascule précisément au moment où le spectateur cesse de se reconnaître dans le héros de la pièce, car il le voit agir aveuglément et commettre l'irréparable. La catharsis implique une parfaite lucidité devant l'aveuglement humain.

La lucidité

Pour Sophocle, le spectacle de la violence est impossible. On ne peut pas montrer l'inconcevable. C'est un trou noir. Son oeuvre cherche à comprendre les conditions préalables de la violence et en représente les conséquences désastreuses. Sophocle cherche à voir clair et s'adresse à notre lucidité.

Si je me résous à aller voir Sophocle — et non le spectacle Mouawad-Cantat au TNM —, c'est que j'aurai fait un travail préalable pour me dégager de l'impact médiatique de la provocation, et me sentirai libre du malaise généré par une mise en spectacle du geste irréparable d'un homme qui a touché, il y a huit ans déjà, son indicible point d'aveuglement.

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Gilbert Turp, comédien et dramaturge
5 commentaires
  • GAIAGENAIRE - Inscrit 6 avril 2011 10 h 07

    Les LUCIDES

    Votre court texte me permet de débusquer la manipulation du "beau" texte signé par François Dupuis-Déry et Mélissa Blais.

    "Les mensonges donnent des fleurs, mais jamais de fruit."

    "Mes actes, je les ai subis et non commis, s'il m'est permis d'évoquer ceux de mes père et mère...J'ai subis des épreuves qui ne s'oublient pas. " Oedipe par Sophocle

    Les Chrétiens ont imposé le 4ième commandement pour rendre les enfants aveugles aux crimes de leurs parents à leur endroit. Cela permet de culpabiliser toujours les enfants et d'exonérer les "parents".

  • Monique Girard - Abonnée 6 avril 2011 10 h 55

    Merci pour cet appel à notre lucidité!

    J'ai été heureuse de lire votre texte à la lumière de tout ce que j'ai lu et entendu ces derniers jours. Cette présence éventuelle de monsieur Cantat au théâtre suscite beaucoup d'émotivité et cela est fort compréhensible dans les circonstances. Ma première réaction a d'ailleurs été très émotive d'autant plus que j'ai une grande admiration pour le travail de Mouawad et que je m'interrogeais sur ce choix du chanteur. Vous le dites si bien au début de votre texte, le spectateur se sent piégé et j'ajouterais même qu'il peut se sentir jugé selon la décision qu'il prendra. Mais si l'on retourne à l'oeuvre de Sophocle en faisant ce travail préalable de mieux la connaître, de tenter un détachement de tout l'impact médiatique et en faisant appel honnêtement à notre lucidité, on peut arriver à assister au spectacle théâtrale dans une attitude d'esprit satisfaisante pour l'apprécier à sa juste valeur. Ma réflexion n'est pas encore terminée mais votre texte m'apporte une aide précieuse. Merci encore!

  • Robert Boucher - Abonné 6 avril 2011 16 h 46

    Malheureusement...

    ...pour M. Mouawad, je crois que c'est une erreur qui vient d'un manque de jugement de sa part dans ce cas- ci. Regrettable de mélanger les genres, alors que l'éducation par le théâtre est quand même assez rare (comparé au nombre de diffusions et de représentations d'oeuvres dans les cinéma). Bonne chance quand même à M.Mouawad dans cette controverse.
    Robert Boucher

  • G. Raymond - Inscrit 6 avril 2011 21 h 44

    Eschyle plutôt que Sophocle

    Dans cette affaire, nous passons de Sophocle à Eschyle et son Orestie. En voici un extrait éloquent:

    "LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    Tu sauras tout en peu de mots, fille de Zeus. Nous sommes les filles de la noire nuit. Dans nos demeures souterraines on nous nomme les Imprécations.
    ATHÈNA.
    Je connais votre race et votre nom.
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    Tu vas savoir quels sont mes honneurs.
    ATHÈNA.
    Je le saurai quand tu me l’auras dit clairement.
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    De toutes les demeures nous chassons les meurtriers.
    ATHÈNA.
    Et où cesse la fuite du meurtrier ?
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    En un lieu où toute joie est morte.
    ATHÈNA.
    Et c’est là ce que tu infliges à celui-ci ?
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    Certes, car il a osé tuer sa mère.
    ATHÈNA.
    N’y a-t-il point été contraint par la violence de quelque autre nécessité ?
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    Quelle violence peut contraindre de tuer sa mère ?
    ATHÈNA.
    Vous êtes deux ici ; un seul a parlé.
    LE CHŒUR DES EUMÉNIDES.
    Il n’accepte point le serment et ne veut point le prêter.
    ATHÈNA.
    Tu aimes mieux la justice qui parle que celle qui agit."

  • Jean-Marc Lefebvre - Abonné 7 avril 2011 08 h 02

    Merci

    Merci beaucoup de cette réflexion qui amène un peu de distance dans ce débat

    J-M lefebvre