Avis du Conseil du statut de la femme - La laïcité sans compromis quant aux droits des femmes

Photo: Illustration Christian Tiffet

L'avis que vient de publier le Conseil du statut de la femme (CSF) (Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l'égalité réelle entre les femmes et les hommes) touche un sujet très sensible. Dans le contexte actuel où se déchaînent les passions autour de la question du voile intégral ou encore de celle des symboles et rituels religieux dans les institutions publiques (comme la prière du maire de Saguenay, Jean Tremblay), le CSF apporte une bouffée d'air frais dans la controverse qui oppose deux conceptions de la laïcité, qui sont à la fois deux visions antithétiques d'intégration des minorités et deux voies divergentes pour assurer l'égalité entre les hommes et les femmes.

Argumenté solidement, cet avis recense les questions, les problèmes et, surtout, il apporte des réponses cohérentes, constructives et dans le respect des droits des uns et des autres. La question de l'identité québécoise est alors replacée dans le contexte d'une société moderne et hors des sentiers du repli identitaire auquel nous ramène la bataille pour le maintien du crucifix à l'Assemblée nationale.

La vision confuse de la «laïcité ouverte»

La réaction du maire de Saguenay à la décision du Tribunal des droits de la personne au sujet de la prière et du crucifix aux séances du conseil municipal rappelle une époque que l'on croyait périmée. Depuis la fin des années 60 et la Révolution tranquille, l'identité des Québécois ne repose plus sur l'association entre la nation et la religion. Nous sommes devenus des Québécois, délaissant l'appellation de Canadiens français catholiques.

Devant ces Québécois qui appuient l'appel du maire Tremblay, nous sommes nombreux à croire qu'une grande partie de la responsabilité de ce recul revient à la commission Bouchard-Taylor qui a fait la promotion de la «laïcité ouverte». Le reste de la confusion doit être attribué à l'inaction du gouvernement face à la nécessité d'enchâsser la laïcité dans la Charte des droits de la personne et de baliser les décisions des administrations publiques avec une Charte de la laïcité.

On se rappellera que la Commission avait été mise sur pied justement pour répondre aux demandes d'accommodements religieux qui soulevaient de plus en plus l'impatience des citoyens et surtout des citoyennes, car plusieurs de ces arrangements se faisaient au détriment des droits des femmes. On peut mentionner à titre d'exemple le refus d'intégristes religieux de faire affaire avec des employées féminines de la Société d'assurance automobile du Québec, ou encore la recommandation faite aux policières de la Ville de Montréal de se mettre en retrait lorsque le citoyen interpellé appartenait à un groupe religieux intégriste qui refuse la mixité.

Au lieu de prendre position en faveur de la laïcité dans l'espace civique (à savoir les institutions publiques comme les hôpitaux, les écoles, l'Assemblée nationale, etc.), la commission Bouchard-Taylor a décidé d'en faire un débat sur l'intégration des personnes immigrantes et d'ouvrir grand les bras à toutes les manifestions religieuses venues d'ailleurs telles que le hidjab, le kirpan, le turban, les prières sur les lieux de travail, les congés supplémentaires, la non-mixité des piscines, etc. Mais par la même occasion, la Commission s'est empressée de demander à la société d'accueil de cacher tous ses crucifix, soudainement devenus des manifestations d'un manque d'ouverture au pluralisme.

Confusion et dérapages

De même, la protection des libertés religieuses et des droits individuels a été présentée comme le meilleur moyen d'intégration des minorités, banalisant du même coup des symboles de l'oppression des femmes tel le hidjab. Ces positions, d'ailleurs partagées par le Bloc québécois, Québec solidaire et la Fédération des femmes du Québec, ont fait en sorte que plusieurs Québécois ne se sentent pas écoutés dans leurs aspirations légitimes et se tournent de plus en plus vers les traditionalistes qui invoquent le patrimoine pour camoufler le retour du religieux dans l'espace civique.

C'est d'ailleurs le même phénomène qui explique qu'en Europe, l'extrême droite se présente comme la réponse aux peurs et frustrations de populations confrontées au chômage, à la crise économique et financière et aux doutes face à l'immigration. Confusion, zizanie et risques de dérapages xénophobes sont au rendez-vous.

Une vision claire de la laïcité

Par opposition, le CSF explique éloquemment qu'il ne peut y avoir de cohésion sociale sans le respect des trois valeurs fondamentales sur lesquelles se fonde le Québec moderne, à savoir la primauté du français, la séparation entre les sphères politique et religieuse et enfin, l'égalité entre les femmes et les hommes. Le CSF nous rappelle que la laïcité qui assure la protection de la liberté et de l'égalité entre toutes les citoyennes et citoyens ainsi qu'entre toutes les religions n'est pas reconnue officiellement et que le gouvernement doit corriger cette situation.

L'autre mérite du CSF, c'est d'avoir mis le doigt sur ce qui cloche dans l'approche anglo-saxonne jusqu'à présent utilisée au Canada et conséquemment imposée par la Cour suprême et entérinée par plusieurs de nos institutions. Selon le CSF, «[...] en favorisant les droits individuels sans présenter de contrepoids en ce qui concerne les valeurs collectives, la "laïcité ouverte" enferme la société dans une logique individualiste qui ne permet pas de contrer la politisation des religions qui prend la forme de l'intégrisme ou de la droite religieuse». En ouvrant la porte aux manifestations sexistes sous le couvert de la liberté de religion, la «laïcité ouverte» entrave la marche vers l'égalité réelle entre les sexes.

Par contre, en interdisant le port de signes religieux ostentatoires pour ses employés, l'État crée un espace où ceux-ci peuvent se soustraire aux pressions sociales, culturelles et religieuses qui s'exercent sur eux. C'est tout particulièrement le cas des femmes en raison du statut inférieur qui leur est réservé dans les religions. Ainsi, le visage de neutralité de l'État sera apparent et conforme à ce qu'il doit être dans une société pluraliste. [...]

Au moment où les chantres de la «laïcité ouverte» s'apprêtent à tenir en mai prochain leur Symposium sur l'interculturalisme sous la direction de Gérard Bouchard, cet avis du CSF arrive à point nommé pour mettre en lumière le recul important que représente pour les droits des femmes la réintroduction du religieux dans les institutions publiques.

***

Les auteurs sont tous deux porte-parole de la Coalition Laïcité Québec

***

Michèle Sirois - Anthropologue et spécialiste en sociologie des religions et Bernard La Rivière - Docteur en théologie et membre du comité laïcité de Québec solidaire
20 commentaires
  • Paul Dawson - Inscrit 5 avril 2011 09 h 41

    Dieu du ciel!


    Dites-le vous à voix haute: «Conseil du statut de la femme».

    Sans rire là!

    Vous y arrivez? Dieu soit loué ou à crédit.

  • Michele - Inscrite 5 avril 2011 09 h 44

    Mécompréhension du cadre dans lequel s'inscrit la laïcité ouverte

    D'abord, historiquement le Québec a obtenu à partir de 1774 le droit de pratiquer la religion catholique et de donner une primauté au français, la nation québécoise est de nos jours reconnue. Par ailleurs, au Canada les droits des trois peuples fondateurs sont reconnus. C'est donc faux d'affirmer que la logique anglo-saxonne ne reconnaît pas les droits collectifs.

    Ensuite, la solution d'une laïcité radicale, telle que pratiquée en France n'empêche nullement la montée de la droite religieuse ou son existence. Elle semble plutôt la nourrir. En effet, lorsque l'État cautionne la discrimination, cela semble encourager les citoyens à faire de même.

    Puis, la laïcité ouverte telle que mise ne oeuvre au Québec renvoie à un espace public neutre où le français prévaut et derrière laquelle on retrouve une conception particulière de la personne porteuse de valeurs, au sens large ( certaines valeurs peuvent être de nature religieuse). Conséquemment, on reconnaît que les personnes sont subjectives. Pour comprendre ce virage, il faut délaisser la littérature française en abordant la littérature anglo-saxonne. Un effort minimal à mon avis, si on veut critiquer de manière rigoureuse ce qui est.
    Ce virage quant à la conception de la personne est issu de la réflexion intellectuelle et scientifique entre-autres en philosophie, philosophie politique, sociologie, lingusitique, interculturalisme, féminisme . Ce courant traverse toutes les sciences.

    Une personne vivant dans une démocratie détient, entre autres, les libertés d'expression, de conscience, de religion, d'association. Au Québec et au Canada, ces libertés sont reconnues. La personne est libre de s'associer à qui elle veut. Elle est reconnue en tant que personne pensante ayant des préférences.

    Bref, le Conseil du Statut de la femme présente une vision de la laîcité qui ne tient pas compte des avancées dans les domaines intellectuels, scientifiques et pire encore dans s

  • Michel Page - Inscrit 5 avril 2011 11 h 14

    le respect des croyances, des traditions et des valeurs de la société d'acceuil: une intégration positive par l'affirmation du catholicisme culturel ( ou du christianisme culturel dans tout le Canada) et à la langue commune le français!

    Nous ne croyons pas que la saine gestion du bien commun et le maintien de la paix sociale passent par l’instauration d’une laïcité extrémiste et intolérant à la manière du MLQ et de certaines positions nihilistes du CSF.

    Certes des principes mis de l’avant par le CSF ainsi quant à l'affirmation de l’importance de définir un contrat social faisant état des droits et des obligations de tous les citoyens envers les institutions communes sont fondés.
    Ce contrat social est largement contenu dans la continuité des traditions et des croyances du peuple d'acceuil, car il incombera toujours aux nouveaux arrivants de s'intégrer à la société: c'est une condition de viabilité et de stabilité de la société d'accueil.

    Le CSF semble être appuyé par le MLQ; et, en particulier des motivations du MLQ sembleraient entachées par certaines révélations rendues publiques sur internet: (http://quebeclaique.wordpress.com/2011/03/24/le-mo est-ce vrai? en tous les cas il y aurait matière à réflexion)

    Bien votre
    M.P.

  • Gaétan Sirois - Abonné 5 avril 2011 11 h 17

    Bravo au CSF

    Je suis entièrement d'accord avec votre article. L'avis du CSF apporte la cohésion nécessaire après les effets pervers de Bouchard-Taylor.

    Bravo à Christiane Pelchat et à son équipe pour cet avis.

    Vivement une charte de la laïcité afin d'en finir avec la confusion.

    Estelle

  • Jean de Cuir - Abonné 5 avril 2011 11 h 39

    Débats?

    L' histoire est complexe. Celle de l'avènement de l' État qui se fonde sur la souveraineté de la personne, aussi. Lorsqu'il s'agit de souveraineté, la circonscrire n'est pas aisée. Certes, toute personne est libre d'abdiquer. C'est ce que toute croyance fait en pratique: se soumettre "corps et âme" comme on dit à une autorité dite supérieure pour définir les valeurs et les axes principaux de la vie. Dans les croyances dites monothéistes, on incorpore selon et selon beaucoup de ce qui relève de moments culturels, c'est à dire de l'histoire en tel lieu. De plus, les réflexions théologiques épurent souvent la croyance de ses scories: ici, beaucoup de discussions et débats. Alors, que les instances normatives établissent des dogmatiques qui transcendent le temps, dit-on. Il y a ceux et celles qui réfléchissent et c-c- qui acceptent d'emblée l'autorité normative. Notons que souvent cette autorité se pense au-dessus de toute autre dont celle de la personne et de l'État. Or, chercher à inscrire un humanisme (laïcité) qui place la personne au-dessus de toute autre autorité ( la force, la croyance, la tradition, etc.) dans un "vivre-ensemble" et à constituer un État qui soit le miroir de cela, s'accomplit maintenant. Or, cet espace de vie ne se déploie que par la négociation. Elle se doit par nature d' être "ouverte" : l'agora de la cité (polis), de l'État, suppose une souveraineté , une liberté et donc une égalité de tous. Tenir une croyance essentiellement dogmatique apparaît en contradiction avec cet espace.