Autochtones - D'itinérants de l'âme à jeunes nomades innus de l'espoir

Les Young Innu Cultural Health Walkers, menés par Michel «Le Géant» Andrew, à leur arrivée dans la communauté innue d’Uashat, samedi dernier.<br />
Photo: Adelard Joseph Les Young Innu Cultural Health Walkers, menés par Michel «Le Géant» Andrew, à leur arrivée dans la communauté innue d’Uashat, samedi dernier.

Il y a quelques années, au palais des Nations unies à Genève ainsi qu'à Londres, j'ai participé au lancement d'un rapport d'enquête accablant d'une organisation non gouvernementale, Survival International, qui faisait état des relations troubles entre le Peuple innu et le Canada. Sur fond d'images de jeunes Innus inhalant des vapeurs d'essence, menaçant de s'enlever la vie — images qui ont vite fait le tour du monde —, nous dénoncions alors dans ce rapport intitulé Le Canada: la mort programmée des Innus la situation désespérée de nos jeunes Innus vivant dans nos communautés et l'ensemble des actions gouvernementales et des institutions religieuses qui ont eu pour effet de créer un état de dépendance totale chez un peuple autrefois autonome. Aujourd'hui, cependant, c'est d'espoir que je veux vous parler.

C'est en toute humilité, un peu comme de jeunes Gandhi en marche pour leur liberté vers l'océan Indien, que de jeunes marcheurs innus ont cheminé du Labrador jusqu'à Sept-Îles sur la Côte-Nord, en passant par Saint-Augustin, en Basse-Côte-Nord.

Guidés et inspirés par leur leader, un jeune Innu du Labrador, Michel Andrew — surnommé «le Géant» en raison de sa taille —, ils ont entamé leur périple sur le territoire innu de leurs ancêtres, l'année dernière à Sheshatshiu, près de Goose Bay et l'ont poursuivi, cet hiver, dans le village innu de Pakuashipu, marchant sur la route blanche, pour le terminer, la semaine dernière, sous un beau soleil printanier à Uashat.

Lutte contre le diabète

Habillés de blanc, tels des caribous, à la file indienne, avec leurs toboggans, se levant tôt le matin, parcourant le pays innu, Nitassinan, jusqu'à la tombée du jour, montant et démontant leurs tentes, ces jeunes Innus — les Young Innu Cultural Health Walkers — n'ont pas marché pour être populaires, mais tout simplement pour une cause: lutter contre le diabète, omniprésent chez les Innus, et promouvoir l'activité physique auprès de notre peuple.

Luttant contre leurs propres démons de l'intérieur — si nombreux dans nos réserves indiennes — d'itinérants de l'âme, ils sont devenus de jeunes nomades innus de l'espoir. Accueilli en héros dans ce chapelet de petits villages sur la côte, le groupe de Michel «le Géant» Andrew a réveillé, parmi plusieurs d'entre nous (j'en suis certain), la fierté et l'espoir d'être autochtone, et ce, tant auprès des jeunes que des plus âgés. Encore plus, ils donnent l'exemple que par l'effort, le courage et la détermination nous pouvons en tant que peuples autochtones faire face à nos problèmes, les aborder de front, trouver les solutions qui s'imposent — certaines plus simples et d'autres parfois plus complexes.

Utilisant les réseaux sociaux, tel Facebook, nos nomades de l'Internet ont su insuffler un vent d'espoir en restant branchés, de façon régulière, avec ceux et celles qui ont suivi leur quête. Leur démarche et leur message — tout comme celui du chirurgien innu, le Dr Stanley Vollant, qui a entrepris son propre «Compostelle innu» — sont simples: marcher et marcher encore, comme nos parents l'ont fait, de la côte du Labrador jusqu'aux confins du pays innu, pour démontrer que la meilleure façon de s'en sortir chez nous est de redoubler d'ardeur en apprenant tous les jours, en travaillant fort et en restant en forme le plus longtemps possible afin d'apporter quelque chose à sa communauté, à sa nation.

Hommes libres

Écoutant les récits de vie de ma mère crie-innue de 86 ans, l'aînée du village à Schefferville, me parlant de sa jeunesse, se levant «à la barre du jour» pour casser la glace de l'eau du lac Nitshikun, dans la région de la Caniapiscau, afin de préparer le thé du matin, travaillant tout le long de la journée, à pratiquer la pêche blanche, préparant les peaux de caribous — si peu nombreux à l'époque, un peu comme aujourd'hui —, je n'ai pas pu m'empêcher de constater que c'est dans les démarches les plus simples que des individus réalisent de grandes choses, pourvu qu'ils restent fidèles à celles-ci chaque jour de leur vie.

Pendant plusieurs années, avant les routes, les trains et les avions, ma mère, comme d'autres Innus, a parcouru le territoire innu de la Côte-Nord jusqu'aux limites de la baie James et de la côte du Labrador, au vieux poste de traite de Davis Inlet, en passant par Churchill Falls jusqu'à Moisie, près de Sept-Îles sur la Côte-Nord. Pour survivre, sa famille a surmonté la famine, la fatigue, les portages, les distances, le froid, le soleil, le vent grâce à la solidarité, l'ingéniosité et à la discipline de son peuple. Dans cette transhumance humaine, ma mère comme d'autres héros innus de l'époque ont vécu, malgré tout, des jours heureux, en hommes libres sur leur territoire.

C'est un peu tout cela que ces jeunes marcheurs innus ont réalisé en plongeant, comme l'on plonge dans une tente tremblante innue, dans leur identité culturelle. Ils nous ont donné l'espoir que les choses peuvent changer dans nos villages autochtones: que nous pouvons lutter contre l'oisiveté, la drogue, la négligence, la violence, l'alcool et l'abus dans nos familles. Ces jeunes nous ont permis de rêver et d'espérer que les jours de famine de l'âme innue seront bientôt derrière nous.

Un seul homme, tel un géant de sa culture, Michel Andrew, a su inspirer d'autres jeunes comme lui en marchant seul la première année, d'abord de Sheshatshiu à Natuashish au Labrador, accompagné par une dizaine de jeunes durant la deuxième année pour son voyage vers Saint-Augustin, en Basse-Côte-Nord, et maintenant marchant, vers Uashat, avec à ses cotés des centaines d'individus qui cherchent à surmonter un passé colonial, rêvant de liberté et d'être meilleurs comme êtres humains, comme Innus... Parce qu'innu veut tout simplement dire «être humain»: comme vous, comme moi.

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Armand MacKenzie - Innu

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9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 31 mars 2011 04 h 00

    L'Homme qui marche...

    L'Homme, l'Innu, qui marche dépasse sa peur. Grand ou petit de taille, celui-ci ne peut être qu'un géant.
    Ne faire qu'un seul pas est déjà, aux yeux de tous, refuser l'immobilité. L'immobilisme. Lorsque le poids de la domination et de son histoire pèse sur celles et ceux qui lèvent les pieds, aller de l'avant devient de l'héroïsme. De l'héroïsme sans blabla ni flafla.
    Vrai, humble et déterminant parce qu'impossible à stopper...
    Mourir collectivement de tristesse pour accompagner sa terre est une chose, mais vivre pour la sauver est nettement mieux.
    L'espoir repose dans les mains des jeunes, ce sont les anciens qui l'y ont mises désespérément. Parce que l'espoir survie toujours au désespoir lorsque la course de ce sentiment s'épuise.
    Que la marche de l'innu soit aussi longue qu'exemplaire pour tous.

  • Micheline Labelle - Abonnée 31 mars 2011 06 h 29

    Micheline Labelle

    Merveilleux texte. Fierté et dignité

  • michel@leportageur.com - Inscrit 31 mars 2011 08 h 11

    Bravo! et continuer de marcher dans la dignité !

    Nous sommes preneurs pour d'autres initiatives Innus qui nous parlent de la jeunesse, du territoire Innu et de son occupation ancestrale! Soyez fières et continué à marcher sur la terre de vos aieux!

  • Halle - Inscrit 31 mars 2011 10 h 32

    hallé


    beau texte M Côté ! Continuez !! une source d'inspiration pour nous tous
    lionel Hallé

  • Pierre Rousseau - Abonné 31 mars 2011 11 h 27

    Espoir

    Malgré quelques centaines d'années de colonialisme et de tentatives d'éradication des identités autochtones (un ethnocide selon bien des experts internationaux dont Rodolfo Stavenhagen), ces derniers se relèvent lentement, comme s'ils guérissaient lentement d'une longue maladie, et reprennent l'itinérance qui était caractéristique de plusieurs de ces peuples, dont les Innus. De voir les jeunes prendre le relai des aînés soulève l'espoir d'un avenir brillant pour les peuples autochtones et je salue leur courage et leur détermination.

    La perte d'une langue et d'une culture est une perte pour l'humanité et espérons que nous sommes à l'aube d'un temps nouveau ou les premiers peuples de ce continent retrouveront leur place au sein du concert des nations, avec leurs langues et leurs cultures si attachantes et si vivantes.