Intégration scolaire - Les jeunes sont absents du débat

Ces derniers temps, on parle beaucoup d'intégration et on se prononce surtout contre l'intégration à tout prix. Nous sommes un groupe de jeunes de 16 à 25 ans qui fréquentent la Boîte à lettres de Longueuil et nous sommes également membres du REJESS (Ralliement engagé envers les jeunes exclus du système scolaire). Nous avons envie de vous parler du prix de l'exclusion.

Nous essayons de faire entendre notre voix, celle des jeunes exclus du système scolaire, pour que vous arrêtiez de faire croire que les classes spéciales sont le remède à la guérison de l'école et à la misère des profs. Vous parlez de nous et de ces jeunes qui sont présentement dans ce système comme d'une donnée. Vous parlez des jeunes, mais vous ne parlez pas pour eux.

Quand le milieu de l'éducation a des choses à dire et qu'il veut être pris au sérieux, il va chercher des experts qui ont des titres importants, et qui donnent du poids à ce qu'ils affirment: pédiatres, chercheurs, professeurs, etc. Leur parole a du poids. Il semble que la nôtre n'a aucun poids, aucun intérêt. Pourtant, nous portons les «titres» de trouble de comportement, trouble d'apprentissage ou trouble grave de comportement. Ces «titres» nous suivent partout depuis longtemps. Depuis la maternelle pour certains d'entre nous. Nous avons tous été exclus des classes ordinaires pour faire notre parcours en classes spéciales au primaire et au secondaire.

Une étiquette qui pèse

Il faut que vous sachiez qu'aussitôt que l'école nous met une étiquette, on ne s'en débarrasse plus. On doit travailler tellement fort pour prouver à ceux qui nous entourent qu'on vaut quelque chose. Et on doit travailler encore plus fort contre nous-même pour défaire ce qu'on a intégré comme étiquette parce que ça nous suit dans notre vie de tous les jours. Nous pouvons vous dire comment on se sent quand on se retrouve au bout du chemin des classes spéciales, sur le trottoir avec l'aide sociale, analphabètes, sans diplôme, avec une qualification bidon qui ne donne pas de travail. On se sent mal, en colère et trompé.

On dit être contre l'intégration à tout prix. Mais quel prix ont ces jeunes? C'est vrai que la différence fait peur et qu'elle ne fait pas partie des valeurs de l'école. La différence, on la cache, on essaie de la contrôler et de lui rappeler tous les jours qu'elle n'est pas à sa place ou qu'elle n'a pas de place. Même vous, madame la ministre, vous dites: «Je ne suis pas une partisane de l'intégration à tout prix. Je crois que parfois, au bénéfice de l'enfant, le parent doit apprendre à faire son deuil.»

Comment pouvez-vous dire une chose semblable? Ces parents-là sont sans pouvoir devant la machine scolaire. Nos parents ont accepté que nous soyons placés en classes spéciales parce qu'on leur a dit que c'était ce qu'il y avait de mieux pour nous. Et à nous, on nous a dit que c'était pour notre bien. Ça, c'est quand on nous a dit quelque chose. Mais jamais on ne nous a dit que ce parcours nous mènerait dans un cul-de-sac au bout de dix ans. Si vous saviez par où on passe pour faire son deuil d'un parcours de paumés!

Classes à cubicules

Vous parlez aussi d'intégrer les jeunes dans des classes-répits ou des classes-ressources. Nous avons connu des classes du même nom. Ce sont des classes avec des cubicules où personne ne se voit. On ne se voit tellement pas, le nez collé au mur gris, séparé des autres... Parlez-vous de ces classes où on n'a pas le droit aux pauses? On espère que vous avez en tête autre chose comme modèle d'intégration.

Vous dites qu'il y a des limites à l'intégration sauvage. Nous ne sommes pas des enfants sauvages! Pourquoi faut-il que, chaque fois qu'il est question des élèves en difficulté, on prenne des images qui marquent pour être certain qu'on comprenne à quel point nous sommes monstrueux et à quel point vous n'avez aucune responsabilité et aucun choix que celui d'exclure? On n'est pas des monstres bavant et crachant le feu. Vous devriez essayer de vous mettre à notre place quelques secondes. Il y a des fois où on n'en peut plus et qu'on réagit pour se défendre. On pourrait vous parler de contentions, de pièces d'isolement, de douleur et d'abandon. On a encore de la colère quand on pense à l'école.

Vous dites aussi que les professeurs ne peuvent pas être des orthopédagogues et des psychologues pour être capables de répondre aux besoins des jeunes. Peut-être. Mais ce que nous savons, c'est que les profs sont des êtres humains et qu'ils travaillent avec d'autres êtres humains: les jeunes. Ils devraient pouvoir être branchés, savoir écouter et sentir qu'on est des humains. Et vous savez, quand on a la chance d'avoir un bon prof, on s'en souvient toute sa vie et les diplômes de spécialistes n'ont rien à voir là-dedans.

Nous voulons vous dire qu'il manque un acteur dans la réflexion sur l'intégration et les classes spéciales. Cet acteur-là, c'est nous. Nous vous demandons de choisir la lunette de l'inclusion, de choisir d'entendre la voix des jeunes exclus du système scolaire. Et quand tout sera sur la table, on pourra commencer à dire qu'on veut vraiment du changement, améliorer l'école et faire la preuve que les jeunes, peu importe qui ils sont et d'où ils viennent, sont ce qui est le plus important pour vous et pour la société. Les jeunes ne sont pas dans l'avenir. Les jeunes sont là présentement. Et c'est maintenant que vous devez nous entendre. Ça fait des dizaines d'années que ça dure.

***

Ont signé ce texte: Annie Desjardins, Valérie Blanchette, Marc-Antoine Hamelin, Steve Dupont, Marie-Soleil Grandmont, Jérémie Lambert, Julie Arsenault, Karine Jacques, Marc-André Larocque et Vicky Lachance.

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5 commentaires
  • Michele - Inscrite 28 mars 2011 07 h 37

    Les jeunes deviendront grands

    Le système scolaire ne vise pas l'intégration en raison d'un principe occulte entretenu par le ministère de l'Éducation. Le cadre juridique actuel interdit la discrimination. Conséquemment, même si des forces rétrogrades réclament le retour de la discrimination à l'école, cela n'est plus possible. D'ailleurs, certains oublient trop rapidement que les jeunes que l'on malmènent deviendront des adultes et pourront se défendre comme c'est le cas ici.

    Il est temps de réaliser que nous ne sommes plus dans les années 60 . Plutôt que d'instaurer des classes spéciales, il me semble qu'il faudrait former et fournir les moyens aux enseignants pour réussir l'intégration. De surcroît, l'intégration devrait s'étendre à tous les secteurs, incluant le secteur privé qui n'a jamais eu à actualiser ses pratiques afin de se conformer aux Chartes des droits de la personne.

  • Claude Gagnon - Abonné 28 mars 2011 09 h 24

    Bravo les jeunes!

    Quelqu'un a dit «La vérité sort de la bouche des enfants.»
    Même si vous êtes de grands enfants vous amenez dans le débat une dimension très importante - l'intérêt de tous les jeunes, ceux qui sont exclus, mais aussi indirectement, l'intérêt de ceux à qui on enseigne que l'exclusion est une bonne stratégie pour faire émerger le bon grain.

    La question de l'intégration, concerne tout le monde. Même dans les écoles sélectives, on finit toujours par identifier des élèves en difficulté et on les fait redescendre d'un palier dans la cascade : écoles sélectives,écoles ordinaires, classes d'appoint, classes spéciales, écoles spéciales.
    NG

  • Gilles Roy - Inscrit 28 mars 2011 09 h 25

    Excellent, ce texte!

    Bravo à la personne qui a écrit cette «lettre à la ministre». La voix portée mérite d'être entendue.

    Un reproche (léger), néanmoins. C'est qu'il manque un deuxième acteur dans la réflexion sur l'intégration et les classes spéciales : les parents des élèves des enfants placés en classe spéciale. C'est fou pourtant le mépris haché menu que leur envoie à répétition certains enseignants «lâchés lousse». La Fédération autonome des enseignants peut, haute de sa richesse et de sa prétention, se payer des publicités chères qui trompettent son intention de mettre à distance certaines familles de certains milieux. Dommage que ces familles n'aient pas accès aux ressources qui leur permettraient de répliquer civilement...

  • Catherine Dion - Inscrit 28 mars 2011 16 h 57

    Une voix incontournable

    Après avoir entendu les mêmes discours des mêmes personnes au sujet de la (non) intégration des élèves en difficulté, voilà qu'envers et contre tous, moins poches qu'on a bien voulu le laisser croire, ils prennent la parole pour dire enfin ...haut et fort qu'ils ne sont pas d'accord. Qu'ils n'ont rien fait pour se retrouver déjà exclus de la société en commencant tout juste le primaire. S'ils se mettent à défendre leurs droits, peut-être que des ministres, des directions d'école, des profs, voire même des parents réaliseront que les cons n'auront pas été les jeunes soi-disant en difficulté, mais peut-être eux pour ne pas avoir cherché leurs forces et s'être laissés aveugler par leurs difficultés, et pour s'être permis de choisir qui serait assez bien pour avoir une chance de continuer dans notre sacro-saint système d'éducation. Merci d'écrire haut et fort que vous n'êtes pas d'accord.

  • Nlussier - Inscrit 1 avril 2011 12 h 51

    Enfin

    Bravo les jeunes, vous mettez les mots exacts sur ce que je ressens. Dans mon cas, mon fils de 6 ans a été expulsé des classes régulières de son écoles et on ne m'a laissé d'autres choix que de le retirer de l'école ou le mettre en classe ted, ...à la limite, le privé (qui est extrêmement coûteux au primaire). Il est temps que nous mobilisions nos efforts et que nous refusions la "désintégration" de nos jeunes, de notre future société. Je suis moi-même enseignante au secondaire et je crois qu'il y a moyen d'adapter certaines choses pour que la majorité des enfants se sentent bien, on manque juste de moyens et pour certain d'ouverture d'esprit.... Je suis présentement en guerre contre ce système d'exclusion et je n'ai pas l'intention de laisser aller les choses. Ne lâchons pas, vous avez mon soutien.