Loi 101 au collégial - Améliorer plutôt le français dans les cégeps anglophones

Le français langue seconde dans les collèges anglophones a un mandat beaucoup plus large que celui de simplement renforcer les compétences linguistiques des élèves. C’est d’une éducation à la citoyenneté qu’il est question ici, et non pas de simples cours d’appoint de grammaire.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le français langue seconde dans les collèges anglophones a un mandat beaucoup plus large que celui de simplement renforcer les compétences linguistiques des élèves. C’est d’une éducation à la citoyenneté qu’il est question ici, et non pas de simples cours d’appoint de grammaire.

L'idée d'étendre la loi 101 au réseau collégial pour protéger le français au Québec et favoriser son apprentissage par les allophones, notamment sur l'île de Montréal, est, selon nous, une médecine de brousse pour un problème délicat. Nous possédons aujourd'hui des instruments nous permettant d'intervenir de façon moins brutale et invasive et d'atteindre des résultats optimaux, tout en promouvant un projet de société rassembleur pour un Québec à la fois français et pluriculturel.

Rappelons quelques constats. Toutes les mouvances politiques au Québec s'entendent pour reconnaître la nécessité d'intensifier les efforts pour améliorer la qualité du français pour tous les Québécois. Or, selon certains ténors du mouvement indépendantiste, dont Pierre Curzi s'est fait la figure de proue, il existerait un lien entre la fréquentation des cégeps anglophones par les allophones et les francophones et la diminution présumée de l'utilisation du français en milieu de travail. Ce lien serait même corroboré par plusieurs études sérieuses. Par conséquent, un groupe à l'intérieur du Parti québécois suggère d'appliquer la loi 101 au collégial, ce qui empêcherait les francophones et les allophones de fréquenter les cégeps anglophones.

Des objections

Les objections à une telle mesure sont nombreuses. Nous pourrions mentionner le fondement juridique contestable d'une loi qui limiterait le libre choix au-delà de l'ordre d'enseignement obligatoire, ou l'iniquité d'une situation où, à la sortie du secondaire, les élèves anglophones disposeraient de plus d'options que les élèves francophones puisqu'ils pourraient toujours choisir de faire leur cégep en français. Nous pourrions aussi mentionner les retombées économiques importantes de la réduction soudaine du nombre d'étudiants dans les cégeps anglophones: milliers de mises en disponibilité dans une quinzaine d'établissements (employés, administrateurs, enseignants à 80 % du salaire), embauche de milliers de personnes pour pourvoir les nouveaux postes du secteur francophone, réorganisation administrative du réseau, sans parler de la lourde facture des contestations probables devant les tribunaux par tous les groupes culturels, francophones inclus, jusque devant la cour suprême.

Mais là n'est pas notre propos. Nous voudrions plutôt suggérer une série de mesures alternatives qui, selon nous, accroîtraient de façon considérable l'efficacité du système collégial actuel dans l'optique de la promotion du français. Ces mesures seraient moins coûteuses et auraient l'indéniable avantage d'éviter de provoquer une nouvelle fracture au sein de la société québécoise entre la majorité francophone et les groupes ethnoculturels qui restent attachés à l'idée d'envoyer leurs enfants dans des cégeps anglophones, sans parler de l'irritation ressentie par de nombreux francophones désirant conserver la possibilité d'un choix.

Exiger un seuil minimal

Tout le monde s'entend pour dire que la qualité du français et sa sauvegarde n'ont pas de prix. Toutefois, établir le niveau de maîtrise des étudiants et exiger l'atteinte d'un «seuil fonctionnel d'apprentissage», comme disent les Européens, donnerait des résultats comparables au fait d'étendre la loi 101 au collégial, mais à moindre coût et dans un plus grand respect des choix individuels en matière de langue d'enseignement aux études supérieures. Tous les étudiants devraient atteindre ce niveau minimal conditionnel à l'obtention du DEC. Des universités francophones obligent déjà leurs étudiants de certains programmes à être de niveau avancé en anglais (science politique à l'Université Laval). Pourquoi ne pas faire de même avec le français dans les cégeps anglophones?

En effet, le réseau collégial expérimente actuellement l'Épreuve de langue seconde des collèges du Québec, en anglais dans les cégeps francophones et en français dans les cégeps anglophones. Des échelles de niveaux de maîtrise ont été conçues en s'appuyant sur les Niveaux de compétence linguistique canadiens, les Échelles de niveaux de maîtrise du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles et le Cadre européen commun de référence pour les langues. Un instrument de mesure en ligne permet de tester les élèves pour les quatre habiletés langagières en moins de trois heures.

Augmenter le nombre d'heures de cours

Dans les cégeps anglophones, les étudiants doivent actuellement réussir deux cours de français langue seconde de 45 heures chacun adapté à leur niveau. Les cégeps francophones ont les mêmes exigences en anglais langue seconde. Le français ayant le statut de la langue officielle au Québec, il serait normal de le voir enseigné un nombre d'heures équivalent à ce que l'on retrouve dans le secteur francophone où l'ensemble de la formation de l'étudiant se fait en français, c'est-à-dire quatre cours de 60 heures. C'est d'ailleurs ce que recommandait le rapport Larose en 2001.

Les élèves des collèges anglophones suivraient ainsi un cours de français chaque session, peu importe leur niveau. De cette façon, même les francophones ayant opté pour un cégep anglophone resteraient en contact avec les exigences rigoureuses du français tout au long de leurs études en anglais, tandis que les anglophones et les allophones continueraient de parfaire leur apprentissage de la langue publique commune du Québec.

Renforcer l'éducation à la citoyenneté et l'intégration

Le français langue seconde dans les collèges anglophones a un mandat beaucoup plus large que celui de simplement renforcer les compétences linguistiques des élèves. Au même titre que les cours des autres disciplines de la formation générale, les cours de français langue seconde devraient également former les élèves à vivre en société de façon responsable et les amener à intégrer les acquis de la culture, tout en développant chez eux la pensée critique et rationnelle. En d'autres mots, c'est d'une éducation à la citoyenneté qu'il est question ici, et non pas de simples cours d'appoint de grammaire.

Or il nous apparaît que cet aspect de la discipline pourrait être davantage souligné dans les documents ministériels guidant les professeurs dans leur enseignement. [...] Le message implicite envoyé aux élèves dans tous les cours de la formation générale devrait être le suivant: vous avez choisi de poursuivre vos études collégiales en anglais, un choix qui se justifie pour diverses raisons, mais le français demeure le ciment d'un peuple culturellement divers et la base du contrat social que vous devez établir, en tant que citoyens du Québec, avec l'État. Et dans le cadre d'un cégep anglophone, il serait d'autant plus impératif que ce message soit prononcé et entendu en français.

Développer les DEC bilingues

Pierre Curzi soulignait dernièrement que l'immersion était l'approche idéale pour apprendre l'anglais. Or il existe déjà plusieurs initiatives pour intégrer cette approche au système collégial. Par exemple, le Cégep Vanier et le Cégep Saint-Laurent, deux collèges voisins qui se trouvent à quelques centaines de mètres l'un de l'autre dans l'arrondissement Saint-Laurent, offriront l'an prochain un DEC bilingue où les élèves suivront des cours de la formation générale dans les deux langues et où la 4e session se fera dans l'autre collège en immersion.

Dans le secteur privé, les collèges Marianopolis et Brébeuf ont conçu un projet similaire. Comme la distance n'a plus la même importance avec l'enseignement en classe virtuelle, nous pourrions utiliser les technologies de l'information et des communications pour rapprocher les secteurs linguistiques là où il n'y a pas de cégep de l'autre langue à proximité. On jumelle déjà virtuellement les cégeps des régions qui n'ont pas le nombre d'étudiants suffisant pour offrir certains cours avec des établissements de Montréal. Pourquoi ne pas dupliquer le modèle Vanier/Saint-Laurent du DEC bilingue en concluant des ententes entre des collèges anglophones de Montréal et des collèges francophones en région? [...]

Les mesures que nous proposons affirment notre foi en un Québec nouveau, ouvert sur le monde et à la diversité, un Québec fier d'appartenir à la francophonie et qui ne craint pas d'ouvrir les portes des collèges anglophones à tous les jeunes allophones et francophones qui veulent devenir parfaitement bilingues.

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Philippe Gagné - Professeur de français langue seconde au Cégep Vanier

Éric Lozowy - Professeur de français et de russe au Cégep Vanier

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